La guerre du goût

« Selon qu’il vient de gens obscurs ou bien d'hommes en vue, un même mot n’a pas la même force. »

Euripide

« Le goût […] est à la fois le poids, la balance et le peseur,

et malheur à tout vivant qui voudrait vivre sans dispute sur les goûts et les couleurs. »

Friedrich Nietzsche

« Ce qui circule à travers une forme en fait le prix,

Mais [note 1 — Souligné par Francis Ponge.] cette circulation doit se proposer l’accession au dévoilement significatif. »

Philippe Sollers, Logique de la fiction

La tâche première du fournisseur de crédit consiste à entretenir la croyance dans sa capacité à fournir du crédit. La quête effrénée du prestige n’a donc rien à voir avec un simple « ego trip ». C’est plutôt que, archaïquement, les prêts prennent les personnes en gage, complètement. C’est la base du business bancaire de l’investisseur. L’art de convaincre et la science de l’économique sont ses deux mamelles.

La « qualité » de l’émetteur de la parole : voilà le problème central de respectabilité sociale que tous les sujets individuels vivent et éprouvent, à toutes époques. C’est l’arrière-plan de toutes les conversations, de toutes les déclarations, qu’elles soient raisonnables ou héroïques, publiques ou privées (et pourtant, sorti du poète, nul ne le dit en vérité).

Au cœur du problème social : comment faire en sorte qu’une partie soit disposée à attribuer du crédit à une autre ? Ce qu’on appelle l’ego n’est rien d’autre que ce souci social là, pour soi. Et tous les comportements peuvent être décryptés sous le point de vue de ce problème social. D’où l’idée socialement soutenue que ce souci social ne serait rien de moins qu’une nature humaine.

En fait, la structure pénale de toute société repose sur cette idée de dette à payer. Tous les sujets sont rangés dans les hiérarchies sociales le long de cet axe vertical : certains ont des droits gagnés au service du souverain, d’autres ont des dettes dont ils sont personnellement responsables. Et dans tous les cas, les sujets trouvent accréditation de leur personne essentiellement par la reconnaissance de dette du souverain à leur égard.

Dans ce système de justice, par association de la dette à la faute, la victime de sa propre faiblesse peut être ainsi désignée comme coupable. L’assujetti n’est alors plus qu’un « bon à rien » [note 2 — Les psychosociologues parlent « d’effet de halo » : plus une personne a l’air riche, plus elle est présupposée vertueuse. Dans la pauvreté monétaire, la véritable culpabilité est d’être peu utile au souverain ; cette quantité négligeable peut dès lors être coupée, soustraite, éliminée sans dommages.]. Ça pousse à la marge, ça pousse au crime. Et à la limite d’ailleurs, une condamnation à mort édicte une dette dont l’insolvabilité du condamné est l’objectif même du créancier (« Faites place nette ! Et qu’on en finisse ! »).

Mais ne perdons pas le fil, la question centrale ici est de comprendre ce qui fonde l’attribution de crédibilité à une parole. Ce qui fait qu’une parole a du poids ou qu’elle n’en a pas. Nonobstant qu’elle dise la vérité ou pas, la question est de savoir ce qui donne du poids à la parole d’un sujet.

C’est que, les assujettis au souverain ne se posent pas en premier la question de savoir si un énoncé est vrai (encore faudrait-il qu’ils aient confiance dans leur propre jugement), ils se posent bien plutôt la question de savoir s’il doit être cru. Ce n’est pas une problématique de vérité, c’est une problématique d’autorité [note 3 — On théorise encore très mal ces phénomènes (qui restent entre les mains des « artistes » du trafic d’influence) et ce n’est que très récemment que l’on se pose le problème d’épistémologie sociale qui consiste à se demander comment organiser rationnellement la société de sorte que l’autorité d’une parole soit fondée sur la fréquence de vérité de ses énoncés. Certes, les sociétés savantes modernes et les communautés scientifiques se sont construites sur cet idéal difficile à mettre au point. Elles fonctionnent tant bien que mal mais ne sont pas à l’abri de coups de forces, de biais, d’erreurs, et d’impostures, provoqués notamment par les logiques de financement de leurs activités. Bref, comme chacun sait, même nos sociétés démocratiques n’ont jamais atteint cet idéal ; si tant est qu’elles ne s’en soient jamais vraiment approché… Plus tard, nous reviendrons méticuleusement sur cette discussion dans le chapitre 10.].

