Les banquiers grecs

« C’est une règle générale de la nature humaine que les gens méprisent ceux qui les traitent bien

et regardent vers ceux qui ne leur font pas de concessions. »

Thucydide

« Être sage dans la prospérité, c’est savoir marcher sur la glace. »

Socrate

Dans son Histoire, Hérodote situe l’origine de la monnaie vers la fin du VIIe siècle avant notre ère, à partir des règnes de Cygès et de Crésus [note 1 — Rois légendaires : le premier (Cygès), pour son anneau d’invisibilité, le second (Crésus), pour sa richesse phénoménale. Hérodote rapporte par ailleurs que Crésus fit à l’Apollon delphien des offrandes en quantités astronomiques : une statue en or d’Artémis (sœur d’Apollon), des briques d’or signées, et des coulées d’argent « de forme arrondie ».], en Lydie [note 2 — Royaume situé en Asie Mineure (actuelle Turquie) entre l’Ionie bordant la mer Égée à l’ouest et la Phrygie à l’est.]. Ils frappaient des pièces d’électrum (alliage d’or et argent) [note 3 — Les premières pièces en électrum ressemblaient à des petites boules de métal coulé, frappées du sceau du roi.]. Les métaux précieux étaient extraits des sables du Pactole à l’aide de peaux de moutons. En coulant dessus, l’eau y laissait des paillettes d’or. D’où les légendes mythologiques de la toison d’or, et celle du roi phrygien Midas (qui s’était lavé dans le fleuve Pactole de sa malédiction de transformer en or tout ce qu’il touche).

L’histoire bancaire occidentale commence toujours par ces récits sur lesquels s’appuyaient Xénophon, puis Platon et Aristote.

Dans la pensée de ces philosophes, la monnaie est considérée en théorie comme un bien commun. Ce bien commun est un signe politique (nomisma politikon) qui n’a pas pour seule fonction d’acquitter le prix des choses mais, à travers cela, de faire circuler la justice et la concorde dans toute la cité. Ce faisant, la monnaie porte aussi avec elle le risque de l’injustice qui, sous la forme du prix démesuré, peut nuire à la concorde et à la réciprocité des citoyens.

C’est ainsi que la Grèce antique des petits commerçants se représentait l’origine de la monnaie.

Et c’est effectivement à partir de là que l’on passe des pratiques de pesée archaïque du métal (telles qu’elles se pratiquaient en Mésopotamie), à la coulée de lingots et la frappe de pièces au marteau pour le commerce.

Cela dit, les historiens modernes s’accordent sur le fait que les Lydiens ne se servaient pas tant des pièces de monnaie pour leur commerce, mais plutôt pour payer leurs mercenaires à la guerre, sans avoir à leur promettre de terres (misthos : salaire, rémunération [note 4 — Sous Périclès à Athènes, le misthos était l’indemnité journalière d’un citoyen pour service public.]).

En effet, traditionnellement les métaux précieux étaient frappés en médailles pour reconnaissance de services rendus à la guerre [note 5 — La « solde » payée aux mercenaires grecs est un reste dû aux hommes à l’issue d’une action militaire (en outre des butins). Pour faire honneur à l’engagement qu’ils ont tenu et, éventuellement les en libérer. La monnaie ainsi n’est pas forcément l’instrument intermédiaire de transaction, elle peut être tout simplement comme dans le langage commun, un reste (« la monnaie de sa pièce »). La pièce d’or ou d’argent peut être un signe visible, une trace tangible du crédit restant, de la reconnaissance dont bénéficie l’apporteur de biens auprès du souverain. La monnaie est alors un instrument de compensation, de libération, un viatique qui sert à solder une transaction pour conclure une rencontre, de sorte que chacun s’en retourne en paix (le récit aussi joue ce rôle chez les hommes grecs ; après qu’il s’en soit retourné, c’est ce qui « reste » d’un homme).].

En fait, les premières émissions de monnaie frappée pour le commerce en Grèce semblent pouvoir être attribuées au roi Pheidon d’Argos [note 6 — Cité du Péloponnèse dont le nom vient de la racine arg- qui signifie « brillant » et dont dérive le mot argyros : « argent ».] au VIIe siècle avant notre ère. C’est un tyran [note 7 — Il exerce le pouvoir sur la base de son seul savoir.] réformateur des poids et mesures ; il entend instaurer un nouvel étalon : l’étalon dit « éginétique ». Les premières pièces de monnaie font ainsi leur apparition dans l’île d’Égine vers la fin du VIIe siècle avant notre ère. Elles sont anépigraphes, c’est-à-dire sans légende. Et elles se sont répandues massivement au-delà de leur île d’origine, et au-delà du monde grec lui-même. Elles reçurent le nom d’oboles, car elles remplaçaient dans les échanges les obeloï de fer, qui étaient des « broches » de fer [note 8 — Qui pouvaient servir d’offrandes ; on en a retrouvé dans le temple de Héra à Argos. Par ailleurs, l’obolos était le nom de la pièce d’argent que l’on plaçait sous la langue des défunts pour leur permettre de s’acquitter à Charon du passage de l’Achéron, le fleuve du chagrin. Par extension l’obole devient l’unité de poids d’un sixième de drachme.]. