INTRODUCTION : l’assujettissement monétaire

« Tout ce que les hommes font, ou savent, ou ce dont ils ont l’expérience,

a un sens seulement dans la mesure où il est possible d’en parler. »

Hannah Arendt

« Réduction du vocabulaire, stéréotypes verbaux, mentaux.

Chaque fois qu’un mot se perd, ce sont des sensations qui disparaissent. [… ]

Tout est à vendre. »

Philippe Sollers, La fête à Venise

« Faites en sorte que je puisse vous parler. »

Maurice Blanchot, L’attente l’oubli

« … Parce que l’argent mène le monde ! » La sentence est à la fois terrible et dérisoire… Car il y a la sensation que y’a rien d’autre à dire. Et enfin ça, cette impuissance de chacun à toucher réellement à la marche du monde, qu’est-ce que ça signifie ? Eh bien… ça signifie que la monnaie est l’opérateur d’un pouvoir symbolique du souverain sur ses sujets ; et que c’est cette opération-là qui est décisive dans la construction du réel. Mais tout de suite, dès qu’on ouvre le capot du grand véhicule de l’argent et qu’on se penche sur le moteur de l’histoire : pouvoir/souverain/symbole c’est compliqué. Et puis d’abord, la souveraineté c’est quoi, le souverain c’est qui ?

La souveraineté c’est la force et la justice. Cependant les constituants de la souveraineté que sont force et justice ne tombent pas du ciel. Ils sont l’objet d’une production. Et pour cette production, les instruments du sujet souverain sont la machine de guerre et la monnaie. Avant de devenir des symboles de souveraineté, l’épée et la balance sont deux outils entre les mains du sujet souverain.

Ainsi le souverain génère son existence à travers l’emploi de machines de guerre militaires et l’usage de la monnaie dans le civil. La force armée et la monnaie sont les opérateurs fondamentaux du pouvoir et de la justice du souverain. Et au fil du temps, à mesure que les rapports de pouvoir se stabilisent, le travail répétitif de ces instruments sur les sujets s’installe dans une culture, qui participe à déterminer les coutumes d’un peuple, puis s’institutionnalise dans un livre de lois qui dit les droits de chaque assujetti.

Le souverain, c’est celui qui juge et qui décide en dernière instance, celui qui tranche. Le jugement est un attribut de la souveraineté. C’est au souverain absolu qu’il revient de juger dans l’absolu. Et le jugement individuel n’est qu’une dérivation de plus faible degré du jugement souverain. Car le jugement individuel n’a de valeur qu’en tant qu’il n’est pas conditionné. Or le sujet humain individuel n’est que relativement autonome de ses conditions d’existence sociales, culturelles et naturelles ; le sujet individuel est pris dans des déterminismes socio-économiques, psycholinguistiques, et biologiques. Dans ce cadre, la capacité à imposer la légitimité d’un jugement – l’autorité – est la marque de pouvoir du jugement souverain. L’autorité, c’est la crédibilité non démentie, c’est le droit d’être cru, c’est ce qui autorise la parole des sujets individuels, c’est « la voix du maître » qui en fait des « ayants droit » auprès du souverain. Le souverain est ainsi la source de tous les droits, de toutes les grâces, et de tous les honneurs.

Du coup, du point de vue du sujet individuel, le souverain c’est une figure paternelle, c’est l’auteur de toutes les autorisations ; et sa substance, la souveraineté, c’est la compétence de reconnaître la compétence, et tout ce qui s’ensuit de délégations. C’est que, les paroles des sujets individuels sont des actes, et ces types d’actes sont régulés par le fait que les sujets individuels doivent en assumer la responsabilité. Cette affaire est au fondement de la constitution du sujet juridique. C’est en effet au sujet individuel qu’il incombe de répondre de ses actes discursifs… Et justement le sujet souverain est l’instance auprès de laquelle le sujet individuel rend compte de ses paroles et de ses actes. Ainsi, en dernière instance, le souverain, c’est l’auteur et le sujet même de l’Histoire. De sorte qu’au centre de cette histoire donc, il y a le problème de l’assujettissement du sujet individuel – auteur de l’action – à la volonté du sujet souverain.

Le sujet souverain, c’est un personnage conceptuel, une unité institutionnelle, un centre absolu de décision autonome [note 1 — De ce point de vue, le sujet souverain « en général » a une existence tout aussi consistante que le sujet individuel « en général ».]. Le sujet souverain, c’est le sujet autonome (du grec auto-nomos : « qui se donne à lui-même sa propre loi »), autonome de droit, et autonome de fait. Le sujet souverain est autonome de droit, dans la mesure où personne ne lui conteste dans les principes son pouvoir. Et le souverain est autonome de fait, dans la mesure où personne ne peut lui contester son pouvoir dans les faits, par la force – fût-elle armée. La souveraineté est une qualité de puissance, dans la mesure où le premier des pouvoirs est celui de se conditionner soi-même, de se pratiquer soi-même, de se conduire soi-même, de se gouverner soi-même. Mais ce n’est pas une qualité binaire, toute ou rien, c’est une intensité qui se mesure en termes de degrés.

Le sujet souverain – qu’on peut appeler par ailleurs Le Politique – existe bel et bien, mais il n’est pas un sujet individuel. Il couronne ce qui est au faîte de toutes les échelles sociales, à la cime de toutes les pyramides. Mais même dans les monarchies, il s’incarne en réalité la plupart du temps dans un réseau oligarchique ; ou alors par exemple, dans une démocratie libérale, où personne n’est tout à fait souverain mais où chacun peut accéder à la conscience de la souveraineté, le sujet souverain se manifeste par fragments en tant que citoyens membres d’un corps électoral, doté d’une voix exprimable (par diverses voies comme la manifestation, le suffrage, la consultation, ou le sondage du corps citoyen). Reste que c’est auprès du souverain qu’il s’agit de faire entendre sa voix.

Le sujet souverain n’est pas un sujet fixe dans l’histoire. Il peut en effet subir des transformations de son corps incarné à travers l’histoire des métamorphoses de sa constitution : le chef, le roi, l’empereur, le cercle oligarchique, la nation, ou le Peuple, selon les régimes d’agencements des rapports des forces qui le composent à l’issue de révolutions politiques.

Dans la monarchie, le souverain, c’est un corps qui pose, qui se donne à voir, qui trône, qui siège, qui tient séance, qui marche, et – éventuellement – qui chevauche ; il attire tous les regards, et son point de vue domine tous les autres. C’est en cette geste fondamentale qu’il reste un sujet humain. Le souverain : où il réside se tient la capitale (la tête) de son territoire.

Cette constitution, ce corps du souverain, cette matière qui se donne comme source localisée du pouvoir, c’est par définition son point sensible ; son corps incarné, c’est le site de sa réceptivité aux forces extérieures [note 2 — D’où l’idée chère aux révolutionnaires marxistes léninistes selon laquelle une stratégie est un choix de points d’application des forces. Reste à savoir sur quoi…]. Autrement dit, c’est par là qu’il entend. D’ailleurs, c’est en cela que la démocratie est le meilleur des régimes politiques ; ce n’est pas parce que c’est le « moins mauvais » des régimes politiques (ce critère est flou). Mais c’est bien plutôt parce que son point sensible (le Peuple) est distribué, vaste, ventilé, réflexif en quelque sorte. Sa tête est une montagne, une forêt, un océan de citoyens, comme on voudra. De sorte que la vertu du souverain démocratique est essentiellement épistémique : comme il dialogue en lui-même, comme il se dit à lui-même les choses en vérité – ou du moins, du mieux qu’il le peut – ce souverain de masse est plus raisonnable, il perçoit mieux, il parle mieux, il pense mieux, il juge mieux, il décide mieux, son régime est plus stable. Bref, le sujet souverain, c’est un sujet humain, constitué de passions ; mais en même temps, même en monarchie, il ne coïncide jamais parfaitement avec le corps d’un sujet individuel. Par définition, le point de vue du souverain est synthétique.

La volonté du souverain est de persévérer dans son être et d’étendre sa puissance dans le réel. Il veut la gloire, l’épanouissement de son être dans le réel. Cependant, cette volonté rencontre des résistances. L’autorité qui exerce le pouvoir souverain est soumise aux nécessités de l’exercice du pouvoir.

Dans le cadre de cette conception du sujet souverain, le chef doit y prendre la mesure des faits et des évènements, concevoir les nécessités tactiques et stratégiques impliquées, et prendre les mesures exigées par la situation.

Ainsi, pour se gouverner, le sujet souverain ne se gouverne pas tant lui-même par idéologie, erreur et mensonge, mais plutôt par tout un ensemble de processus de production de vérité ; il lui faut connaître ses facultés, développer ses facultés, afin de savoir ce qu’il peut, afin de se définir, à l’horizon de ses objectifs propres, un ensemble de nécessités de l’exercice du pouvoir politique qui guident son action sur lui-même : une raison d’État.

