Les figures de la souveraineté monétaire : le citoyen, l’investisseur, et le consommateur

« La norme est celle de l’utopie marchande, qui est au cœur des représentations plus ou moins élaborées que les individus se font des économies dans lesquelles ils agissent. Si certains peuvent se comporter selon la norme – l’entrepreneur est libre de décider le niveau et l’orientation de son activité tout en se soumettant au verdict du marché –, d’autres, les salariés, n’ont pas cette capacité

faute de l’accès [direct] aux moyens de paiement. […]

C’est cet écart à la norme marchande qui définit l’exploitation inhérente au salariat. Faisant des salariés des moyens mis en œuvre pour le compte et sous la direction de l’entrepreneur. […]

Que des individus – les salariés – apparaissent comme des coûts pour d’autres – les entrepreneurs et les investisseurs – est le trait spécifique de l’économie salariale par rapport à une économie de marché pure dans laquelle chacun est dans une situation symétrique vis-à-vis de tous les autres.

Là est l’origine de l’exploitation. »

Jean Cartelier (2018)

Question centrale : Comment le sujet individuel est-il, par la monnaie, assujettit ou au contraire affranchi (ce qui revient au même) ? Pourquoi y a-t-il autorité du créditeur et culpabilité du débiteur ?

L’activité d’une banque, ça peut être analysé de différentes manières. L’approche par les fonds prêtables la présente comme consistant à récolter les capacités de financement de l’épargne des riches, pour ensuite aller les prêter, moyennant un taux d’intérêt, aux agents qui ont un besoin de financement pour faire ce qu’ils ont à faire : les producteurs et les consommateurs. Mais alors on ne voit pas d’où viennent les moyens de paiement. Y’a un angle mort.

Fable de l’intermédiation financière : si les banques ne font que recevoir les dépôts des agents en capacité, pour les prêter aux agents en besoin, elles ne sont pas créatrices de monnaie, elles ne sont qu’intermédiaires financier : débiteur d’une part des épargnants fournisseurs de fonds, et d’autre part au service des emprunteurs qui les commissionnent. Dans ce cas, la banque devrait être un producteur d’intermédiation tout ce qu’il y a de plus humble, comme un simple courtier de détail. Or, nulle humilité dans l’activité bancaire, bien au contraire, la banque, c’est un centre de pouvoir. Voire, dans les constitutions oligarchiques de la souveraineté, c’est le centre de pouvoir suprême.

Autrement dit : quelque chose ne tourne pas rond dans cette mythologie affable de la serviabilité bien aimable que les banques aiment à présenter aux citoyens des démocraties libérales… Il y a un éléphant dans le couloir… On passe à côté de l’essentiel de ce qui justifie qu’elles concentrent tous les prestiges et les crédits à leur compte : leur capacité de création monétaire.

Car le crédit de l’agent financier bancaire produit la confiance sur la base de laquelle les agents non financiers peuvent effectuer leurs échanges et mener leurs projets. La « noblesse » de la signature du protecteur est centrale dans ce système (arrivé à maturité, on peut alors parler adéquatement de « seigneurs de la finance »). C’est toute une ostentation de la souveraineté qui va avec, « noblesse oblige ».

De toute manière, l’approche par les fonds prêtables n’explique pas d’où vient la monnaie, elle explique d’où viennent les banques [note 1 — Elle met en évidence l’existence de coûts de transactions inhérents à la médiation financière, ce qui crée une marge à l’intérieur des bornes de laquelle peut se développer un produit bancaire.]. Elle pose que les dépôts font les crédits.

Or concernant la création monétaire, ce sont les crédits qui font les dépôts. Au départ, le souverain fait une promesse de payer. Elle est enregistrée dans les livres de comptes au titre de qui de droit. Et elle s’affecte à créditer les ayants droit du souverain d’un pouvoir d’achat, d’un droit de prendre une partie du produit. Et ces stocks de produits – ou de pouvoir d’achat du produit – constituent des dépôts, des encaisses monétaires.

