L’Égypte ptolémaïque

« La véritable école du commandement est la culture générale.

Au fond des victoires d’Alexandre, on retrouve toujours Aristote. »

Charles de Gaulle

En Égypte, à partir du Ve siècle av. J.C., au temps de l’essor du commerce méditerranéen et des occupations perses puis grecques, les pièces d’argent avaient fait leur entrée. Notamment parce que les mercenaires grecs sont habituellement payés en argent comptant. Alors, l’Égypte avait eu soif de métaux précieux. Hérodote rapporte que, déjà au Ve siècle av. J.C., le pharaon Nékao II avait envoyé une expédition de marchands phéniciens faire la première circumnavigation de l’Afrique, en partant du canal des pharaons vers la mer Rouge, et en revenant 3 ans plus tard par le cap de Gibraltar. Le tour de l’Afrique avait été fait. Mais aucune source nouvelle de métaux précieux n’avait été découverte. Reste qu’à cette époque, des pièces d’or avaient été frappées pour le compte de l’empereur perse, elles s’appelaient « nb nfr » (or-cheval).

Bien plus tard, Ptolémée Ier – héritier égyptien d’Alexandre le Grand – institutionnalise le monnayage royal en Égypte. À l’époque des dynasties ptolémaïques (du IVe au Ier siècle av. J.C.), non seulement la perception du tribut fiscal ne se fait plus du tout en nature mais exclusivement en espèces [note 1 — Le paiement s’effectuait contre reçu. Par exemple on a retrouvé nombre de certificats de sacrifices attestant que telle famille – ou tel village – s’était bien acquittée de ses obligations cultuelles ou de ses obligations annuelles de fermage sous forme de prélèvement sur le produit.], mais en outre, ce qui impressionnait les banquiers et les archontes qui administraient les comptes publics des comptoirs grecs alentour, c’était l’usage du chèque (ordre de paiement endossable) par les banquiers égyptiens, dans le cadre d’un système centralisé autour d’une banque royale, elle-même subdivisée en centaines de bureaux déconcentrés à travers tout le royaume (logeutéria), en lien avec l’ensemble des administrations étatiques [note 2 — Ainsi, tout laisse à penser que Cléopâtre VII, dernière reine d’Égypte, était une banquière de haut vol.]. Les papyrus qui circulaient portant décrets et ordres royaux se terminaient par la formule grecque : ginesthô, « qu’il en soit ainsi ».

Cela dit, nonobstant ce maillage administratif serré, l’Égypte ptolémaïque était effroyablement violente. Du coup, malgré la puissante et ancestrale accumulation de capital imaginaire dans la monumentalité gouvernementale de l’autorité égyptienne, autour de Pharaon se déployait une pléthorique bureaucratie administrative où rien que les activités de mise en application de la loi pouvaient employer jusqu’à 3 % de la population (d’à peu près 4 millions d’individus). Il faut dire, à cette époque en Égypte, la société était sévèrement structurée par une hiérarchie raciale. L’élite grecque y est fortement endogame (les mariages entre frères et sœurs dans la famille royale deviennent la norme pendant des siècles, et l’inceste n’est pas du tout un interdit structurant dans cette société). Pour autant, « être de culture hellénique » dans l’Égypte ptolémaïque, ça dénote un statut légal de citoyenneté éventuellement ouvert aux élites indigènes lettrées.

Dans l’Égypte des dynasties ptolémaïques, une organisation gouvernementale hiérarchique typiquement hellénique fonctionnait sur la base d’un corps d’armée, non pas citoyen, mais parfaitement professionnel. Parmi les membres de la cour royale, certains sont désignés par le roi pour assumer le commandement de ministères. Le strategos est en charge du commandement militaire. Les postes centraux des garnisons sont commandés par des officiers généraux (archiphylakitai). Et les cités sont surveillées par des commissaires de police (phylakitai). Des officiers d’arrestation (souvent autochtones) assument l’autorité judiciaire déléguée, qui vise la recherche des auteurs des violations de la loi, des témoins, et des complices [note 3 — Par la force si nécessaire ; mais bien entendu, la procédure judiciaire ne comporte pas encore véritablement de « doctrine de la preuve » cohérente.]. Les missions de répression des crimes et de lutte contre la corruption des lois sont diverses : garde (des palais, des tours de guets, des ports, des marchés, des champs, etc. ), patrouilles pour la sécurisation des approvisionnements des grands chantiers, lutte contre le banditisme, recherche des fugitifs, recouvrement des créances, prélèvement des taxes, règlement des litiges, supervision des corporations artisanales, des exploitations minières et forestières, enregistrement du cadastre, etc. L’administration ptolémaïque était très tatillonne [note 4 — Mais ce n’est pas pour autant qu’elle est efficace : ce qui permet de maintenir l’ordre en vérité depuis le IIe siècle av. J.C. c’est le patronage militaire romain.].

