L’époque antique classique
« Rien de trop. »
Solon
Les premières lois écrites de la cité d’Athènes ont été produites par Dracon en 621 av. J.C. : les lois draconiennes ont été gravées dans la pierre [note 1 — Dans ce Code, qui certes distingue le volontaire de l’involontaire, les métayers qui ne paient pas leurs dettes sont réduits à l’esclavage, et le moindre vol était puni de mort.]. Ensuite, pour dépasser les lois austères imposées par Dracon, à Athènes, les réformes de Solon instituent pour la première fois la démocratie en - 584. Et par ailleurs, les réformes de Solon instaurent le principe de liberté de fixation des taux d’intérêt [note 2 — La norme à cette époque était au dixième annuel. Solon instaure par ailleurs sur la prostitution (pornaï : qualificatif d’une femme qui se vend) une taxe spécifique (pornikon) pour mettre de l’ordre dans cette activité.]. Puis, cherchant à affaiblir les phratries (les unions de clans), Clisthène pérennise la démocratie en - 508.
S’inspirant des Jeux olympiques [note 3 — Les premiers concours panhelléniques apparaissent au début du VIIIe siècle avant notre ère.], le tyran Pisistrate crée les concours panathénaïques en - 566, au premier mois du calendrier athénien : l’hécatombeion (« sacrifice de cent bœufs ») qui marque le solstice d’été [note 4 — Hécate est la déesse de la lune noire et des carrefours.].
Les premières philosophies de la nature voient le jour aux alentours de cette époque : Anaximandre (- 610 à - 546, disciple de Thalès), Pythagore (- 580 à - 495), Héraclite (- 576 à - 480), Parménide (- 540 à - 450), Anaxagore (- 500 à - 428). C’est à cette époque que L’Illiade et L’Odysée – jusque-là colportés oralement par des poètes aèdes – sont transposés par écrit.
Au même moment, la Perse s’étend en Asie Mineure et prend, une à une, les cités d’Anatolie ionienne bordant la mer Égée. Ainsi, la création en - 478 de la Ligue panhellénique de Délos autour d’Athènes a pour objectif premier de maintenir l’Empire perse hors des rives de la mer Égée.
La Ligue de Délos se forme autour d’Athènes parce que la ville d’Athènes était la plus puissante du monde grec à l’époque. Déjà au VIIe siècle avant notre ère, la cité grecque d’Athènes et son écoumène comptait plus de 200 000 habitants, alors que la plupart des cités du bassin méditerranéen ne dépassent guère les 10 000.
Cela dit, cette confédération n’est pas franchement fraternelle. Au sein de la Ligue de Délos, les sécessionnistes aux intérêts d’Athènes s’exposent à se voir militairement écrasés, et dégradés du statut d’alliés à celui de tributaire. Ainsi, en - 447, Athènes impose ses mesures, poids, et monnaies à tous les membres de la Ligue. Et alors, la plupart des tributs (phoros) doivent être payés en argent. Près de 300 cités sont assujetties.
La prospérité des lignes d’approvisionnement d’Athènes permet la construction du Parthénon sur l’Acropole en l’honneur de la déesse tutélaire de la capitale : Athéna [note 5 — C’est donc en quelque sorte la « banque centrale » de la Ligue de Délos. Son édification a mobilisé 20 000 tonnes de blocs de marbre assemblés au millimètre près, pour un coût total de 400 talents d’argent (soit l’équivalent du coût de construction de 400 trières).].
La culture hellénique Classique prend son essor : Philosophie (Zénon, Protagoras, Gorgias, Socrate, Démocrite, Platon, Xénophon), Tragédie (Eschyle, Sophocle, Euripide), Comédie (Aristophane), médecine (Hippocrate), sculpture (Phidias, Praxitèle).
À partir du VIe siècle av. J.C., au niveau des arts plastiques, une nouvelle façon de faire voir la beauté divine – a priori invisible – s’était développée à travers un traditionnel procès métaphorique de personnification : la sculpture. Il s’agit dès lors pour l’artiste de traduire cet invisible dans des apparences sensibles [note 6 — Par exemple lorsque Praxitèle sculpte à Olympie Le grand Hermès portant Dionysos enfant, l’œuvre représente l’arrivée du dieu messager au mont Nysa, lieu mythologique où résident les nymphes hyades de la pluie qui élèveront l’enfant dieu (dio-nysos). C’est là que Dionysos fit la découverte du vin enthéogène qui altère la conscience.].
Par ailleurs, au niveau des arts vivants, la culture grecque invente la mise en scène théâtrale du spectacle des nécessités implacables des destinées humaines : la tragédie. Dans l’amphithéâtre, sur la scène ce n’est plus un poète qui déclame l’histoire des héros, ce sont des acteurs qui montrent un vécu, qui suscitent des émotions en reproduisant dans l’actuel des évènements écrits d’avance.