Pour ceux qui n’arriveraient pas à décrocher de l’intuition fausse que ce sont les dépôts qui font le crédit, il faut considérer que la monnaie marchandise (liée à ce fantasme du dépôt de base) recèle un petit paradoxe : si l’un des biens du système économique (comme les céréales ou le sel), est utilisé comme moyen d’échanges de tous les autres, reste qu’il ne peut pas être utilisé pour s’acheter lui-même. Par exemple, la morue ne peut être utilisée pour acheter de la morue (« pas touche à la marchandise »). Pour réaliser les échanges, la monnaie marchandise doit donc être acquise par un autre bien, plus universel qu’elle. Et ce bien plus universel que la monnaie marchandise, c’est toujours la parole du souverain, la reconnaissance du souverain, pour l’apport que l’on a fait à la crédibilité de sa puissance.

Cet apport s’est fondamentalement réalisé par un approvisionnement, un comportement, une activité, un travail. Et en contrepartie donc, le souverain émet sa reconnaissance sous forme d’un titre de créance qui va pouvoir circuler comme moyen de paiement entre les agents qui en reconnaissent la valeur. Au souverain le pouvoir de seigneuriage (i.e. le pouvoir de « battre monnaie »).

Si on reprend à partir du schéma économique fondamental, trois acteurs sont en position de livrer de la monnaie ; autrement dit, de quelque situation ou position que l’on se trouve dans un système économique, c’est toujours de l’un de ces trois-là que vient l’argent :

– le consommateur qui achète un bien,

– l’investisseur qui achète un stock pour en faire un actif,

– le souverain créateur monétaire.

Reste que la dépense de ce dernier est étrange. Elle est première : des biens et services lui sont livrés et il émet la marque de reconnaissance de sa gratitude – sa reconnaissance de dette – qui va alors circuler parmi ses assujettis qui se disputent [note 2 — Dans l’analyse de la dimension religieuse, nous avons vu précédemment pourquoi et comment les sujets individuels sacrifiaient à la liquidité pour se dépatouiller des rivalités intestines dans lesquelles ils sont pris.] la reconnaissance du souverain.

Celui de qui il s’agit d’obtenir la reconnaissance en dernière instance, c’est le sujet souverain, le souverain créateur monétaire.

Cela dit, en démocratie en principe c’est le citoyen le souverain créateur monétaire. Mais oui par-dessus le marché ! Le citoyen est le créateur monétaire, le « créateur de liquidité » ; il est celui qui dispose fondamentalement de la crédibilité suffisante pour être en position d’agent financier.

Mais, si dans une démocratie libérale tous les citoyens ont une part de souveraineté qu’ils expriment par le vote, tous les citoyens ne participent pas activement de la crédibilité du souverain. Tous les citoyens ne sont pas des élus ou des agents publics, et tous n’obtiennent pas du souverain une accréditation d’établissement bancaire qui ferait d’eux des agents financiers créateurs de monnaie. Cette république idéale où le citoyen aurait la main sur le crédit qu’il octroie sur son compte n’existe toujours pas : en réalité, en démocratie représentative, c’est de la dette de citoyen élu et ratifié par un établissement de crédit qui est créatrice de monnaie [note 3 — D’où la centralité dans le système (en France par exemple), des établissements agréés par la très puissante et discrète Commission des Établissements de Crédits (intégré depuis 2010 dans la Direction des autorisations au sein de l’ACPR).]. Reste qu’en dernier ressort c’est le citoyen qui paye le prix du pouvoir d’achat d’une monnaie. Cependant, il n’a pas la main là-dessus. L’investisseur technocrate a pris la main : « créditocratie ».

Bref, c’est donc auprès des agents financiers bancaires qu’ils vont tous amener leurs promesses de réalisations futures. Et sur cette base, la fonction de l’agent financier bancaire est d’aller chercher la valeur virtuelle, dans ce futur promis, pour la mettre au présent à disposition de l’agent non financier. D’une promesse de création de valeur future qui lui est faite en bonne et due forme, l’agent financier va « réaliser » au présent, rendre crédible cette valeur dans l’actuel, en créant pour ce faire les moyens monétaires à disposition. À une promesse faite d’une signature peu crédible d’agent individuel, l’agent financier va adosser en contrepartie sa propre promesse faite d’une signature crédible : la monnaie. Le montant prêté sera versé au crédit de l’agent qui s’est engagé auprès de l’agent financier.

Typiquement, il y a trois contreparties à la création monétaire : la contrepartie interne publique (la dette directe du souverain), la contrepartie interne privée (les crédits à l’économie), et la contrepartie externe (la balance des paiements du souverain à l’égard des autres souverains).

