Avant propos
« Il faut savoir sortir du manège, […] dire un mot de ces salauds qui vous mettent en garde contre l’ambition ou contre le désir d’absolu et de grandeur, qui veulent vous réduire à leurs normes de concierges ou de vicieux de la littérature. […] Voyez les conditions de votre vie intellectuelle comme elles sont, et ne sous-estimez pas le danger… […] Bien rares sont aujourd’hui les spécialistes capables, sans y perdre toute raison, de fabriquer pour se les fournir à eux-mêmes les livres qu’ils ont envie de lire, les paroles dont ils ont besoin. […] La véritable poésie n’a rien à voir avec ce qu’on trouve actuellement dans les collections poétiques. Elle est ce qui ne se donne pas pour poésie. Elle est dans les brouillons acharnés de quelques maniaques de la nouvelle étreinte. »
Francis Ponge
Le plus étonnant dans cet univers matériel, tout physique, ce n’est pas tellement que la vie y soit apparue, mais bien plutôt que des signes y soient apparus. Ça parle. La nature a une voix… Quelque part, voilà le vrai mystère. D’autant que le langage, quoi qu’on en dise, est le point de départ à partir duquel on pense ce corps qui parle. Magie.
Et qu’est-ce qu’on en fait ?
Parler contre de l’argent… Tous les jours, des discours sont contenus dans des rapports monétaires… Curieuse affaire tout de même dans laquelle se trouve prise l’humanité depuis des milliers d’années… (oui, oui, des milliers d’années… ). Parler contre de l’argent…
Et après réflexion, qu’est-ce que parler contre de l’argent sur le fait de parler contre de l’argent ? Eh bien… c’est supposé être une affaire d’économistes. Seulement voilà, cette question de l’économie des discours, personne ne veut s’y coller. C’est pas positif, y’a une face obscure là-dedans. On dira que le problème est mal posé et qu’il faut laisser les ordinateurs calculer. Du coup, en rapport à cette logique impensée, aujourd’hui il y a deux types d’économistes professionnels :
– des ingénieurs devins,
– et des bergers sociaux.
Et ça participe d’un contrôle des discours que d’aucuns aiment à penser comme une sélection « naturelle » (ça laisse sceptique).
L’auteur de ce livre (si je peux me désigner ainsi), pour être tout à fait honnête, n’est ni devin, ni berger… Pas de rassemblements, pas de calculs. Pour ma part, je suis plutôt un économiste philosophe, pas professionnel pour un sou. En vérité, je n’ai rien à vendre. Et dans le fond, j’en suis même à me demander ce que ça peut bien vouloir dire que d’être une « autorité »…
Ici, c’est juste le livre dont moi j’avais besoin, et que je ne trouvais nulle part… Et je savais que je ne le trouverais nulle part, justement parce qu’un tel livre ne peut être ni un artefact marchand, ni non plus un rapport administratif… Ce n’est pas non plus un mémoire académique, il n’est pas question de s’embarrasser de souci d’autorité ici.
Ce livre – ce petit bloc de solitude – est un texte personnel, hors format, introuvable, en quelque sorte clandestin ; il traite d’un problème précis, entêtant, infamant, difficile, un problème qui revient tous les jours à mes yeux avec insistance : l’argent est l’opérateur d’une économie des discours. À cause de l’argent, y’a beaucoup de choses qui sont difficiles à dire, et par contre, il y en a d’autres qui n’arrêtent pas de se répéter.