Dans ce cadre, Aristophane met en scène l’agôn (« la vérité sortant de l’épreuve de la confrontation ») prise dans le komos (la procession carnavalesque dionysiaque), et ce faisant, il invente la comédie, qui vise à emporter toute l’assistance dans l’ivresse dionysiaque de la réjouissance débridée.
Au siècle de Périclès, le théâtre a beaucoup de succès. Mais évidemment, la portée politique de ces activités poétiques ne tardera pas à faire débat dans la cité.
En 431 av. J.C., Athènes possède la flotte la plus puissance de Méditerranée avec 300 trières opérationnelles. Cependant, l’impérialisme de la Ligue de Délos amène la fière Sparte à déclarer la guerre à Athènes sa rivale. Et finalement, à l’issue des guerres du Péloponnèse (- 431 à - 404), le siècle de l’âge d’or de la démocratie athénienne s’éteint. La victoire est spartiate [note 7 — Les Spartiates ne faisaient pas dans le détail : archaïquement ils frappaient une monnaie en fer.].
Alors que la peste ravage la capitale, Périclès (qui sera emporté par l’épidémie) prononce l’oraison funèbre qui commémore à ses concitoyens les valeurs perdues de l’autonomie (la démagogie est l’art de guider le peuple) [note 8 — Thucydide rapporte le discours de l’homme d’État athénien : « Le bienfaiteur est un ami plus sûr : il veut, par sa bienveillance envers son obligé, perpétuer la dette de reconnaissance ainsi créée. Celui qui est redevable, lui, a plus de mollesse : il sait que sa générosité, au lieu de lui valoir de la reconnaissance, acquittera seulement une dette. Et, seuls, nous aidons franchement autrui, en suivant moins un calcul d’intérêt que la confiance propre à la liberté. En résumé, j’ose le dire : notre cité, dans son ensemble, est pour la Grèce une vivante leçon. » Cf. Thucydide, II, 40, 4-5 et 41, 1. Athènes affirme par là même jouir d’un certain prestige (kharis) auprès de ses alliés, en tant qu’elle protège la liberté face à la tyrannie.]. Il y avait eu d’abord la victoire légendaire sur l’Empire perse de Darius Ier, à Marathon en - 490. Puis il y avait eu la reprise des fabuleuses mines d’argent du Laurion en - 482, situées à peine à quelques kilomètres de l’Acropole. Ces mines d’argent avaient, depuis la naissance de la cité, assuré la puissance de son commerce (30 000 esclaves y sont employés lorsque l’exploitation tourne à plein régime) [note 9 — Privés de cette ressource par l’occupation spartiate (alliée aux Perses), les Athéniens émirent une monnaie en bronze, sans grand succès. Ce sera bien plus tard Alexandre le Grand qui en généralisera l’usage dans un système trimétallique fonctionnel : cuivre/bronze, argent, or.]. Et puis il y avait eu l’abandon douloureux de la capitale aux saccages des Perses – repli stratégique. Et enfin il y eut la victoire décisive de Thémistocle sur Xerxès Ier lors de la bataille navale de Salamine en - 480. Et les ambitions Perses avaient été définitivement écrasées lors de la bataille de Platées en - 479.
Durant toutes ces batailles, l’unité militaire de la phalange athénienne s’était montrée d’une redoutable efficacité. La formation hoplitique en rangs serrés était composée de citoyens jeunes et vieux, pères et fils, amis (voir amants), pris dans la mêlée, combattant dos à dos, prêts à sacrifier véritablement leurs vies l’un pour l’autre. Point de clientélisme chez les Grecs, ces sentiments-là se forgeaient plutôt en tête à tête dans des pactes intimes qui ne se marchandaient pas.
Et de cette gloire légendaire tirée des victorieuses guerres médiques, l’hégémonie commerciale des cités-comptoirs athéniennes s’était étendue sur toute la mer Égée au Ve siècle av. J.C. Et au-delà, c’était tout le commerce grec qui s’était ensuite déployé sur toute la Méditerranée.
Et puis la phalange hoplitique acclimate les hommes à l’égalité des conditions dans la vie civile. À la guerre comme à la ville, c’est une unité de citoyens qui se met en ordre. Ainsi, au siècle de Périclès, la démocratie s’était consolidée progressivement à Athènes. Alors même que la civilisation grecque reste une civilisation guerrière. En effet, pour les Grecs, les situations conflictuelles – agonistiques – sont propices à révéler la vérité de l’état de fait concernant la supériorité d’une position sur une autre. Ainsi, dans les rivalités de la vie civile entre hommes, la joute orale dans un site d’amphictionie à la vue de tous s’impose comme épreuve agonistique de révélation de la vérité quant à la supériorité d’un discours sur un autre [note 10 — Lorsque des rivalités ne pouvaient se départager clairement par les paroles et les votes des citoyens, les Grecs pouvaient utiliser le tirage au sort pour désigner leurs dirigeants (archontes (civil) ou strategos (militaire)). Et c’est à partir de ces calculs de tirages au sort, que les théorisations des calculs de probabilités vont pouvoir commencer. C’est le calcul d’une nouvelle dimension, qui a ses logiques propres : la dimension des possibles (Aristote notamment ouvrira cette problématique).]. Les modalités d’accès à la parole publique peuvent être significativement différentes d’une cité à l’autre, mais enfin, ainsi se décide la politeïa dans une cité.