La contrepartie interne publique consiste, pour une banque, à émettre de la monnaie en l’adossant à la dette de l’État. Première figure du souverain émetteur de monnaie : le citoyen. Si l’État est directement le banquier émetteur monétaire, c’est une dette de l’État sur lui-même. Dans le cas de l’émission métallique de pièces, cela se fait par une composition immédiate : un délégué bancaire fournit le métal, et le souverain citoyen promet le pouvoir d’achat sur les produits de ses sujets citoyens par la marque de son effigie frappée sur la pièce.

Ensuite, la contrepartie interne privée consiste, pour une banque, à émettre de la monnaie en l’adossant aux promesses et aux dettes des acteurs consommateurs de biens finaux et de biens d’équipements. C’est-à-dire que la monnaie est émise en contrepartie des crédits à l’économie. Deuxième et troisième figures du souverain émetteur de monnaie : le consommateur et l’investisseur qui sont de gros demandeurs de crédits.

Enfin, la contrepartie externe consiste pour une banque à émettre de la monnaie en l’adossant à la dette d’entités extérieures à l’égard du souverain (l’évolution de la dette « extérieure » est mesurée par la balance des paiements) [note 4 — Les réserves de change font partie de cette catégorie (ce sont des titres de dettes de banques centrales étrangères à l’égard des banques qui les détiennent).]. Cependant, cette contrepartie externe se compose d’entités hétérogènes, elle ne constitue donc pas une figure du souverain en soi mais bien plutôt un soutien (ou une contrainte) à la souveraineté du souverain. Des entités externes lui sont redevables, ou au contraire il est redevable à des entités externes à ses assujettis. Cela impacte donc la souveraineté de ses figures composantes internes.

Dans ce cadre, l’octroi de crédit à un individu se décide sur la base de trois critères :

– la qualité de la personne (cela concerne essentiellement le citoyen),

– les quantités de collatéral engageable dont il dispose (cela concerne essentiellement le consommateur [note 5 — Dans un régime aristocratique, la noblesse de la signature (qui signale une proximité au souverain) permet au consommateur d’émettre directement des écritures de reconnaissance de dettes.]),

– sa capacité de production (cela concerne essentiellement l’investisseur).

Bref, une fois les sujets accrédités, il y a donc trois types d’acteurs, trois figures du souverain qui disposent de la monnaie « fraîchement émise », en première main :

– le citoyen,

– le consommateur,

– l’investisseur.

Un système économique se compose ainsi de trois acteurs souverains, trois figures du souverain, trois statuts souverains : le citoyen est souverain, le consommateur est souverain, et l’investisseur est souverain [note 6 — L’actionnaire par exemple : ainsi on parle de « souveraineté actionnariale ».].

À cette position, il est attendu du sujet individuel qu’il joue son rôle et qu’il exerce son libre arbitre ; qu’il réalise des arbitrages, sous sa responsabilité. En effet, le citoyen, l’investisseur, et le consommateur sont trois fournisseurs de moyens de libération de la dette, trois fournisseurs de liquidités, c’est-à-dire que ce sont des acheteurs, des preneurs de risques [note 7 — Acheter une marchandise, c’est prendre le risque d’une mauvaise qualité de produit. Investir sur un bien d’équipement c’est prendre le risque de son inefficacité. Contribuer au bien commun c’est prendre le risque de ne pas en être bénéficiaire direct.]. Ce sont les trois acteurs qui « prennent leurs responsabilités ». Et en tant qu’ils prennent des risques à leur compte, ce sont des constituants stabilisateurs, fournisseurs de crédibilité pour le souverain.

En retour, ces fournisseurs de crédit, par le pouvoir d’achat qui leur a été conféré, concentrent de facto polis entre leurs mains le pouvoir de commander l’orientation de la finalité du travail. En effet, par leurs choix d’affectation de la monnaie, ils valorisent des ressources et autorisent des activités.

Cela dit, la valorisation des activités (et notamment du travail comme activité de production) est subordonnée à la valorisation de l’objet du pourvoyeur monétaire : l’État du citoyen, le capital de l’investisseur, ou le bien-être direct du consommateur. Car en effet, l’octroi d’un crédit repose systématiquement sur un projet de valorisation d’une ressource.