Le modèle simple d’accréditation, c’est celui des diplomates qui sont équipés de lettres de créances du souverain afin d’authentifier la crédibilité de leur parole et de faire reconnaître leur ambassade auprès d’un autre souverain.

Donc, si nous reprenons notre hypothèse de travail ici comme point de départ : l’autorité d’une parole se fonde sur la proximité au souverain. Il apparaît que, pour trouver son objectivité, le jugement de valeur sur l’autorité de la parole d’un sujet se réduit en fait au jugement de fait sur la proximité du sujet de l’énonciation au souverain.

C’est que, cette proximité au souverain se manifeste par l’accès à des flux directs de ressources qui permettent des conditions d’existence autonomes. Conséquemment, cette proximité au souverain est, dans l’idéal, un indicateur du degré d’autonomie dont jouit un sujet, un indicateur de la maîtrise disciplinaire de soi par soi dont bénéficie le sujet en question ; cette autonomie du sujet étant supposée être gage du caractère non prédéterminé de ses jugements. Leur autorité est donc tenue pour être de plus forte intensité.

Du coup, tout le problème d’autorité pour les assujettis est de savoir comment accéder à ces ressources qui fondent l’autorité, pour pouvoir se rapprocher de la position souveraine. Tout le souci c’est d’être recommandable.

Derrière tous les régimes politiques, c’est la timocratie permanente, c’est la lutte pour l’accréditation, la lutte pour l’autorité.

De nombreuses théories – notamment des sociologies des sciences – se sont penchées sur ces processus sociaux par lesquels les acteurs d’un champ luttent pour se mettre en position d’y être figure d’autorité, dominant le jeu en devenant producteur des règles du jeu.

Dans la sociologie wébérienne d’ailleurs [note 4 — Voir notamment à ce propos : Max WEBER, Économie et Société, (1922), trad. fr., Plon, Paris, 1971.], la position souveraine peut s’approcher par trois versants : par la richesse, le prestige social, et par le pouvoir politique ; sachant que chacune de ces dimensions de ressources sociales est transférable dans une autre. Et donc, chaque niveau d’accumulation dans une dimension de ressource confère une probabilité d’accès aux ressources en général. De sorte que la position souveraine – parce qu’elle est une probabilité certaine d’accéder à toutes les ressources disponibles – confère par-dessus le marché la maîtrise des probabilités d’accès aux ressources pour les autres individus. Le souverain, c’est le maître des « chances de vies » : à chacun son sort.

Toujours du point de vue sociologique, les pensées postmatérialistes ont pu souligner que derrière les luttes pour la propriété des moyens de production, il y avait des luttes pour les positions d’autorité. Dans les sociétés industrialisées, de telles luttes donnent lieu à l’émergence d’hyperclasses globales, composées d’élites mondialisées monopolisant intentionnellement pour soi toutes les ressources qui permettent de conférer de l’autorité. Cette autorité étant exercée pour s’approprier encore plus de ressources (dans cette logique, la recherche de vérité est subordonnée à la quête de puissance [note 5 — Conséquemment, le savoir doit être au service du pouvoir pour trouver des financements. Et tout savoir au service du savoir seulement – ou au service de l’épanouissement du sujet – sera occulté, au mieux ignoré, noyé, ou au pire persécuté. Là encore, nous y reviendrons méticuleusement dans le chapitre 10.]).

Au niveau du souverain, il y a une guerre du goût, constitutive de la raison d’État. Car pour obtenir du créateur monétaire une accréditation, il faut satisfaire ses attentes. Pour ceux qui exercent des responsabilités, il faut savoir faire preuve d’un certain sens des gravités (gravitas chez les Romains). Et plus largement, ces attentes sont culturelles et concernent l’exhibition d’un certain nombre de signes de sérieux (fiabilité) [note 6 — Au premier titre desquels on trouve souvent : les signes d’appartenance communautaire. Ils permettent d’identifier des domaines où peuvent s’installer des logiques de cooptations. Elles fonctionnent comme dispositifs de contrôle des comportements attendus.]. Contrôle de conformité du profil : l’acteur se présente-t-il à sa place attendue dans l’espace des signes ?

De son côté, l’investisseur accrédité (qui peut dès lors sur cette base se positionner lui-même en accréditeur bancaire) va reproduire les attentes culturelles de son souverain pour conditionner sa réponse à des appels d’opportunités de levées de fonds. Ainsi, il solvabilise avec conscience telle ou telle demande. Dès lors, l’investisseur se fait appeler « décideur ».