La raison d’État réside à la fois dans la matière définie, délimitée, la constitution, à partir de laquelle elle peut exercer une fonction : le sujet individuel ; et elle se définit aussi par les résistances de l’objet sur lequel elle applique ses structurations (les populations, les paroles, les activités). Et là-dedans, la monnaie, depuis fort longtemps, est le moyen opératoire principal de ce processus d’ajustement du sujet aux nécessités du pouvoir.

Historiquement, ce processus d’ajustement du sujet aux nécessités du pouvoir est un processus de subjectivation, c’est-à-dire un processus de constitution des sujets individuels qui donnent corps au sujet souverain. Ce processus de constitution des sujets sociaux se fait à partir de matières (résistances) qui fonctionnent a priori au dehors de la raison d’État. Ce sont des choses vécues mais qui justement résistent à la connaissance par la raison d’État.

En effet, au dehors du sujet souverain de la raison d’État se trouvent les matières non codées aux limites de sa perception, des choses qui n’ont rien à voir a priori avec la logique de la responsabilité et qui pourtant donnent toute leur chair aux expériences humaines du sujet individuel, c’est là où s’éprouve réellement la présence du présent :

– le sommeil, le rêve et le réveil,

– la peine et les plaisirs,

– la vie des enfants entre eux,

– la sexualité et la tendresse,

– la maternité et la paternité,

– le jeu, l’art et la littérature,

– et la mort…

En fait, la raison d’État naît avec l’identité juridique des sujets qui se forge dans la répétition transactionnelle. Cela implique la responsabilité individuelle : que chacun réponde de ses actes auprès du souverain, présent à son appel, visibles à son point de vue. Ça concerne toutes les décisions où il y a des comptes à rendre. C’est la fonction en soi pour la raison d’État. Produire des subjectivités conformes aux nécessités de l’exercice du pouvoir politique : des sujets responsables. Cela participe de déplacements et de réaménagements des espaces de l’intimité du for intérieur. La raison d’État y trouve sa fin : la stabilité de la souveraineté.

Cela dit, pour la raison d’État, cette subjectivation, cette pratique incessante de codage des évènements dans l’ordre de la responsabilité individuelle, ce n’est pas une fin en soi, c’est un moyen, c’est un moyen pour l’assujettissement ; car pour la raison d’État, le contrôle des activités n’est pas une fin en soi, la production de richesses n’est pas une fin en soi non plus ; la fin en soi c’est l’assujettissement lui-même. C’est un contrôle des formes, à la fois un contrôle de l’individuation des sujets et un contrôle des liens entre les sujets. C’est par là que le sujet souverain atteint à la gloire, le plein épanouissement de son être.

La raison d’État s’intègre dans le sujet individuel à mesure que le sujet individuel s’intègre dans le sujet souverain par les voies de l’autorité et de la crédibilité. Car ces deux facultés, prêtées aux sujets individuels, impliquent la conformité de leurs comportements et de leurs raisonnements à la raison d’État du sujet souverain. Cela dit, le sens des responsabilités est par rapport au sujet individuel toujours un peu à cheval entre le dehors et le dedans, entre la répression et le refoulement. Il peut être un ordre extérieur ou une conviction incorporée. Reste que, toute la question pour la raison d’État c’est de faire emporter l’adhésion sur la contrainte.

Ainsi, on appellera ici « citoyen » tout sujet individuel qui, quel que soit le régime politique, a incorporé à plus ou moins haut degré la raison d’État du souverain. Le citoyen, c’est l’assujetti qui compatit avec le chef, c’est celui qui comprend les difficultés de l’exercice du pouvoir et qui participe activement à son fonctionnement. Il assume le principe selon lequel il ne lui appartient pas de violer la loi du souverain, mais de la fonder. De sorte que le juridique se fonde dans le rituel, tous les jours répété, du salut : geste par lequel, à l’image du souverain, le citoyen manifeste empire sur soi (sibi imperare), il prend garde-à-vous (Res-tez-le-même !). Et au-dessus, tout en haut dans les cieux, le corps du souverain, lui, manifeste cet empire sur soi par la sérénité (« se reposant, il se transforme »).

Cela dit, le sujet souverain ment beaucoup à ses assujettis, il a beaucoup de secrets, c’est une vieille habitude, il a le souci des apparences. Parce que, de longue date la raison d’État lui impose un souci de crédibilité. Si bien que pour le sujet souverain, il y a un écart significatif entre tenir sa parole et dire la vérité. Clairement, le mensonge et le secret d’État, c’est tout à fait justifiable du point de vue de la raison d’État. Car mentir, c’est : ne pas dire la vérité à qui on la doit. Ainsi, dire la vérité ce n’est pas une nécessité dans l’exercice du pouvoir, c’est une question de devoirs (par exemple, les parents ne doivent pas la vérité de leur intimité à leurs enfants). Le souverain ne donne aux assujettis que la vérité dont ils ont besoin pour le servir.

Donc, si la constitution du régime politique n’est pas démocratique, en principe le sujet souverain ne doit pas forcément la vérité à ses assujettis ; car alors le Peuple, en état de minorité, n’est pas en mesure de décider de son destin en connaissance de cause, il ne coïncide pas avec le sujet souverain, et il n’y a donc aucune nécessité constitutionnelle à dire la vérité aux assujettis. Ils doivent obéir à la volonté du souverain, mais il n’est pas attendu qu’ils fassent usage de leur raison politique. Alors évidemment, sur cette pente, tout dictateur tend à justifier son statut par l’organisation de la minorité de « son » peuple. Et ça débouche immanquablement à ce que dans une dictature, le langage soit contrôlé par le droit pénal. Reste que, dans la Modernité postérieure à la Révolution française, ce genre de régimes d’oppression militariste peut-être simplement considéré comme primitif et abruti. Ça fonctionne brutalement par le maintien du peuple dans la minorité.

Dans une démocratie libérale (où le Peuple est majeur), l’intention du Peuple n’est pas involontaire, il fait usage de sa raison politique à cette fin. Et alors, l’abord subjectif de la raison d’État par le sujet individuel citoyen peut emprunter deux voies : l’abord par la droite opinion se fait par le principe de responsabilité, et l’abord par la gauche opinion se fait par un principe de conviction (par exemple, les premiers pensent que pour avoir la paix, il faut préparer la guerre, et les seconds pensent que pour avoir la paix il faut faire la paix [note 3 — Du latin pax : « pacte ». À la différence du contrat, le pacte relève d’une geste, mais pas d’un échange de consentements. On voit donc que le « pacte républicain » peut avoir des sens différents. Être de droite, c’est croire dans les vertus de la peur. Être de gauche, c’est croire qu’il existe des forces d’oppression dans la rationalité. Ou encore autrement dit : être de gauche, c’est essayer de s’en sortir, être de droite, c’est chercher à avancer.]).

Mais enfin bref, dans tous les cas, qu’on attribue ou pas une valeur de vérité au libre arbitre des sujets individuels, la monnaie dans ce processus gouvernemental disciplinaire, législatif et normatif, est toute à la fois un instrument, une institution, et un dispositif. C’est un instrument de savoir : ça mesure les valeurs pour établir les jugements du souverain. Et c’est un instrument de pouvoir : ça commande les activités pour réaliser au final les volontés du souverain. Et ça fonctionne au service de la raison d’État : à satisfaire l’ensemble des nécessités de l’exercice du pouvoir politique.

Cela dit, il faut considérer également que le souverain libéral, républicain et populaire, a besoin de se donner une image de lui-même pour fonctionner. Et là, pour y voir clair, tous les yeux se tournent vers les flux monétaires. La monnaie esquisse des régimes de visibilités et délimite des domaines d’expériences, c’est un objet à la fois panoptique et hétérotopique : il s’y joue des commerces de regards et des jeux de lumières aux origines obscures, il s’y déploie des replis du temps qui emportent l’action, il y existe des seuils qui ouvrent sur des espaces autres, où le sujet se découvre absent à lui-même, le miroir, l’œil, l’image, le mur, le voile, et la cage…

L’argent moyen de paiement est un objet quotidien, et pourtant notoirement méconnu, paradoxal, ésotérique, voire carrément magique et mystérieux. La monnaie est signe ambivalent et paradoxal, à la fois signe de désir et d’avoir, de liberté et de pouvoir, de lien et de domination, instrument de coordination social et exutoire à l’angoisse de mort. L’objet n’est pas clair, à ce point qu’en français, le langage savant utilise un autre mot que le langage quotidien pour désigner le même objet (l’argent) [note 4 — Le mot « argent » en français est d’usage populaire depuis la fin du XVIe siècle où se généralise l’usage de la pièce d’argent dans les échanges ; car partout dans le monde, de l’Orient à l’Occident, a circulé la piastre d’argent (dit « real de 8 », dont le métal fut la plupart du temps originaire des mines du Potosi (Pérou)).]. En effet, les scientifiques autorisés à parler « sérieusement » de cet objet – les économistes – utilisent le mot « monnaie ». Alors, pour clarifier le rapport des deux termes, disons que « l’argent », c’est de la monnaie enveloppée dans une représentation commune ; une représentation culturelle, accidentelle, que les savants se font fort de balayer, de brosser, pour ne laisser que l’objet pur, méthodiquement scientificisé : la monnaie.