Dans le système de compte monétaire, on comprend d’abord que ceux qui apportent leur collaboration à la valorisation remportent des crédits, et ceux qui consomment et bénéficient des fruits de ce travail voient leur crédit diminuer. Mais, est-ce là tout ? N’y a-t-il rien d’autre qui circule intrinsèquement dans une transaction monétaire ? C’est que, valoriser une ressource, c’est, par la valorisation d’une activité, en tirer de la liquidité et la liquider. Ressource naturelle, humaine, informationnelle… dont la liquidation passe par : appropriation, estimation, quantification, assujettissement (des fins appropriées à celles de la tête), capitalisation, circulation, exploitation, rationalisation, standardisation… Les implications à comprendre si l’on veut y voir clair ne manquent pas.

Concernant la valorisation, ce qui distingue principalement les trois figures du souverain, c’est l’horizon temporel de leurs attentes en retour de leurs émissions monétaires. Par exemple, le citoyen émet la monnaie pour une cause éternelle [note 8 — Le rapport à cet égard entre les sujets individuels citoyens et le sujet souverain est réglé par l’intermédiation transactionnelle. Mais enfin, disons simplement ici que leurs plans de carrières sont liés au sien.]. L’investisseur émet la monnaie pour un retour, un revenu dans le long terme. Et le consommateur lui, émet la monnaie pour une satisfaction immédiate.

Voilà pourquoi ces trois figures du souverain émetteur de monnaie s’emboîtent les unes dans les autres comme des poupées russes. Il y a une filière d’approvisionnement circulaire : la première figure souveraine de l’agent financier c’est le citoyen. Il crée la monnaie en se faisant des promesses à lui-même comme créateur de monnaie crédible (autorité monétaire), ou formellement, en faisant des promesses de payer à une banque à laquelle est délégué le pouvoir souverain d’émettre la monnaie crédible. C’est-à-dire que cette banque est chargée de garantir la fiabilité de cette promesse de payer qui se met à circuler comme moyen de paiements. Cette monnaie est livrée d’abord à l’investisseur (acheteur de risques) en échange d’un prix de l’argent, un taux d’intérêt. Ensuite, l’investisseur achète du travail avec cet argent. Et enfin, le consommateur achète les produits du travail et rend par là même l’argent à l’investisseur, qui, avec, rembourse l’agent financier. La boucle monétaire est bouclée.

Reste qu’une prise s’y est insérée : du travail a été livré à l’investisseur.

Et sur ce, il y a lien d’autorité. Car il y a une hétérogénéité radicale entre ceux qui ont l’initiative des opérations économiques et ceux qui ne l’ont pas. Entre celui qui peut s’endetter pour acheter et commander, et celui qui doit d’abord travailler pour avoir droit à une part du produit. Il y a une sacrée différence entre l’établi qui dispose du crédit, et le parvenu en qui on n’a pas confiance de prime abord. Les pauvres travaillent pour avoir de l’argent. Les riches font travailler l’argent pour eux.

Les créanciers investisseurs conquièrent des biens (mine, terre, biens immobiliers, biens d’équipements, etc. ) qui sont caractérisés par un flux de revenu par unité de temps (« cash flow »). Et l’effet de levier procuré par la proximité avec le souverain ou avec le secteur bancaire – la crédibilité bancaire – permet d’accroître encore le capital engagé, et donc le flux de revenus qui permet de valider encore plus d’octrois de crédit bancaire [note 9 — Dans la Modernité libérale, la religion capitaliste de la bourgeoisie veut que l’on s’endette avant de produire. Sceptre du commandement : c’est une vieille histoire de bâton, d’effet de levier et de ses conséquences fâcheuses… C’est fragile et c’est sur le fil, du coup, ça court de partout comme des dératés.].

Ainsi, un individu qui a plus de dettes que d’actifs est en théorie encore plus pauvre que le pauvre qui travaille. Reste que le crédit soutenu par le prestige des apparences maintient à flow. Eh oui… On n’ose pas croire à quel point le trafic d’influence est au cœur de cette affaire (la noblesse, c’est la maîtrise des apparences). Ainsi, nos « seigneurs de la finance » peuvent continuer à se générer un revenu, tant qu’ils ne font pas face à une crise de liquidité, tant qu’ils ne font pas défaut sur leur parole, sur le flux de liquidité qu’ils apportent à leur fournisseur de crédit.

Et cela dit, même en cas de défaut, y’a des moyens de garder la main… Séquestrer des sources de revenu c’est, à toutes époques de l’humanité, la caractéristique spécifique des classes dominantes. C’est sur cette base qu’elles construisent une crédibilité qui leur confère le pouvoir d’émettre leur propre dette pour financer leurs entreprises de conquêtes.

Ainsi, pour tous les marchands bourgeois qui se rêvent gentilshommes, et pour la petite noblesse qui ambitionne de s’élever, l’achat de charges et de rentes concédées par le souverain occupe toute l’affaire.

La dette publique a aussi ceci de commode qu’elle permet d’avoir accès à une part des récoltes fiscales comme source de revenu. L’État et son administration fiscale deviennent ainsi un bien d’équipement capital comme les autres [note 10 — Et si, par le trafic d’influence, on obtient des privilèges fiscaux qui provoquent une dette de l’État qu’on va s’empresser de venir financer avec nos « économies », alors c’est carrément d’une pierre deux coups. Ça revient à se faire payer pour sa contribution fiscale (ce qui montre bien qui est le chef ici).].

Du coup, non seulement l’investisseur s’interpose entre la production de richesse et sa redistribution, mais en outre il prend son mot à dire sur la discipline qui doit présider à la production de ce revenu. Et le régime sera d’autant plus capitaliste que tout cela sera fait afin de satisfaire l’investisseur et obtenir de lui plus de crédit.

Reste qu’au niveau général, la discipline de travail vise alors à maximiser le revenu du bien de production. Or, pour satisfaire ce programme le cas échéant, ça tombe bien, l’État dispose de tous les moyens de coercition nécessaire pour imposer des valeurs, des principes, des agencements, des manières de faires, des rythmes d’activité. Le risque est minimisé.

La circulation monétaire dans le cadre juridique de la loi assure ainsi que les activités se réalisent au service du souverain. Dans le serment, le sujet citoyen jure fidélité à son souverain. Mais la fidélité au souverain, ce n’est encore pas assez pour la raison d’État. Elle doit se compléter de la fidélité du sujet à soi-même pour être consolidée (à chaque parole correspond un corps responsable). Chacun a son lot, et joue son rôle sérieusement, jusqu’à la mort.

Ce réseau d’assujettissement a vocation à s’étendre, ruisseler de proche en proche pour étendre la portée du pouvoir du souverain. Pour la gloire, le déploiement de l’être du souverain.

Alors au fait, concernant cette histoire de ruissellement, c’est justement parce qu’elle n’a aucun fondement scientifique sérieux que nous allons nous saisir de cette « théorie du ruissellement », mais pour la retourner comme un gant [note 11 — Ruissellement vous dites ? Essayez-voir avec – pour exemple de richesse – un verre d’eau ; résultat : ruissellement du pipi.]. On la prend au pied de la lettre et on suit très exactement les flux d’argent. En partant des émetteurs qui ont le pouvoir de les créer, jusqu’aux usagers finaux, qui doivent adopter des comportements clés pour pouvoir ouvrir les portes d’accès aux moyens de paiements.

Donc, pour commencer : l’investisseur banquier – « l’homme aux écus » – tire son pouvoir de sa situation de proximité au robinet d’émission monétaire. Il est toujours parmi les premiers dans les mains desquels les accroissements de masses monétaires tombent d’abord. Parce qu’il est un fournisseur de premier rang de la crédibilité de la puissance du souverain. Et c’est à partir de lui que ça « ruisselle » : effet Cantillon (une injection de monnaie dans l’économie exerce un effet progressif et différencié sur les prix au fur et à mesure que la monnaie se propage par les échanges en partant du point où elle a été injectée).

Première commande, premier problème à mettre en évidence : pour réaliser un chantier (ou une guerre), le plus souvent ce ne sont pas les ressources matérielles qui manquent, mais la crédibilité pour rassembler les hommes et commander la production de cette valeur. Le problème technique n’est jamais tellement matériel mais plutôt social. Le glaive ou le jeton, quel qu’en soit le métal, doit assurer la soupe et le gîte derrière.