Le souverain impose son goût, par les hommes de la cour, par les affinités entre hommes d’affaires, par les femmes du salon, par l’opinion des midinettes de chambres, par les lascars des rues, etc. Il y a un contrôle des liens entre les styles et les professions… Certains rétorqueront qu’il ne s’agit là que de jeux d’apparences et que l’habit ne fait pas le moine. Mais ce n’est pas vrai en matière de monnaie et dans le business en général ; le « make believe » de l’apparat est primordial, les apparences sont essentielles. Alors, attention à la faute de goût : le jugement se fait « au nez », et la fausse note se paye rubis sur l’ongle.

Donc, le trafic d’influences culturelles qui enveloppe la circulation monétaire n’est pas un détail négligeable d’un système économique, c’est bien au contraire en son cœur [note 7 — Du point de vue de la théorie économique standard, le marketing, le management, les relations publiques ne sont que des modules auxiliaires de la théorie néoclassique de l’équilibre général des marchés. Ce sont des disciplines opérationnelles, mais dérivées et périphériques du noyau de la théorie fondamentale standard. La monnaie et toutes ces activités culturelles « nominales » ne sont que des voiles qui éventuellement ne viennent qu’à postériori perturber l’équilibre « réel » des marchés, fondé sur la « valeur fondamentale » des marchandises mesurée en termes d’utilité. Et pourtant, l’anglicisation du français à la fin du XXe siècle par exemple n’est pas qu’une anecdote de l’évolution des mentalités francophones. C’est par ce genre de vecteurs que des choses prennent de la valeur, et que d’autres en perdent.]. Ainsi se constituent des autorités culturelles. La guerre du goût est une guerre d’autorité.

En tant que consommateur, pour s’attirer une bonne estime de sa personne par autrui, les individus signalent leur statut économique, politique, et social – c’est-à-dire leur proximité à la souveraineté – par la mise en scène spectaculaire de leur richesse, de leur pouvoir, et de leur honneur, à travers une consommation ostentatoire de biens de luxe ou distinctifs (parures, bijoux, médailles, artefacts religieux, etc. ) qui prouvent la supériorité sociale, et donne crédit au droit de commander et de recommander.

Le plus souvent l’inaccessibilité de ces biens tient à leur caractère exotique (il faut aller chercher l’or loin dans le sol). Le commerce international avec le lointain est donc, depuis la plus haute Antiquité, le moyen d’accès aux biens d’apparat, qui remplissent d’autant cette fonction qu’ils ne peuvent pas être trouvés « sur place » [note 8 — Et plus tard, les « antiquités », venues d’un lointain passé inaccessible pourront également remplir cette fonction.].

Le commanditaire d’une œuvre d’art ou d’une œuvre d’ingénierie est un patron. Il impose son goût à la production de l’artisan fournisseur. Patron : c’est le terme approprié. Car à l’origine, le mécénat fait partie du système de patronage, essentiel à la société civile de la Rome antique.

Le point important, c’est que tout comme la sculpture ostentatoire d’une fontaine impose le goût du mécène au public, le fournisseur de liquidités demande à sa contrepartie quelque chose de plus, qui n’apparaît pas dans les équations comptables des économistes : une qualité. Une apparence, en fait, une chose excessivement plus décisive que la substance utilité du bien ou service livré : savoir susciter la confiance, être fiable, « être pro », être celui sur qui on peut compter.

Et le problème se pose à l’inverse aussi : de qui la reconnaissance de dette semble inutile ? Sur quel type d’acteur trouve-t-on inutile de détenir des créances ? Voire : à qui rechigne-t-on à livrer de l’argent, et de qui n’aime-t-on pas accepter l’argent ?

Les signes et symboles de la fiabilité dépendent pour beaucoup des points de vue communautaires (le capitaine du navire est-il fiable aux yeux du banquier de tel ou tel comptoir ?). C’est une sacrée affaire d’avoir « la gueule de l’emploi » et la réputation qui va avec… C’est plus important qu’on ne veut bien le reconnaître. Dans la transaction, pour obtenir un accord fiable, il faut savoir se mettre en frais (« tenue correcte exigée »).

Par exemple, depuis le XVIe siècle en Europe, le costume sombre est la marque de l’homme d’affaires sérieux. Certes au XVIIe siècle Louis XIV portait des couleurs vives et des favoris bigarrés, mais au-delà de cette flamboyance du souverain monarchique et de sa cour à la suite, le port du costume sombre est approprié pour les hommes d’affaires sérieux depuis cette époque.