Et tout de suite, c’est déjà là que ça coince. Parce que non seulement la monnaie est un objet construit (comme tous les objets de connaissance), mais en outre, pour ce qui est de cet objet-là, cette objectivité dépend objectivement de ce qu’on pense d’elle. L’argent, ça dépend de ce qu’on en pense (par exemple, chacun sait pouvoir se sentir libre, à l’occasion, de nier la valeur des écritures sur ce bout de papier qu’est un billet de banque [note 5 — Inutile de revenir en détail sur la présentation scolaire de la monnaie et sur l’écueil de la théorie instrumentale standard liée à la doctrine libérale, qui imagine une monnaie idéalement « neutre », et qui récite toujours le même mythe originel : au commencement les hommes faisaient du troc. Et un jour a émergé spontanément l’idée de se réunir pour se mettre d’accord sur le choix d’une commodité qui leur servirait d’intermédiaire universel de leurs échanges afin d’économiser leurs coûts de transaction : l’or (« l’or » : cette idée serait venue tout « naturellement » (ben voyons, tant qu’à faire !)). La monnaie ne serait alors qu’un instrument des échanges… Mais en fait, les choses ne se sont pas du tout passées ainsi dans la réalité historique, comme on le verra par la suite dans cet ouvrage. Et puis, de toute manière, dans cette théorie instrumentaliste, sans représentation collective de la monnaie attribuée a priori à l’agent économique individuel, on voit mal pourquoi, et comment il adopterait l’usage d’un instrument intermédiaire général dans les échanges.]… ). Tout un chacun peut éprouver le fait monétaire. Chacun a son expérience de l’argent. Et, même si c’est imperceptible, ça a des effets sur l’argent en général.

Après, c’est trivial de le dire mais, la monnaie en tant que dette sur l’autorité souveraine est un lien, un type de lien social. En tant que tel, il peut être scientifiquement objectivé par les sciences sociales et notamment la science économique. Mais qu’est-ce qu’une expérience scientifique du fait monétaire a de plus à dire par rapport à l’expérience personnelle, si ce n’est à rendre compte au sujet souverain ? La question est difficile en fait ; certes l’objectivation mathématique y joue un rôle important. Mais somme toute il est certain que l’acte interprétatif y joue également un rôle fondamental.

En fait, voir rationnellement la monnaie, pas seulement du point de vue des sciences sociales et de la finance, mais plus raisonnablement du point de vue des sciences de l’homme, à la croisée de l’anthropologie, de l’histoire, de la linguistique, de la psychologie et de la philosophie, qu’est-ce ? Eh bien, c’est pas facile à dire, mais ce qui se dégage de prime abord, c’est qu’il s’agit de la concevoir comme un objet libératoire, un objet libératoire dans l’échange avec autrui, et désiré par tous en tant que tel. Car payer, c’est se libérer d’une dette, ou en créer une, par le transfert de valeur d’un titulaire à un autre. La monnaie est donc un objet désiré par tous, précisément par ce qu’il est libératoire dans l’échange avec chacun et ce, à la mesure exacte de sa reconnaissance en tant que tel. Plus il est reconnu comme objet libératoire et plus on en veut, et plus on en veut, plus il est reconnu comme objet libératoire. Autrement dit, je veux de l’argent parce que je sais que tous les autres en veulent, pour payer leurs fournisseurs, pour se libérer de leurs dettes, et qu’ainsi à mon tour je pourrai me libérer des miennes. Ça circule comme dans un puzzle à glissières, reste le motif général : le bon fonctionnement du pouvoir souverain.

Alors, dans ce cadre, si l’argent dépend de ce qu’on en dit, que peut-on dire, non pas de l’argent, mais sur l’argent ? Et d’abord, y-a-t-il une loi du silence sur l’argent ? Et si oui, pour être plus précis, que peut-on dire de ce qu’on ne peut pas dire sur l’argent ? Non pas dire le faux en vérité, non pas corriger une erreur, mais porter le regard sous un autre angle, donner de l’impensé à penser sur cette matière. L’objectif est non pas de parler d’argent, mais de stimuler des formes de paroles nouvelles sur la monnaie, non motivées par elle. Parce qu’il y a un nœud dans le langage à l’endroit de cet objet soi-disant tabou (il y a un « inter-dire » comme dirait Lacan).

Prenons un angle d’attaque légitime du point de vue commun sur le regard savant : « la monnaie est un objet libératoire. » … Ah oui ? En quel sens ? Car ce n’est pas toujours ce qu’on ressent à son propos. La capacité libératoire des dettes octroyée par cet objet ne se paye-t-elle pas d’une contrariété, d’une contrainte portée par ailleurs sur la condition humaine, une servitude à la fois si évidente et si obscène qu’on passerait notre temps à la masquer, comme le pli d’une nappe qu’on plisse et qu’on glisserait dans un coin, comme la poussière sous le tapis ? Qu’y a-t-il dans ce coin de si difficile à voir, à savoir et à dire ? Les gens responsables semblent dire aux révoltés que ce serait trop long de leur expliquer (« C’est comme ça ! Rien à faire… It’s the Economy, stupid ! »).

Toujours est-il qu’il y a ceux qui font ce qu’ils veulent d’eux-mêmes et ceux qui ne font pas ce qu’ils veulent d’eux-mêmes. La vie sociale prend son sens dans la pratique sociale où il faut savoir « s’effacer ». Et même si certains doivent s’effacer plus que d’autres, à un moment ou à un autre, tous doivent passer par là et font cette expérience. Reste à savoir : qu’est-ce qu’être exilé, aliéné, possédé, expulsé de soi-même et du monde ? Est-ce un problème de domination, de corruption, de complot, un problème d’alerte à lancer ? Dans la corruption, est-ce le sujet qui mésuse de l’argent ou l’argent qui mésuse du sujet ? Est-ce le problème d’un système ? … Un système de contrôle total, englobant, qui ne peut être observé « du dedans » que par les manifestations symptomatiques d’un langage tronqué, derrière lequel l’analyste chasseur doit traquer les indices de singularités suspectes, un peu comme dans une novlangue ? Car toutes les langues sont truffées de syntagmes intéressés, d’automatismes de langage et de redondances manifestant des rapports à des structures de pouvoir. La confiscation de soi à ce point-là, ça devient alors difficile à dire, c’est comme parler du rythme sans le faire entendre (et pourtant, chacun en éprouve la possibilité en son for intérieur).

On peut s’enfoncer dans le relativisme… Reste que tout lanceur d’alerte qui se lève contre une injustice ou la corruption d’un ordre établi appelle à une raison d’État plus puissante, c’est-à-dire à une stabilité plus stable du système social, une stabilité des pouvoirs mieux fondée en valeurs. Parce que la corruption est irresponsable par définition, tellement irresponsable… Ça reste une histoire de responsabilité qui est en jeu. Autant dire que c’est une histoire de répondant.

Et à chaque fois quelque chose résiste dans la raison d’État, le souverain préfère ne pas savoir, justement au nom de la raison d’État : surtout pas de vagues… Ne jetez pas le discrédit sur l’institution ! Le maintien de l’ordre l’emporte sur tout le reste, ça, on peut compter là-dessus. Mais au nom de quoi ? Pourquoi cette incohérence persiste-t-elle au cœur de la raison d’État au nom du principe de responsabilité ? Pourquoi une telle (ab)surdité à la Justice, à la cohérence la plus élémentaire ? L’exercice du pouvoir semble avoir ses nécessités propres…

Bien entendu, il y a des appétits et des pénuries, il y a des dominations, il y a des haines, il y a des intérêts, il y a des normes, et il y a d’autres choses encore, mais c’est pas clair… Et pourtant, on peut aller plus loin. Par-delà la philosophie du soupçon, le philosophe Michel Foucault partait plus généralement du principe selon lequel les discours se déploient dans un espace de rareté. Car « somme toute, peu de choses peuvent être dites… » Certes chaque époque dit tout ce qu’elle peut ; mais en son sein, elle se répète incessamment, elle bafouille quelquefois, elle se répète beaucoup par définition, et elle laisse passer la lumière d’une parole nouvelle assez rarement. En tout cas, elle se déploie dans une économie des discours qui lui est propre. Chaque époque a ses dispositifs de confiscation des discours. Et puis il y a des impensés. Chaque temps et chaque lieu a ses lois du silence, ses manières discursives appropriées, ses règles de prise de parole, du don de la parole, du droit à la parole. Chaque époque se déploie sur le sol d’une strate épistémique qui se définit à travers un état des savoirs.