Alexandre avait fondé Alexandrie d’Égypte en 331 av. J.C. C’était une ville cosmopolite, peuplée d’Égyptiens, de Grecs, de Perses, d’Arméniens, de Juifs, de Nubiens... Tournée vers la mer, cette capitale était faite pour intégrer l’Égypte dans le monde grec. Au temps de la venue d’Alexandre, une communauté savante y développait déjà des savoirs de pointe. Ératosthène de Cyrène y avait poussé l’expertise dans l’art de manier le gnomon jusqu’à calculer la circonférence de la Terre (40 000 kilomètres).

Après la mort de l’empereur Alexandre, Ptolémée Ier fait ériger à Alexandrie le grand phare [note 5 — Qui mesurait plus de 330 pieds (100 m) de haut.] et la grande bibliothèque, afin de faire de la cité un pôle de commerce et de sciences pour tout le monde méditerranéen. À son apogée, la cité comptait plus d’un million d’habitants. C’était le centre cosmopolite et rayonnant du monde hellénique.

La bibliothèque d’Alexandrie était la première du monde hellénique, elle hébergeait plus de 700 000 manuscrits à cette époque. Elle se composait de deux bâtiments. D’abord une première partie du fonds était au Serapeum – sanctuaire consacré au dieu Sérapis près de la nécropole –, et puis, l’autre partie des archives se trouvait au Museion en face du phare bordant le port, au sein du quartier royal. C’était le sanctuaire consacré aux muses, divinités des arts : il comprenait le centre de recherches et d’enseignements [note 6 — Jules César met le feu au Museion par accident lors d’une bataille en - 48. Ensuite, le Serapeum est saccagé par les chrétiens en 391. Et le fonds sera définitivement détruit lors des invasions musulmanes au VIIe siècle.]. On y pratique les méthodes de l’Académie platonicienne et du Lycée aristotélicien. Le mathématicien Euclide (- 330 à - 270) quitte donc Cyrène pour s’y installer. Il y pose les éléments analytiques fondateurs de la géométrie théorique [note 7 — Les Éléments d’Euclide rassemble tout le génie mathématique grec, c’est le livre le plus publié au monde après la Bible et le livre rouge de Mao. Le nombre d’or (1,6180339… ) y exprime une proportion longueur/largeur aux propriétés fractales (lorsque a + b est à a ce que a est à b).]. Aristarque de Samos (- 310 à - 230) étudie et y enseigne l’hypothèse astronomique héliocentrique. Ctésibios y travaille sur toute sorte de machines ingénieuses : il y fabrique des horloges clepsydres aux précisions inégalées et des traités de mécanique révolutionnaires.

À Syracuse [note 8 — C’est le seul comptoir grec de la Sicile, et pourtant le plus important centre grec à l’ouest de la Méditerranée.], un certain Archimède (- 287 à - 212) s’intéresse de près à tous ces travaux menés à Alexandrie. Lui de son côté a déterminé le nombre π avec une précision d’un nouvel ordre [note 9 — Nombre qui exprime la relation constante mais indéfinie d’un diamètre au périmètre de son cercle.]. À cette époque, nul ne sait mieux que lui calculer la surface d’un disque ou d’un volume dérivé, comme celui d’une sphère, d’un cylindre ou d’un cône quelconque. Par ailleurs, il réalise des prouesses d’ingénierie en développant des théories telles que celles de l’hydrostatique ou encore des bras de leviers.

À Syracuse, la dynastie Antigonide règne. La production céréalière de la Sicile est importante. Et pour la logistique de tout ça, nombre de techniques de levages étaient bricolées depuis fort longtemps en pratique. Ainsi, lorsque Archimède doit faire la démonstration du bénéfice réalisé par l’utilisation de palans dans le déplacement de charges lourdes, devant le roi tyran de Syracuse qui vient de s’allier à Rome (contre Carthage, à son corps défendant), en fait, les poulies et les cordages sont déjà d’un emploi courant dans les travaux portuaires. L’exploit n’est pas artisanal. Par contre, Archimède en produit une connaissance théorique fixée dans l’archive, puis reproductible et ajustable selon les données de la situation. Il inscrit son ingénierie dans la tradition d’Aristote qui avait posé les bases d’une véritable théorie mécanique (mèkané). Il jette les bases de l’industrialisation de la puissance du souverain. C’est de ça dont Archimède fait démonstration.