Cela dit, il va de soi qu’on ne peut pas prendre ici ce « sens du sérieux » au sérieux. C’est tout à fait relatif le « sérieux »… Affaire de situations ethnologiques : un jeune BCBG sera bien reçu dans un club du centre-ville et mal reçu par une bande de lascars en banlieue et vice-versa. Là, il y a une circulation symbolique clandestine qui est pourtant décisive dans l’expérience vécue des interactions marchandes urbaines.

C’est en effet sur ce genre de points que tous les racismes, les xénophobies, les machismes, les préférences communautaires viennent glisser leurs effets ségrégatifs et excluants (parce que les autres, « on ne peut pas compter sur eux », alors « c’est à la tête du client », etc. ). Par qui, par quels statuts, ou pour quelles finalités n’accepte-t-on pas d’être commandé ? Et qui est en positon d’imposer sa vision – quelles résistances trouvent à s’y faufiler ? À travers tout ça, ce qui se joue, c’est la question sociale [note 9 — « Dis-moi qui tu exclues, je te dirais qui tu es. »]…

Par exemple, la question de l’étiquette : avant l’avènement de la société de consommation de masse et de ses offres marchandes « universalistes » de supermarché, si on remonte rien qu’au début du XXe siècle, dans les boutiques des commerçants, la plupart des marchandises ne sont pas « à vue ». L’accès à la marchandise passe par l’intermédiation du commerçant, qui pouvait très bien déclarer ad hoc la disponibilité de la marchandise, ou pas, et son prix. L’accès à la négociation se négocie dans ses termes.

Autre exemple : en 1900, les performances de premières automobiles à moteur étaient pitoyables par rapport aux calèches. Comment alors expliquer que cette technologie ait supplanté la robuste voiture à cheval ? Pourquoi ce projet industriel a-t-il suscité autant de confiance et d’adhésion ? (Dire que les gens aimaient ça, ça n’épuise pas l’explication : les gens aiment dormir, et c’est pas pour autant qu’on les a laissé dormir). En fait, ce fut parce que des banques ont vu dans ces produits d’ingénieurs des perspectives d’avenirs industriels qui allaient dans le sens de leurs intérêts. Le climat des affaires s’est ainsi orienté en faveur de cette innovation. Les investissements massifs ont afflué. Et rapidement la technologie a tenu ses promesses de vitesse. Mais enfin, de l’autre côté, a contrario, il fait peu de doutes que toute innovation allant à l’encontre des intérêts des établissements bancaires a été tendanciellement effacée de l’histoire [note 10 — D’ailleurs : où en est-on vis-à-vis du bitcoin au moment où vous lisez ces lignes ? Cet actif est appelé à devenir une monnaie numérique de banque centrale. Et au début des années 2020, les mineurs de bitcoin forment une déjà oligarchie très attractive…].

Que les marchés soient idéalement de concurrence pure et parfaite ne change rien à l’affaire dans ces problématiques. On se situe là au niveau des enjeux des systèmes d’authentification de l’identité.

La tenue du registre d’identités – leur contrôle – est aux mains du souverain et constitue une connaissance primordiale de sa propre constitution sur un territoire. Cela dit, le souci de la fiabilité de ce registre d’état civil ne s’institue véritablement qu’au XVIe siècle avec l’éclosion du concept de raison d’État. Jusque-là, les sociétés civiles fonctionnent sur des dispositifs institutionnels plus ou moins ingénieux et des conventions plus ou moins formelles selon les civilisations et les époques.

La liste de ceux que l’œil du pouvoir reconnaît et identifie, c’est celle de ceux qui ont un statut fiable dans les transactions, et qui donc ont un accès privilégié aux marchés, c’est-à-dire aux domaines de mises en équivalences organisés par le souverain. Ce qui finalement procède du crédit qu’il leur accorde.

Cette crédibilité des paroles se diffuse au fil des filières d’approvisionnements marchandes et des chaînes de commandement militaires. Si le souverain forge correctement ses alliances, sa constitution devrait s’en trouver renforcée. On est là dans une problématique typique de la raison d’État antique : l’extension des filières d’approvisionnement fiables.

Par exemple, au Moyen Âge encore, dans le système économique médiéval salvifique, l’argent « bon », appartient à – et est géré par – des gens qu’on présuppose fiables (probati dans le latin médiéval) ; « l’homme aux écus » est toujours de ces gens culturellement reconnaissables qui font partis des experts reconnus, des professionnels de l’argent et de la finance (les mercatores industrii et probati médiévaux),

Cela dit, dans tout ce qui est dit ici sur le développement du commerce dans l’Antiquité et le Moyen Âge, il faut garder à l’esprit qu’alors, les marchés, les droits d’entrée dans les marchandages, ne sont pas libres de considérations politiques. Dans l’Antiquité, il n’y a pas de doctrine de concurrence équitable (donc, pas de marché au sens où l’entend l’économie moderne). Les négociations s’appuient plus sur des rapports de force factuels entre sujets juridiques que sur des cadres juridiques établis pour des sujets égaux en général.

C’est plutôt qu’il faut en quelque sorte à chaque fois reposer la question sociale : dis-moi de qui tu refuses d’assumer les risques, ou à l’inverse par qui tu n’acceptes pas d’être commandé, et je te dirais qui tu es. Et contrairement à ce qu’affirme la théorie standard, cette affaire d’entrepreneur « trop entreprenant », de « prix d’ami » ou de « mauvais client », n’est pas réductible à une analyse des structures concurrentielles des marchés.

Ce qui coince, c’est que cette théorie présuppose un sujet standard. Le sujet détermine la transaction mais la transaction ne change pas le sujet. Or on parle de se fournir en monnaie ici. Pour les sujets, les engagements en contrepartie peuvent impliquer de consentir de considérables pratiques d’ajustement de « savoir être », des changements de comportements et de points de vue.

Par là, il s’agit de satisfaire les attentes de l’acheteur pour qui, l’important, c’est de faire être dans le gabarit, de satisfaire le « cahier des charges », de « cocher les cases ». Et comme pour un concours de beauté, l’important n’est pas de choisir le meilleur, mais de choisir celui dont tout le monde pense qu’il serait le meilleur. Y’a des effets « boule de neige » et des avalanches de retournements de convention, comme pour des effets de mode dans les normes.

Du coup, certains acteurs, par la capacité offerte par leur taille ou leur envergure, en jouant sur l’effet de masse, se font ainsi une spécialité d’être des faiseurs de conventions. Ils instrumentalisent les logiques conventionnelles à leur propre avantage. Car bien qu’il ait la première main là-dessus, ce jeu n’est pas le monopole du souverain.

Ainsi les fournisseurs de liquidité instrumentalisent ces logiques conventionnelles de relations fiduciaires à leur propre avantage culturel. Les hégémonies culturelles s’étendent comme ça.

Cela produit des assujettissements à des souverainetés patriarcales, patronales, et bancaires. Ces assujettissements constituent des intégrations politiques au sens propre du terme : par l’usage de la monnaie du souverain (à court terme), par la prise en charge sur soi de la dette du souverain (à moyen terme), et par l’affiliation au souverain (à long terme).

Ce sont tout autant de modalités de l’assujettissement monétaire qui impliquent des structures de transferts de risques différentes, par : le prêt usuraire réglé sur le Nombre, par le gage de la Terre, et par le serment à la Maison.

C’est sur la base de ces trois logiques d’assujettissements que s’effectuent les circulations monétaires : les circulations porteuses d’intégrations politiques se font au travers de portes d’accès aux moyens de paiement.

Pour reprendre, d’abord, derrière ces portes, il y a trois figures du souverain, trois acheteurs, trois fournisseurs de monnaie, trois fournisseurs de liquidités :

– le citoyen qui achète du risque,

– le consommateur qui achète des biens et services,

– l’investisseur (banquier entrepreneur) qui achète du stock et du travail.

Les figures du souverain se définissent par leurs goûts, leurs attentes – attentes sélectives et chiffrées –, qui sont en quelque sorte des serrures (des « barrières de clôture ») sur les portes d’accès aux moyens de paiement.

Et de l’autre côté, face aux portes d’accès aux moyens de paiement, il y a trois vendeurs, trois demandeurs d’accès aux moyens de paiement :

– le domestique : vend de la stabilité,

– le fermier/artisan/commerçant : vend des biens et services,

– le salarié : vend du travail.

La domesticité, le commerce, et le salariat, ce sont trois modes d’assujettissement typiques, trois manières de gagner de l’argent : selon la logique de la Maison, selon la logique de la Terre, et selon la logique du Nombre.

La domesticité (incluant le service public), le commerce d’un stock, et le salariat mercenaire s’inscrivent dans des domaines d’équivalences qui se manifestent dans des institutions et des organisations spécifiques, des agencements de risques et d’incertitudes différents. Ils se définissent par leurs sphères d’obligations qui délimitent des ensembles de comportements clés, électifs de la reconnaissance du souverain. Autrement dit, à cette position, il est attendu du sujet individuel qu’il satisfasse ces attentes du souverain pour accéder au droit d’avoir une part du produit.