Et justement, là-dessus, la monnaie fait encore un nœud considérable. C’est à la fois passionnant et très difficile à dire, alors il faut garder cet angle d’attaque du problème. Et dans cette perspective, au-delà d’une histoire des rapports entre finance et connaissance, le problème c’est celui de la constitution du sujet de connaissance.

Il est facile d’admettre que la société de consommation a transformé le sujet individuel, que le psychoaffectif incorpore du sociohistorique ; mais pour ce qui est d’un évènement historique plus important encore – l’apparition de l’usage de la monnaie – là par contre, ça rechigne à envisager que ça ait pu conditionner la subjectivité. Silence à bord là-dessus. Cet outil est supposé être neutre… Et pourtant, on peut le dire sans détour : sans monnaie, pas de société de consommation de masse, et pas de société de production de masse non plus d’ailleurs… et tellement de choses encore. En fait, l’important, ce n’est pas la nature de la monnaie, l’important, c’est ce qui se passe historiquement en elle, avec elle, autour d’elle, et à cause d’elle.

Pour reprendre à la base, on peut dire d’un point de vue général que la monnaie c’est un système de crédits et de dettes – d’avoirs et de devoirs – qui relie les individus d’une communauté. On peut considérer ce système en tant que tel, indépendamment des supports matériels qui servent à tenir la mémoire des comptes, bien qu’ils jouent un rôle important dans les modalités de fonctionnement (bâtons, tablettes, papyrus, lingots, pièces, billets, écritures bancaires dans les livres de comptes, etc. ). Mais enfin bref, la monnaie c’est de la dette, peu importe le support matériel. La monnaie c’est un avoir qui sert de moyen de paiement, c’est une dette qui sert « universellement » à régler toutes les autres dettes. Ou pour être plus précis encore, puisque « nul ne paye avec sa propre dette », la monnaie c’est la dette d’un sujet tiers qui permet de se libérer de la dette en général ; c’est de la dette d’un sujet à la fois exclu, commun, et crédible, qui permet d’exécuter l’extinction de la dette entre deux sujets individuels quelconques. La monnaie, c’est de la dette souveraine qui sert à éteindre des dettes individuelles.

La création monétaire est un attribut du souverain. Cette fonction peut être déléguée à une banque, elle n’en reste pas moins une fonction essentielle du sujet souverain. Frapper des pièces, imprimer des billets, écrire dans des registres de comptes… la création de monnaie pourrait être une production comme une autre, elle ne l’est pas. Dans un système bancaire la création monétaire se fait en contrepartie d’un crédit [note 6 — C’est une affaire beaucoup plus ancestrale qu’on ne le croit souvent. Certes, au Moyen Âge les braves gens utilisaient peu la monnaie. Mais l’extinction de l’usage de la monnaie durant le Moyen Âge « obscur » provoque dans la Modernité une erreur d’appréciation de notre situation actuelle dans l’histoire à cet égard : comme si la banque n’apparaissait qu’à la Renaissance. Et pourtant, non, la banque « renaît » à la Renaissance. Nous verrons cela méticuleusement plus en détail par la suite.].

C’est-à-dire que la banque crée de la monnaie en contrepartie de la promesse d’un agent économique de créer des richesses dans le futur, mais dans un futur bien déterminé, avant une échéance déterminée, dans un temps imparti. Ça implique toute une maîtrise de la mesure du temps… (et cette « maîtrise du temps » a elle-même une histoire).

De manière générale, cette promesse se fait auprès d’un tiers crédible, une tierce partie garante, une autorité intermédiaire (une autorité monétaire), dotée d’une signature crédible, qui va adosser/substituer à cette reconnaissance de dette de l’emprunteur quelconque, sa propre reconnaissance de dette, sa promesse, frappée d’une signature crédible : la monnaie. Dit plus simplement, on promet de rembourser à une autorité bancaire, on signe, elle signe, et elle crédite notre compte en banque. Mais il faut bien se rendre compte de ce qui vient de se passer : elle a créé cette monnaie. Ensuite, pour valider la valeur de cette création nominale, il faudra tenir sa parole, créer des richesses, et rembourser le crédit.

Ainsi, un créateur de monnaie s’institue sur la base du fait que c’est auprès de lui que les promesses sont faites, il les reçoit toutes, les contrôle, les stocke, et c’est sa propre dette à lui, frappée d’une signature crédible, qui va ensuite circuler entre les agents. Autrement dit, plus encore que le fait d’honorer ses engagements, la création monétaire se fait en contrepartie de la promesse – faite par l’agent économique – de l’adoption d’un ensemble de comportements jugés crédibles et responsables par l’autorité monétaire qui a engagé sa parole : consommation « justifiée », investissement « rentable », agent « sérieux et fiable » [note 7 — Quand ils travaillent, les Américains disent « to make money », pour être « bankable ». En français, on a cette expression laconique : il faut bien « gagner sa vie ». C’est clair : la win ou la mort… C’est « le jeu ».]. En revanche, les comportements « excentriques » sont sanctionnés. Ceux qui n’obtiennent pas de jugement favorable, dans cette épreuve de vérité bien particulière, voient la qualité de leur intégration sociale dégradée d’emblée par cette faible affiliation bancaire, et de ce fait, ils peuvent se retrouver endettés « jusqu’au cou ».

Or c’est toute une vision de la société qui est mobilisée dans la production de ces jugements de solvabilité, dans ces jugements de valeur sur les paroles données, les comportements, et les agents eux-mêmes. Et dans la société moderne, cette procédure d’accréditation des agents et de leurs réalisations dans le réel s’appuie sur la science économique – ou du moins sur une pensée économique – pour fonder ses attentes et sa légitimité [note 8 — En réponse à cette question qui a été posée de manière récurrente par un certain nombre d’économistes parmi les plus éminents : « À quoi sert la science économique ? », eh bien il se pourrait qu’elle n’ait jamais vraiment servi qu’à ça ; même quand on remonte dans ses fondations historiques préscientifiques. Pour illustrer, il suffit de considérer ce qui fait encore aujourd’hui tout le prestige d’un économiste « sérieux » : c’est sa connexion d’avec le secteur bancaire (employeur principal des économistes « devins »).].

Ce processus d’objectivation du réel par le secteur bancaire pourrait se cantonner à la sphère marchande, ou encore à la zone d’acceptation de la monnaie, mais même pas. Ses effets de subordination débordent loin, même sur les espaces sauvages (pollués ou surexploités) et les temps intimes (cf. statistiques du divorce, des suicides, etc. ).

À partir de là, le problème ici pour le sujet de connaissance n’est pas de savoir comment s’affilier pour fonctionner heureusement dans la constitution du sujet souverain (ça, tout le monde en parle : des obscènes livres de développement personnel jusqu’à la vénérable littérature académique universitaire qui est appelée à se rendre utile et à se mettre au service de la préparation à l’insertion professionnelle dans les entreprises privées, en passant par la foule des articles d’informations « tendances » dans les journaux et les magazines pour classes moyennes « pressées »). Dans cette noosphère de la pensée positive entrepreneuriale, les acteurs y ont les stratégies de leurs actifs ; les individus raisonnables y ont les espérances de leurs chances, et progressivement, ils y veulent ce qu’ils peuvent, chacun joue sa chance selon son sort. Ça parle beaucoup, ça lutte tout le temps, mais ça plane à tous les niveaux, le pilotage automatique est activé. Il s’agit de s’élever dans les hiérarchies et de « prendre des responsabilités ». Alors, tout le monde s’obsède de pouvoir. L’horizon excitant, c’est de se rapprocher du centre des cercles du pouvoir, pour pouvoir jouir un jour, peut-être, de toucher du bout du doigt la place du souverain.

Mais sérieusement, le problème n’est pas d’accéder au pouvoir. Bien sûr l’argent est un opérateur de pouvoir. Mais le problème n’est pas d’avoir le pouvoir. Le problème est de savoir quoi faire du pouvoir. Autrement dit, le problème n’est pas de pouvoir mais de savoir. Voilà donc pourquoi il est important de penser… Pour le sujet individuel, dans cette perspective, la question à se poser c’est : Que faisons-nous de nous-même à ce moment de l’histoire ? C’est une question qui permet de comprendre en quel sens « seule la pensée agit ». Et c’est le seul problème cohérent qui vaille pour le sujet individuel dans une démocratie libérale. Plus qu’un problème existentiel, c’est un problème d’esthétique de l’existence. Ce problème concerne chacun dans son intime for intérieur. Comment donner un sens responsable à sa vie qui ne soit pas seulement celui de servir les desseins du souverain ?