Les nécessités de l’argent formatent les discours publics. Plus encore, la distinction privé/public n’y change rien à l’affaire : même dans l’intimité du privé, l’argent génère des situations rabâchées, mélangées de confiance et d’incohérence ; l’argent autorise certains à parler, et force d’autres à se taire. On se crée d’énormes complexes avec l’argent. Il est en lui-même un nœud de rapports de pouvoirs incroyable. Il s’observe en statistiques, mais aussi en intimités. L’argent rend certaines choses visibles, et en cache d’autres dans l’obscur. Ceux qui en gagnent largement, notamment lorsqu’ils en ont eu beaucoup déjà, ils fonctionnent. Ils aiment à penser que ce qui leur revient de ce qu’ils font, ils le méritent dans l’absolu. Les autres, et notamment ceux qui contestent cela, ce sont des jaloux envieux qui feraient mieux de la boucler et de rester à leurs places. Comme l’écrit Stendhal non sans ironie : « Si vous feignez de préférer à votre propre fortune les avantages de tous, c'est que vous n’avez aucune chance d'obtenir un bon lopin du budget. » Voilà tout.
L’argent ne serait qu’un voile « neutre » recouvrant des rapports de pouvoirs « naturels » déterminés par ailleurs. C’est dans l’ordre des choses. Comme si cet ordre n’était pas l’héritage d’un construit historique de flux monétaires, comme si, à travers l’histoire ça n’avait pas déjà laissé des traces et des ornières. Et comme ça, comme de juste, on n’en parle pas. On ne sait pas trop quoi en penser, on se cache derrière des proverbes ; et s’il faut y penser sérieusement, on se dit que c’est trop complexe, trop interprétatif, pas assez positif, et puis à quoi bon, à quoi ça servirait ? L’argent est supposé être neutre, non ? Ceux qui contestent cela ne font que lutter pour l’autorité, qui finalement confère de l’argent, et donc, ce qui revient au même, ils luttent pour l’autorité que confère l’argent. Y’a rien d’autre à dire, pas moyen d’en sortir. Reste que justement, c’est à proprement parler une loi du silence.
Ce bouclage parfaitement efficace et clos m’intrigue depuis longtemps.
Peut-il être percé ?
Difficile à dire de prime abord. En tout cas, on va essayer quand même, on va creuser la question…
Avec une technicité de professionnel, mais sans répondre aux nécessités de l’argent, on va essayer de faire le tour de ce que l’on peut raisonnablement dire en vérité à propos de tout ça. J’essaie un propos inédit, qui recueille simplement des interprétations cohérentes, étayées de connaissances historiques vraies. Ni gnose ni glose – ou du moins un minimum de pensum – juste des questions et des faits historiques. Par ailleurs, ce livre n’est pas non plus un roman. Pas de fables…
J’ai écrit ce livre d’abord pour moi, tout simplement. Il aurait pu en rester là… Et pourtant, pourquoi ne pas tenter de le partager… Essayer de faire un bel ouvrage… un livre. Le problème évidemment, c’est que la fabrication et la distribution de l’artefact fait alors travailler des gens, et ça va devoir être vendu (et ça met aussi en jeu des questions de droits d’auteur, or si je cite tout le monde le résultat va crouler sous les références savantes et les notes de bas de page ; il faut donc couper court en espérant que les lecteurs savants en viennent à porter un regard indulgent sur le caractère lacunaire du choix restreint des références explicites). Argh ! Le livre sera alors lui-même empêtré dans des problèmes d’argent ! C’est embarrassant, mais on va essayer de faire avec. (Et ce sera un échec social bien sûr… le contrôle social de ces choses-là dans l’espace public est infaillible de nos jours… Mais enfin bref, au final si malgré tous les obstacles ce livre vous a trouvé et vous a plu, partagez-le ! Et on verra bien… ).
Cela dit de toutes manières, si je le publie, ce n’est pas pour convaincre qui que ce soit ; si je le publie, c’est plutôt pour partager une vision, un peu comme on fait écouter de la musique à un ami. C’est pour donner force à tous ceux qui sont en lutte avec les pouvoirs de l’argent. Ceux-là assurément, ce n’est pas le plus grand nombre, c’est par définition l’exception. L’argent leur coûte cher, au fond d’eux ils le savent. Mais au fond d’eux aussi, ils s’y retrouvent quand même. Sinon, ils ne feraient pas ce qu’ils font. Résister.
Je dédie ce livre,
Aux artistes,
Aux lanceurs d’alerte.