Une maison ne semble faite que de briques, mais pour construire une maison, faut-il avant tout des briques ou faut-il de l’argent ? Parce que, si on n’a que des briques, ce n’est pas une maison, c’est qu’un tas de briques. Posons que la main-d’œuvre disponible ne manque pas, reste que la capacité à la mobiliser peut manquer. Et pourtant, paradoxalement, pour construire une maison, on peut comprendre qu’on puisse manquer de briques ou de main d’oeuvre, mais pas qu’on puisse manquer d’argent si on a les briques et la main d’oeuvre. Tout ce que l’on peut faire, on est supposé pouvoir se le payer, non ? Eh bien non : on peut avoir les briques, les travailleurs disponibles, mais le manque d’argent peut expressément commander la non-existence de la maison… chômage…

Quelque chose de l’ordre de la décision autorisée, crédible, transite avec l’argent… C’est tragique, mais les gens ont peur de se faire payer en monnaie de singe. Les gens veulent pouvoir « se le permettre » ; mais pour ça, ils attendent le feu vert d’une autorité extérieure.

Et puis, il faudra par ailleurs que le respect de la contrainte budgétaire saisisse les individus, qu’elle les accule à l’obéissance à ces signaux numériques monétaires. Cela réclame un dispositif de contrôle et de sanction (temples, banques, cours de justice, tribunaux, huissiers, police, organisation de travaux forcés, etc. ).

De sorte que, dans tous les régimes, le plus souvent (notamment lorsqu’il s’agit de lever une armée) c’est plus généralement le problème des contraintes financières qu’il s’agit de faire surmonter. De proche en proche il s’agit de communiquer une capacité d’appel à la mobilisation des activités. Car réaliser le produit n’est pas le tout, il faut aussi assurer les chaînes d’approvisionnement de la force de travail engagée. L’arrière-pays doit ponctionner une partie de son produit pour alimenter le travail au front. Il faut donc dégager des excédents (si on veut tenir ses promesses). Le consentement à cela fait aussi partie intrinsèque du problème.

Dès lors ce sont des contraintes organisationnelles qu’il s’agit de surmonter, à l’aide de capacités organisationnelles puissantes et bien intentionnées. Car en effet : commandement intelligent et obéissance fiable sont des ressources rares pour le souverain. Or justement, un assujettissement bien disposé produit spontanément ces ressources rares pour le souverain.

Concernant ce « feu vert », le point important c’est que : la promesse de payer du souverain émetteur de monnaie est indéfinie. C’est une promesse sans échéance autre que la déchéance du souverain. Autrement dit, la périssabilité de la monnaie, justement, c’est pas marqué sur son front. Et justement cette indéfinition c’est ce qui permet à cette unité monétaire de circuler parmi les assujettis et de régler une quantité indéfinie de paiements.

Par exemple, soit une situation initiale dans une petite société villageoise où le forgeron doit 100 à l’aubergiste, qui lui-même doit 100 au brasseur qui lui-même doit finalement 100 au forgeron. Tous les acteurs sont liés les uns aux autres par des encours de dettes (ça les paralyse de plus en plus). Disons que le souverain vient à passer par là et s’arrête pour faire ferrer ses chevaux auprès du forgeron. Il lui glisse une pièce de 100 (frappée à son effigie), et s’en va se reposer. Imaginons pour corser l’histoire, que le forgeron sait qu’il a le temps de ferrer les chevaux et qu’il préfère aller payer ses dettes d’abord. Il va à l’auberge, donne la pièce de 100 à l’aubergiste, puis l’aubergiste la donne au brasseur, qui ensuite la donne au forgeron. Ce dernier retourne ferrer les chevaux ; cependant il trouve le seigneur qui doit repartir de toute urgence. Tant pis pour les fers, la transaction est annulée, il rend la pièce de 100 au souverain, qui repart. Rien n’a changé, la richesse n’a pas été créée. Pourtant, le système n’est pas resté en l’état à l’issue du passage du souverain : la simple circulation du moyen de paiement crédible a effacé toutes les dettes du système interne des assujettis dans le village. C’est ce que réalise un système d’échange local. Et ce service de règlement que les villageois n’étaient pas capables d’effectuer par eux-mêmes semble n’avoir rien coûté. Alors même que désormais les voilà prêts à se remettre en activité les uns pour les autres.

On voit bien qu’un lien d’autorité s’institue de facto polis par la circulation d’une reconnaissance de dette indéfinie. Y’a une affaire de foi là-dedans, car l’accréditation du sujet par le souverain dure aussi longtemps que l’assujetti s’assujettit au souverain et par là même cherche la reconnaissance du souverain.