Restons concrets, quel est l’enjeu ? En une phrase : comment accorder ses valeurs idéales avec sa manière de vivre ? Comment accorder ses convictions avec ses responsabilités ?

Première approche. La persistance de la logique de la marche vers l’effondrement écologique de l’humanité a mené les philosophies écologistes à converger vers un constat alarmant : les sujets individuels souffrent actuellement d’une crise des sensibilités. Le travail fuit de toutes parts, il donne la sensation de perdre de plus en plus son sens à mesure qu’il réclame toujours plus d’investissement personnel et de « savoir être ». L’affaire est plus sérieuse qu’elle n’en a l’air.

Être ou ne pas être… Comment être pleinement acteur de soi-même ? Comment faire de ses actes des fins en soi ? Quelle forme chacun peut-il donner à la vie qu’il a entre ses mains ? Quelle manière d’être au monde, quelle vie intérieure faut-il vivre pour être créatif ? Quel art de vivre faut-il déployer pour être en capacité d’ouvrir un regard neuf et de produire des formes neuves ? Comment vivre avec talent ? Dans quelles dispositions, dans quels agencements des espaces et du temps faut-il plonger son système nerveux pour être en capacité de jouer sa propre mélodie ? Quelle discipline, quelle pratique de soi faut-il adopter pour mettre l’esprit en condition d’atteindre la capacité de création poétique [note 9 — Et d’ailleurs, l’intérêt d’une biographie de grand homme, n’est-ce pas de comprendre dans quelles conditions de vies ont vécu les plus grands créateurs de l’histoire, chacun dans leurs disciplines respectives ? Par exemple, concernant la création littéraire : quelle vie que la vie de Flaubert ! Ça n’a l’air de rien mais il court-circuite sa vie bourgeoise pour la dédier entièrement au travail de son style littéraire. Par ailleurs – autre exemple illustre – dans ses Écrits sur l’art, Charles Baudelaire donne une piste : « le génie c’est l’enfance retrouvée à volonté ». Mais enfin, l’un et l’autre auront affaire au Procureur impérial Pinard dans des procès retentissants pour atteinte aux bonnes mœurs…] ? Comment faire pour s’écrire soi-même dans son propre langage, pour qu’un poème soit vrai (plutôt que de « écrire un texte ») ? Dans quelles conditions de vie trouve-t-on l’inspiration d’être heureusement soi-même ? Tout cela, ce n’est probablement pas qu’une question d’argent, mais très certainement une question de rapport à l’argent. Au cœur du problème c’est déjà peut-être que le courage de la vérité est lié au courage d’être soi. Mais ce n’est pas tout…

Le problème plus immédiat n’est pas moral, il pourrait être plutôt stratégique : dans quelle position faut-il se mettre pour pouvoir tenir tel ou tel discours ? L’argent a-t-il quelque chose à voir dans ce problème puisqu’il participe à définir les positions sociales et les situations dans les espaces ? Et si oui, quoi ? Et comment ? Et qu’est-ce que ça implique de voir les discours assignés sous cet angle ? Quels sont, à nous modernes et postmodernes, nos ensembles de positions et de dispositions par rapport à tout ça concernant la monnaie ? Que fait-elle de nous ? Et en perspective générale donc : quelle place la monnaie occupe-t-elle dans l’histoire des rapports de pouvoir ? Quel rôle a joué la monnaie dans la constitution du monde et du sujet moderne, c’est-à-dire dans la constitution de la subjectivité moderne ? Et puis, comment juger des conséquences que cela a eu sur l’histoire ? Que dire sur les rapports entre monnaie et lucidité ? Quelle place a la monnaie dans la production du savoir, dans les facteurs d’intérêt à la vérité, et notamment lorsque le savoir n’est pas monnayable ou qu’il va à l’encontre d’intérêts puissants ? Il y a peut-être des choses non sues, précisément parce que la logique de l’argent ne veut pas le savoir… Et enfin : dans quelle mesure l’usage de la monnaie détermine-t-il notre vision du monde ?

Méditer longuement ces questions, c’est tout de suite s’exposer à se charger de quelque chose d’écrasant. Mais enfin, si l’on garde à l’esprit que la monnaie porte un droit de prendre, parce que c’est un droit au produit : la monnaie c’est avant tout un système de partage, un système de répartition des produits du travail qui, en tant que tel, implique dans son fonctionnement à la fois des statuts différenciés entre les individus, et en même temps, dans le dispositif monétaire, cela implique aussi le fait qu’ils soient tous les mêmes face à l’argent, le fait qu’il y a une équivalence généralisée des sujets (sauf Un (le souverain)), alors on approche de la question de savoir dans quel état la monnaie nous met. Autrement dit, à la pointe du questionnement vient cette formulation là : quel est le rôle joué par la monnaie dans l’histoire des rapports que les sujets ont à eux-mêmes ? dans la pratique de soi-même ? dans la connaissance de soi ? et dans le gouvernement de soi ?

Il y a en effet un rapport réflexif du sujet individuel à lui-même. Fondamentalement, on se dit en Occident que c’est la philosophie grecque au fondement de l’éthique du sujet individuel moderne qui a théorisé l’existence de ce rapport réflexif rationnel du sujet à lui-même – du « je » au « moi » – comme rapport du sujet à un objet (activité réflexive par laquelle le sujet se désigne et se conduit). Et c’est à partir de là que peut se poser la question du rôle joué par la monnaie dans le rapport rationnel du sujet aux objets (activité transitive de valorisation). Rapport du sujet aux objets – et à lui-même comme objet – qui est un rapport de connaissance des objets par le sujet, mais qui est aussi en retour une pratique des objets qui transforme les sujets… En bref il y a un ensemble de rapports sujets/objets donc, qui, à la lumière d’une réflexion philosophique peuvent et doivent être considérés comme pratique de soi, à travers la pratique des objets, et connaissance de soi à travers la connaissance des objets. On commence alors à comprendre que, en application : voir les choses sous l’angle de leur prix, et mesurer ce prix grâce à l’unité monétaire… notamment quand ça s’applique au sujet lui-même et à l’idée qu’il peut se faire de la valeur de sa personne, ce n’est sans doute pas vraiment une opération neutre, qui laisserait le sujet bien au chaud à l’abri dans sa citadelle de nature humaine, « transcendantale », constante et fixée pour l’éternité de l’histoire…

Mais alors, dans tous ces problèmes, la monnaie n’est-elle qu’une oppression venue du dehors du sujet ? Eh bien non, c’est pas si simple, parce que la monnaie lui vient du dedans ; même si au-dedans après tout, il y a quelque chose qui vient du dehors. Il y a quelque chose qui se construit historiquement. Or c’est là tout ce que l’individualisme et son abord subjectif par l’égoïsme cherchent à nier farouchement. C’est toujours plus facile de modéliser les interactions interindividuelles en partant de sujets donnés a priori ceteris paribus. C’est le principe même de la force de cette doctrine individualiste… Chacun a une âme qui lui a été donnée une bonne fois pour toutes… « Spiritus sancti. Amen ». Mais en fait, ça reste discutable.

Bref, pour ouvrir une perspective historique, au risque de la pensée – c’est une hérésie scientifique que d’avancer une telle hypothèse, mais soyons fous ! – il faut désormais avancer dans la réflexion sans rester figé face au regard de méduse : ici l’hypothèse de travail c’est que le médium monétaire a lui-même des effets de subjectivation. Non pas tellement qu’il aliène l’homme, comme s’il ne s’agissait que d’un dispositif répressif qui viendrait contrarier une nature humaine éternelle ; mais bien plus encore, on cherche à explorer l’idée suivante : étant donné que les régularités des processus psychiques ne sont pas tellement des constantes universelles et que la monnaie est une création de l’homme, c’est alors justement par l’intermédiaire de cet objet représentant la valeur que l’homme se guide lui-même dans son processus historique de constitution, comme sujet vivant, parlant, et travaillant. Au fil de l’histoire, l’usage de l’argent façonne le sujet humain, conditionne son existence, ses affects, les techniques par lesquelles les corps sont socialement intégrés, signifiés, rangés, soignés, conçus, reproduits, gouvernés. Car l’Homme est un être néotène : il vient au monde inachevé et se trouve construit comme sujet par ses proches. Or la monnaie participe au processus de civilisation des corps. L’argent participe à déterminer ses sensibilités, ses possibilités d’expression, de procréation, ses formes, ses rythmes, ses élans, et aussi donc les bases pulsionnelles de ses phonations et ses possibilités de penser… positivement.

La première perspective historique que l’on pourrait prendre là-dessus consisterait à repartir des réflexions faites par Georg Simmel, qui dès le début du XXe siècle dans sa Philosophie de l’argent, fait une place importante au processus historique de dématérialisation de la monnaie.

« Le principe de plus en plus actif de l’économie des forces et des substances mène à une utilisation de plus en plus étendue de substituts et de symboles, qui n’ont absolument aucune parenté de contenu avec ce qu’ils représentent. Ainsi, il en va tout à fait de même quand les opérations avec les valeurs se réalisent au moyen d’un symbole qui perd de plus en plus toute relation matérielle avec les réalités dernières de son domaine propre et n’est plus autre chose que pur symbole. Ce mode de vie suppose […] que la civilisation opte fondamentalement pour l’intellectualité. Que la vie doive essentiellement s’appuyer sur l’intellect […] va de pair avec la pénétration de l’économie monétaire. L’accroissement des capacités intellectuelles d’abstraction caractérise l’époque où l’argent, de plus en plus, devient pur symbole, indifférent à sa valeur propre [note 10 — Cf. Georg SIMMEL, Philosophie de l’argent, (1900), trad. S. Cornille et P. Ivernel, PUF, Paris, 1987, 662 p., p. 157.]. »

Dans ce processus de dématérialisation, les usages des moyens de paiement évoluent à travers l’histoire, du plus matériel vers le plus idéal : partant de la monnaie marchandise originelle (grains, bœufs), vers la monnaie métallique des pièces, puis la monnaie fiduciaire des billets, et enfin la monnaie scripturale des mouvements d’écritures sur les livres de compte des banques, et au-delà vers l’informatisation électronique des écritures. Ainsi, cette envolée de la monnaie vers des formes immatérielles manifeste une évolution historique du médium monétaire vers le pur symbole, corrélative d’une tension des sociétés vers l’intellectualité rationnelle. À l’ère de la « high-tech », tout ça semble évident.

Mais non, car il y a là une réflexion qui poursuit une philosophie idéaliste de l’histoire. Si on accepte cette vision qui semble évidente, la première question qui se poserait serait de savoir si cette dématérialisation est vraiment un progrès. Mais enfin, cette question métaphysique ne peut être tranchée en vérité, c’est une impasse, alors laissons cela.

Reste que cette évidence quant au sens de l’histoire mérite d’être questionnée. Au-delà de l’évidence platonicienne d’une élévation historique de l’esprit sur la matière, de l’ici-bas vers l’au-delà, des apparences accidentelles qui remontent vers les essences éternelles – i.e. à la fin, vers les âmes des choses – reste que ce processus de dématérialisation n’est pourtant pas à proprement parler un sens de l’histoire.

Déjà parce que les faits historiques sont contraires à cette idée. En effet, les origines historiques de la monnaie ne se trouvent pas dans « l’ici-bas matériel », mais dans l’entremêlement d’avec les origines de l’écriture : le sceau, la signature, la marque monumentale de la propriété, le décompte, le calendrier, la chronique, le registre des comptes… Le scriptural est au fondement de la monnaie, le scriptural n’en est pas l’aboutissement historique idéal. Donc, le plus immatériel était déjà là, il y a des milliers d’années, au commencement de la monnaie.

Et puis surtout, ce processus de dématérialisation, bien qu’il reste étrangement tendanciel, n’est pas irréversible. La dématérialisation n’est donc pas un « sens » de l’histoire ; tout au plus, c’est une pente. Car enfin, même si le fonctionnement quotidien de la civilité occidentale maintient notre esprit dans l’évidence d’une conception prékantienne, pour laquelle il existe une âme des choses, et donc une « âme du monde » – liée inévitablement à l’âme de son histoire, avec tout ce qui s’ensuit sur le sens de l’histoire [note 11 — Alors que nous savons depuis les critiques kantiennes de la raison pure à la fin du XVIIIe siècle qu’il n’est pas de connaissance qui ne soit un construit par un problème. Il n’y a pas « d’âme des choses ». Mais bien plutôt, pour des sujets de connaissance, il y a des problèmes. Des problèmes qui déterminent des points de vue, des perspectives, sous lesquelles sont perçus et conçus des objets. Ainsi, des problèmes et des points de vue naissent, vivent, et disparaissent à travers l’histoire des cultures.] –, par contre, pour preuve que ce processus de dématérialisation historique vers l’idéel n’est pas une progression irréversible de l’histoire de la raison, mais bien plutôt une tendance provoquée par un a priori culturel qui travaille les sociétés occidentales (à savoir l’idéalisme) : en matière monétaire, des crises spéculatives peuvent très bien survenir, et l’incertitude générée peut provoquer le repli soudain des formes monétaires immatérielles de détention des avoirs vers des formes plus matérielles comme des stocks de métaux précieux tels que l’or [note 12 — L’or reste archaïquement un fétiche matériel valeur de « refuge », comme s’il était « l’âme de la monnaie ». Car l’instrument le plus efficace pour imposer son statut dominant aux autres et prouver son droit de prendre, c’est la parure du corps : couronnes, diadèmes, bijoux, tatouages, etc… Dans ce cas ostentatoire, la valeur d’usage du bien est liée à la capacité de montrer la grandeur et de prouver la prévalence ; et l’on comprend que la parure fera l’objet de désirs d’appropriation et sera porteuse de valeur. On comprend également pourquoi l’or, particulièrement apte à fabriquer des parures, sera considéré comme porteur de la valeur par excellence. L’or, précisément parce que, investie de symboles, sa possession donne des droits sur les autres personnes, c’est un type de bien qui donne des droits sur les autres. « L'or et l'argent sont devenus métaux monétaires, ainsi que d'autres substances le sont devenues aussi, parce qu'ils étaient revêtus d'un pouvoir d'action supérieur, sur les hommes, sur les choses, en vertu de croyances sociales de caractère religieux, magique. » Cf. François SIMIAND, « La monnaie, réalité sociale », Annales sociologiques, série D (1), 1934, p. 1-86, repris dans J.-Chr. Marcel, Ph. Steiner Critique sociologique de l’économie, Presses universitaires de France, Paris, 2006, p. 213-279.] ; et ce repli peut aller jusqu’à des monnaies marchandises, acquises pour leur seule valeur d’échange dans des situations de désordres civils (stocks de céréales, de minerais, d’énergie, etc. ).

De la sorte, si une crise financière de grave ampleur devait survenir, allant de pair avec une remise en cause de nos certitudes idéalistes sur la conception du monde, il serait d’abord prévisible que le prix de l’or flambe (le prix de l’or est un indicateur de l’inquiétude qui règne sur les marchés [note 13 — N.B. : il faut considérer l’effet de causalité en retour : ceux qui veulent calmer les esprits en temps de crise spéculative augmentent leur offre sur les marchés de l’or (les acteurs actuels de ce secteur – parmi les plus grandes fortunes du monde – ne cachent pas leurs intentions à ce propos, leurs intérêts sont connus).]). Ensuite l’emballement de la demande se porterait à son tour sur les prix de commodités telles que le pétrole et les métaux rares, et puis sur des biens consommables stratégiques de plus en plus matériels tels que les céréales, l’eau, etc. Les mouvements de prix en cours exhiberaient alors l’effondrement de la valeur relative de la monnaie. Ainsi, selon que se répande comme une trainée de poudre une vision de l’ordre du monde plus ou moins déstabilisée, il peut y avoir transformation et rematérialisation des encaisses de réserve de pouvoir d’achat. Et en conséquence, il y aurait transformation généralisée des activités et de leurs affectations.

Bref, remonter l’histoire en prenant le fil du processus de dématérialisation est une impasse… Il n’y a pas vraiment de raisons d’être persuadé que le sens de l’histoire va vers la dématérialisation. Mais au fait, derrière tout ça : dans cette tendance des sociétés modernes vers l’image, dans cette tendance à la dématérialisation des activités dans les périodes de stabilité, de quoi s’agit-il de faire abstraction ?

C’est du corps qu’il s’agit de faire abstraction, du corps et de ses pratiques comme condition d’accès à la vérité : pratiques disciplinaires quotidiennes, incorporées, prédisposées, institutionnalisées, ritualisées, sacralisées. Car on se persuade que la personne est déterminée par le corps et qu’elle doit s’y tenir. Or, le corps conditionne la personne certes, mais il ne le fait pas sans médiations culturelles. Et puis, le corps conditionne les pratiques du corps, et les pratiques du corps conditionnent les corps. Là-dedans, ce qui reste important, c’est que chacun devrait pouvoir se conduire vraiment lui-même, c’est-à-dire se pré-disposer vraiment lui-même.

Dans le quotidien occidental idéaliste libéral, il s’agit de faire abstraction des conditionnements dans lesquels se trouvent incidemment plongés nos corps ; on est soi-disant libre de ne pas en être affecté. Comme si on pouvait à loisir faire facilement abstraction des foules de dispositifs dans lesquels on est pris, comme si on pouvait se défaire de la chair des mots comme affection du langage entrelacé de pulsions et d’intérêts (corporis doloris linguae). Comme si le dire vrai n’était qu’une question de communication analytique, comme si le sujet ne prononçait pas les mots qu’il prononce à chaque fois au risque de sa personne, comme si le dire vrai n’avait pas d’importance pour le sujet, comme si ça ne le touchait pas d’y renoncer, et comme si la possibilité de l’expression de soi n’avait pas d’importance pour le sujet de connaissance.