Par ailleurs, Vitruve nous rapporte qu’Archimède a découvert le principe de poussée qui porte son nom en recherchant – à la demande du roi Hieron II – une technique pour déterminer le titre d’or ou d’argent que contient un objet. Pour faire office de pierre de touche, c’est au bord d’une bassine qu’il découvre que la masse volumique de l’or est plus élevée que celle de l’argent (eureka !). La mise au point de ce procédé de discrimination précise des métaux vient en quelque sorte couronner la séculaire quête de fiabilité des banquiers grecs.

Et puis Archimède théorise en général le raisonnement fondamental de la balance et de l’effet de levier, à travers la formulation du barycentre comme centre de gravité : « Tout corps pesant a un centre de gravité bien défini en lequel tout le poids du corps peut être considéré comme concentré. » C’est le principe même du statère qui se trouve ainsi théorisé…

Sous l’Empire romain, la science grecque continue de progresser. Au Ier siècle apr. J.C. Héron d’Alexandrie, décrit le fonctionnement des machines pneumatiques à vapeur. Elles servent pour animer quelques automates dans des temples, mais ça reste anecdotique. Et c’est à cette époque crépusculaire de la bibliothèque d’Alexandrie que Hermès Trismégiste – héritier des sagesses d’Imhotep et père fondateur de l’Alchimie – écrit le Corpus Hermeticum [note 10 — Le texte a été retrouvé dans des jarres enfouies dans le désert de la haute Égypte, à Nag Hammadi, par deux paysans égyptiens, en 1945. On y a retrouvé également, entre autres, l’Apocalypse de Jacques et l’Évangile apocryphe de Thomas (« Que celui qui a la puissance, qu’il puisse renoncer. »).].

Quelque chose s’épuise. Bien que des conditions spécifiques aient permis à des savoirs rationnels d’être portés par l’hégémonie culturelle hellénique, pour autant, l’académisme n’atteint pas son idéal. Il n’existe pas de réseaux de publications scientifiques qui permettraient vérification, mémorisation, et accumulation des connaissances. Ce bond en avant dans la connaissance rationnelle du réel et l’archivage des textes théoriques ne permet pas pour autant de lancer une dynamique de progrès technique au long cours dans l’histoire. Par exemple, les travaux d’Archimède ne seront redécouverts en Occident – à Constantinople et Tolède – qu’au XIIIe siècle apr. J.C.

La mémoire se perd. Au temps d’Aristote par exemple, on considère déjà la vie de Thalès de Millet comme une légende. Autre exemple : aux alentours du IIe siècle apr. J.C. (on ne sait pas trop précisément), apparaît Arithmetica, un traité de la science des nombres recueillant toutes les méthodes de résolution d’équations à variables inconnues. Cette œuvre mathématique majeure de l’Antiquité, écrite par Diophante – dont on ne sait pas grand-chose – va « disparaître » et ne sera retrouvée qu’un millénaire plus tard dans des bibliothèques byzantines après la prise de Constantinople en 1453.

Au IVe siècle apr. J.C., Hypatie dirige l’école néoplatonicienne d’Alexandrie. Elle enseigne la mystique rationnelle de l’unité, développée par Plotin, ainsi que l’hypothèse astronomique héliocentrique. C’était une grande dame de la science, respectée par tous les savants de son temps. Elle finira lynché par une foule de chrétiens zélés.

Déjà, le « mécénat scientifique » des banquiers grecs – dont les démonstrations techniques visaient à inspirer un sentiment de fiabilité et un climat de confiance – n’avait pas été une pratique intégrée comme telle par les élites romaines qui étaient plus strictement inspirées par la logique jupitérienne de la force pour générer de la crédibilité.

Et pourtant, Rome aimait à se penser dans ses fondations comme un comptoir grec. La culture grecque imprègne déjà le sud de la péninsule italienne du temps de l’âge d’or athénien. Et très tôt, à l’époque de l’essor des royaumes romains, les esclaves tuteurs grecs étaient déjà très prisés des élites romaines. De sorte que la culture hellénique atteint son apogée d’hégémonie sur le bassin méditerranéen au IIIe siècle av. J.C. Cela coïncide avec l’époque où les bacchanales étaient le plus en vogue à Rome. L’impact de la mythologie grecque sur les croyances latines se syncrétise et s’institutionnalise à cette époque [note 11 — Exception notable dans la transposition des panthéons : seul Apollon reste identique à lui-même (il semble qu’un temple d’Apollon existe à Rome depuis le VIe siècle av. J.C.).]. Mais enfin, contrairement à Zeus, Jupiter est peu connu pour ses frasques sexuelles… C’est tout un rapport sensualiste au corps qui se perd au passage.

CHAPITRE 4