Au Ve siècle av. J.C., dans la culture hellénique, quelque chose se déplace dans les conceptions du pouvoir et de la justice. La république était en germe, et là, elle éclôt, elle est florissante.
Avant l’âge hellénique classique, au VIIe siècle av. J.C., tyrannie et monnaie étaient déjà deux problématiques fondamentales dans la pensée politique grecque.
Dikaion concerne la formulation de contestations d’hommes par des hommes (dans des conflits de legs par exemple) [note 11 — Dikè, c’est l’ordalie, la leçon de vérité donnée par les dieux, tranchante, implacable, tragique.]. Ces discours concernent la justice du prêté et du rendu. Leur efficacité dépend des moments propices (kairos), des corps des hommes, et des positions des astres. C’est une justice qui repose sur l’entente, sur l’accord.
Mais à partir de l’époque d’Hésiode au VIIe siècle av. J.C., la culture hellénique à l’âge du fer aspire à une justice qui s’articule sur un savoir des calendriers, une pratique de la mesure, et une distribution de l’autorité politique.
Ainsi, au VIIe siècle av. J.C., comme à Athènes ou à Sparte, Corinthe était agitée de luttes entre, d’une part les aristocraties des vieilles lignées de marchands (oi ploutoi), et d’autre part le nombre (oi poloi).
C’est là qu’un certain Cypsélos – qui était archonte de Corinthe –, se fait élire à la tête des armées (polémarque), et s’empare du pouvoir. Ensuite, il met fin à l’oligarchie, en confisquant les terres des plus riches pour les redistribuer aux plus pauvres.
Hélas, cela ne résolvait pas les dettes de ces derniers à l’égard des premiers, qui étaient devenus d’autant plus avides qu’il leur fallait restaurer leur patrimoine.
Reste que le tyran est celui qui exerce le pouvoir au nom d’un savoir hermétique dont lui seul a la clé. Pour Cypsélos donc, sa vision du dèmos (« le peuple ») lui inspire alors la création d’un impôt sur le dixième du revenu des plus riches. Et cet impôt fut collecté par les pièces qu’il mit lui-même en circulation par la fonte des objets précieux qu’il avait confisqué pour emplir le temple de Zeus [note 12 — En fait, secrètement Cypsélos avait promis à Zeus de lui rendre fortune s’il l’aidait dans sa conquête du pouvoir.]. De cette façon, les prélèvements effectués financèrent des constructions d’infrastructures, des versements d’avances aux artisans, et des distributions aux paysans appauvris. La cité prospéra et finalement, c’est ainsi que s’implanta pour la première fois volontairement le circuit par lequel se reversait aux plus riches l’impôt qui leur avait été prélevé.
L’impôt grec repose sur le concept de leitourgia (liturgie) : le service public. Dans la démocratie athénienne, les plus riches sont les plus responsables des dépenses publiques (par exemple pour l’organisation des festivités religieuses, des banquets, des sacrifices, pour la construction et l’entretien des infrastructures comme les temples, le gymnasium, etc. ). Le prélèvement n’est pas forcé, car c’est bien plutôt la contribution publique volontaire au bien de tous qui donne accès en contrepartie au prestige et aux honneurs (kharis). Par ailleurs, on pouvait aussi prélever des taxes sur les esclaves, les troupeaux, le vin, les céréales, le foin, etc. À l’inverse, celui qui faisait défaut à la promesse de contribution qu’il avait faite était frappé de disgrâce (cela était très sensible durant les périodes de guerres [note 13 — Les prétendants aux fonctions publiques électives étaient l’objet d’un examen public quant à la probité de leur comportement citoyen (dokimasie).]). Des rivalités vertueuses s’instauraient ainsi par ce système fiscal.
Pour administrer tout ça dans une cité de la Grèce antique, le dème (dèmos) est l'unité administrative de base, sa population forme une assemblée (ekklesia), une communauté politique qui se réunit sur la place publique, l’agora. Elle peut ainsi exercer des pouvoirs de police, de tenue des registres d’état civil, de gestion de ses finances publiques, d’enregistrement du cadastre, et d’organisation des cultes. Le démarque élu est ainsi un archonte en charge du gouvernement par la volonté exprimée du peuple. Il est éventuellement assisté d’un conseil (boulè).
Bref, chez les Grecs, il y a émergence de nouveaux traits de la souveraineté : le souverain c’est celui qui mesure les choses et les droits.