Alors, si on adopte une méthode d’épistémologue, une méthode d’historien des savoirs dans les traces de Gaston Bachelard qui, par exemple, étudiait avec sérieux l’erronée Alchimie du Moyen Âge ; si l’on s’en tient à la pure surface des discours tenus pour vrais à une époque et qu’on s’intéresse à la signification de la persistance d’un tissu d’erreur tenace à une époque donnée, alors, dans l’époque actuelle, que dire de ce vieux tissu platonicien et de sa déchirure inhérente, sur laquelle s’articule, en vrac : des signes sur des objets, des images sur du matériel, du culturel sur du naturel, du spectacle sur du réel, des prix « apparents » sur des valeurs « fondamentales », du nominal « neutre » sur du réel « essentiel » ? On peut se poser la question de la valeur intrinsèque de ce signe monétaire, et plus encore la question de ce que le fonctionnement quotidien de ce processus monétaire idéaliste dit de notre situation actuelle dans l’histoire ; situation qui, dans une société tertiarisée, fantasme – littéralement – son ancrage matériel [note 14 — La fonction première de la communication publique c’est de recouvrir d’un mythe les conditions réelles de production. Que ce mythe soit celui d’une prétendue transparence ne change rien.].

C’est-à-dire : que peut-on dire d’une situation historique, d’une époque, où tous les discours publics ont quelque chose à vendre, et donc à proprement parler ne signifient plus rien de fondamental. Lorsque le négoce a envahi toute la culture, quel for intérieur reste-t-il à cultiver ? Autrement dit, qu’est-ce à dire quand – alors que tout semble de plus en plus être à disposition marchande, pour autant – les mots vous manquent de plus en plus pour vous dire vous-même ?

On va utiliser ici une hypothèse sollersienne qui peut être fructueuse pour l’éthique des sciences humaines face à un phénomène massif d’expropriation des corps en Occident : les voix produisent des corps, au lieu des corps qui produisent des voix [note 15 — Hypothèse dite du « trou de la vierge » (cf. Jean (1 : 1-14) : « Le Verbe était la vraie lumière […] et le Verbe s’est fait chair »). Il y a un discours puissamment agissant dans l’histoire des sociétés occidentales, selon lequel il est une femme, anomalie entre toutes les autres, qui a conçu un corps par la simple opération de la voix (de l’Esprit saint). Elle fait trou dans le réel. Et l’air de rien, c’est autour de cet orifice central que tournent les discours qui prônent une discipline idéaliste des corps.]. Du coup, si on y réfléchit bien, ça consiste ici à prendre au sérieux le problème de la voix du Maître, le problème de l’impasse murée du pouvoir, de ce qu’il fait dire et de ce qu’il fait faire. Et donc on persiste à s’intéresser à un problème clandestin de l’Histoire : derrière l’évidence fragile de l’explication des comportements de toutes sortes par « l’argent pour l’argent », par la cupidité des hommes ou par la lutte pour la domination, sérieusement, quel est le véritable enjeu de l’extension historique de la sphère marchande ? Quel est le véritable enjeu d’une telle oniomanie ? La réponse qui vient immédiatement prend la forme d’un énoncé entêté : le pouvoir, le contrôle des affects. Pourquoi pas… mais pourquoi diable exercer de plus en plus le pouvoir de cette manière-là ? Pourquoi une telle expansion de cette manière-là d’exercer le pouvoir [note 16 — On pourrait écarter le problème d’un revers de main entêté d’idéalisme en arguant que cela se fait parce qu’il y a une raison dans l’histoire qui va vers l’émancipation de l’homme. Et ce serait son moyen le plus efficace. Mais sérieusement, ça, c’est encore une impasse parce que ça reste encore à être prouvé. Nous y reviendrons.] ?

L’enjeu du problème de cette marchandisation généralisée, faite de centres commerciaux et de périphéries marginalisées, c’est la biographie intime… la liberté de se définir soi-même… la licence de pouvoir déborder de l’identité à laquelle on se trouve assigné dans l’ordre des rapports d’intérêts… Ce devrait être la plus fondamentale des libertés fondamentales. Et bien que cet acquis libéral ne soit pas à proprement parler social, les acquis sociaux n’ont pourtant au fond jamais eu d’autre objectif qu’elle. Et même si les différences, les distinctions, et les démultiplications d’identités sociales n’ont jamais été si variées dans une société de masse, cependant… « Être qui on veut ? » Dans une société du spectacle à l’économie de l’attention tertiarisée, où il faut jouer des rôles dans des mises en scènes à tous les étages… Chacun se faisant acteur dans sa petite mise en scène quand il le peut… Être qui on veut ?! L’émancipation par le progrès technique est complètement dans les choux là-dessus.

Il y a dans la vie tout un tas de choses qu’on ne choisit pas et pour lesquelles la singularité n’a pas le dernier mot. Et tout un tas de moments où il faut savoir rester à sa place. Rien de nouveau sous le soleil du souverain. Reste que les modes, les normes, le devoir, c’est une histoire de dettes… à l’égard d’instances, d’idées et de principes édictés. C’est souvent vécu comme dettes à l’égard de soi-même. D’ailleurs, le plus souvent, on aime à y croire : nos valeurs nous définissent (« Je n’ai qu’une parole moi Monsieur ! »). À chacun la singularité de son système de dettes personnelles. Et puis, un peu de savoir-vivre que diable ! Il n’y a que les cons qui osent tout ! La civilisation, c’est justement la répression de la désinhibition ! Oui peut-être, mais enfin, il ne s’agit pas de confondre la loi du silence et la délicatesse des non-dits ; la discipline c’est bien, la multiplicité indéfinie des disciplines c’est mieux.

Les nécessités du vivre ensemble et du vivre avec soi-même, ça a tout le temps à voir avec un système de dettes personnelles et, sauf interdit, ça a à voir avec des questions d’argent (même les interdits eux-mêmes d’ailleurs ont la plupart du temps à voir avec des questions d’argent). Et pourtant, une liberté d’être… pour vivre une vraie vie. Être qui on veut… le soir, c’est la fête, tout le monde y croit, mais au matin, ça fait moins les malins. Alors, est-on condamné à sacrifier la cohérence d’avec soi-même au nom de la fiabilité productive ? Comme si c’était un signe de maturité responsable ? Oui ! semble répondre le réel lui-même : il faut être responsable et enfouir sous la pudeur les fantaisies infantiles [note 17 — Heureusement, l’infantilisation des alarmes écologistes accusées d’être irresponsables a fait long feu. Il y a 20 ans, nos inquiétudes étaient intimidées. Mais nous le savons désormais : il faudra faire face au problème écologique dans les 15 années qui viennent ou périr. Après 2040, il sera probablement trop tard.]. Du coup, il n’y a donc plus guère que par le biais d’un art délicat de la clandestinité que l’on peut aujourd’hui arriver à tenir une telle tension sans étouffer. Car un besoin ne constitue une orientation politique que s’il a son mot à dire et qu’il dispose d’un pouvoir d’expression. Or les corps intermédiaires sont inappropriés à ce problème ; la représentation politique, c’est des corps sur des corps qui leur ont donné leur voix, et puis, les pouvoirs sociaux d’expression sont mercenaires : « Soyez qui vous voulez ! » disent les annonces publicitaires. « Faites comme tout le monde, soyez différents ! » (sic ! Mais de quoi se mêlent-ils ?)

Libérer l’humain c’est fini. Aujourd’hui il s’agit de libérer des femmes, des homos, des noirs, des entrepreneurs, etc. C’est très bien tout ça. Mais, comment peut-on libérer des personnes qui sont liées à un groupe d’identification qui, par définition, exige subordination à des idéaux et objectifs fonctionnels spécifiques ? (Bon, c’est certain, y’en a des plus débiles que d’autres, mais enfin… ). Se libérer, il faut le voir en face, c’est se débrancher de ses déterminismes, mais l’opération est périlleuse, car pour ça d’abord il faut se connaître soi-même. Et on ne peut pas le faire par l’intermédiation d’un groupe. À chaque fois qu’on dit « nous » pour se libérer, c’est loupé. Se libérer dans le fond, c’est une affaire intime, ça se passe en tête à tête. Et puis de toute manière, aujourd’hui, se libérer, c’est reconfigurer ses responsabilités ; fut un temps ça se faisait par le confessionnal à l’Église, puis sur le divan du psychanalyste… Mais au final y’a toujours un assujettissement là-dedans ; même au mieux intentionné, l’œuvre qui éveille les esprits se constitue une audience, ça fait marcher du monde, et même si ce n’est pas son intention, le produit culturel est copié, titrisé, réempaqueté, emporté par la mode, et l’audience est revendue… (y’a toujours un effet de pouvoir dans l’initiation, et de nos jours, la machine de récupération marchande des activités culturelles produit des effets redoutables (sur ça aussi, nous y reviendrons)).

Cette volonté paradoxale d’autonomie et de légèreté, de consistance et d’inconstance de soi ne peut donc trouver à s’exprimer pour l’instant que sous la forme codifiée d’une revendication citoyenne d’un « droit à la différence », d’un « droit au repos », ou d’un « droit à la dignité ».

Cependant le problème de l’émancipation esthétique du sujet déborde de toutes parts la citoyenneté, ou l’essor de l’individualisme libéral et son cortège de subjectivités rationalisées, à la fois fiables et en même temps incohérentes. Les droits et les devoirs ça peut être très bien, mais l’esthétique de l’existence c’est une question de mise en forme, ça va plus loin. Par exemple, à bien y réfléchir, le repos utile au retour au travail reste incohérent.

Cela ne peut être réduit non plus aux revendications de « liberté sexuelle », comme révoltes contre la norme, placardées dans l’intimité de sa chambre à soi. La séparation des dortoirs et de l’usine, c’est bien, et puis le débordement des dortoirs, c’est bien aussi si on veut, mais ce n’est pas le tout. Car par ailleurs, la multiplication des dispositifs d’autocontrôle et de surcontrôle des affects continue de faire proliférer les troubles de débordement de la personnalité.

La différence dans la dignité, ce n’est pas tout à fait ça le problème ici non plus, la question de la dignité ne saurait recouvrir le problème de l’esthétique de l’existence. Un exemple simple : avoir le droit au sentiment de gratitude plutôt que d’avoir le sentiment d’être acculé tout le temps à l’envie ou à l’ennui et de ne pouvoir avoir de gratitude pour rien. Ça n’a l’air de rien, mais humainement c’est important. Car si tout est calculé, négociable, si rien n’est donné et que tout a un prix, comment pourrait-on éprouver de la gratitude authentique ? Où est la magie ? Sommes-nous à ce point coupables ? Est-on au final condamné à n’éprouver d’affection authentique que pour les bébés, les chats et les chiens [note 18 — Les expériences de psychologie sociale tendent à montrer que lorsqu’on récompense les comportements altruistes, cela a tendance à éteindre les élans de bonté dans le cerveau ; en quelque sorte, l’induction de ce type d’opérations de calcul éteint notre empathie. Les scientifiques concluent alors qu’ils n’ont pas d’explication pour justifier que l’homme se soit construit autant de dispositifs qui produisent cet effet. Le bien commun fait décidément problème pour l’anthropologie. L’exploration de l’histoire de la raison d’État a sans doute beaucoup d’éléments de réponses à apporter en la matière.] ? Voilà un problème à la fois difficile et urgent : resituer historiquement le désastre de l’individualisme libéral. Ce n’est pas que c’était mieux avant, c’est juste que ça ne s’améliore pas en vérité.

Une puce à l’oreille pour illustrer plus encore : la famille et le couple sont bien entendu complètement empêtrés dans des questions d’argent, et c’est déjà miraculeux qu’on réussisse à s’aimer quelquefois, mais dans ce contexte, la baisse des taux de natalité dans les pays occidentalisés devrait alerter sur le caractère compressé des vies abruties dans les sociétés industrielles. Et ça va où comme ça ? Et comment bien se défendre là-dedans pour rester indemne ? Ce n’est pas seulement une question de dignité ou de sexualité, c’est aussi une question de ce qu’on a le droit de faire de soi-même. C’est à la fois évident et très compliqué.

L’exercice du pouvoir de masse a depuis longtemps découpé dans les subjectivités des pans entiers de nécessités appropriées. Ça ne facilite pas la réflexion du sujet sur lui-même. Alors pour y voir clair, il faut plutôt focaliser sur les trois vecteurs de détermination de la contrainte d’être soi qui, par la raison d’État du sujet souverain, pèsent sur les possibilités d’être du sujet individuel : la force armée, la loi, et la monnaie… C’est la grande affaire de l’Histoire. Alors prenons du recul pour y voir plus clair. Et de là, on va laisser le spécifiquement juridique de côté [note 19 — Juris : allégeance, promesse sur soi-même, par un engagement symbolique du corps qui engage la stabilité de l’identité du sujet (main levée, ou posée sur les testicules, etc. ).] pour focaliser sur l’histoire de la monnaie et ses nécessités sociales intrinsèques : le corps n’a qu’une parole et il cherche à la tenir. Déjà, rien que ça à travers l’histoire, c’est tout un programme, et on a vite fait de s’y perdre… Alors on va essayer de s’y tenir.

Le plan de l’ouvrage est très simple : on reprend à la base depuis le Néolithique, on déroule une histoire dans l’ordre chronologique, et chaque époque sera traitée sous l’angle du thème problématique qui la caractérise particulièrement dans l’évolution des rapports entre monnaie et raison d’État. C’est donc un ordre « chrono-topique » qui structure les dix chapitres.

Le propos prendra son premier abord au Néolithique, avec les premières circulations monétaires, les premiers systèmes bancaires, et l’apparition des premiers États en Mésopotamie. Car alors, la sédentarisation des schémas économiques fondamentaux se fait avec la conscience de la centralité du phénomène religieux. Les fondations militaires et marchandes de la souveraineté établissent les logiques d’accréditation des sujets du souverain. Le souverain puise son crédit dans sa machine de guerre et l’organisation de son empire au sein duquel se développe une société civile.

Là-dessus, la religion chrétienne de l’Unité singularise ensuite l’histoire de l’Occident. Une bourgeoisie capitaliste apparaît, et c’est précisément à cette époque qu’on appelle « la Renaissance », au moment où les visions du monde s’ouvrent sur une multiplicité d’univers infinis qu’il s’agit de faire coexister dans la paix, c’est à ce moment-là que le concept de raison d’État est réfléchi explicitement.

Du monde clos à l’univers infini, les perspectives offertes par l’ouverture des océans aux nouvelles possibilités d’explorations vont déclencher une frénésie d’exploitation du travail, d’abord régulées par les grandes compagnies maritimes mercantiles, et ensuite par le système de marché libéral.

Et nous nous retrouverons donc dans la Modernité, où nous sommes embarqués dans une sorte de bateau monde, avec ses postes de combat, ses forces armées, ses intérêts en présence, ses nations, ses musées, ses gloires militaires, ses marchés de l’art, ses stocks d’or, ses banques centrales, ses chefs-d’œuvre logistiques, ses mesures standardisées de l’espace et du temps, et avec l’irrésolution entêtante de l’énigme de ce qui fonde la valeur des choses après tout… Car dans les jugements de valeur se joue l’économie des discours.

Ainsi, au fil du cheminement dans l’histoire des rapports entre la monnaie et la raison d’État, cet ouvrage propose une sorte « d’Histoire splendide », en suivant le fil du problème de l’esthétique de l’existence du sujet individuel. Une histoire des agencements que les civilisations occidentales ont pu effectuer entre l’acte de prendre, la beauté du geste, et le principe de responsabilité.

Nul doute qu’ainsi nous allons découvrir des trésors de perspectives possibles dans des futurs oubliés du passé.

Et pour bien identifier le lien entre monnaie et raison d’État dans cette histoire, la méthode va méticuleusement s’attacher à montrer que, à chaque époque, dans le système monétaire se trouvent liés des éléments aussi hétérogènes que :

– l’autorité du souverain par les manifestations de sa puissance militaire sur les espaces,

– le récit des origines divines du souverain (le récit de la « guerre des dieux » proposant une hiérarchie des valeurs), le récit de la domination finale du souverain fondant son crédit (les dieux et les destins lui doivent leur être), et donc finalement le récit de la capacité de sa parole souveraine à dire la loi,

– les systèmes de mesures et de calculs constitutifs du regard du souverain,

– les constructions monumentales et les systèmes d’écritures pérennisant la présence du souverain,

– les infrastructures « publiques » d’État et les dispositifs spatiaux architecturaux conditionnant les interactions,

– la définition juridique de domaines d’équivalences, à la fois matériels (biens transférables), et immatériels (risques/responsabilités transférables),

– l’unité sigle monétaire comme opérateur d’un jeu dont elle est l’enjeu, ce qui produit le réajustement permanent des activités les unes par rapport aux autres à travers les transactions,

– les hiérarchies sociales statutaires orchestrant dans un espace imaginaire vertical des destins filialisés par rapport à leur proximité ou leur distance au souverain,

– et les systèmes d’authentification d’identité des sujets individuels au sein du royaume du souverain.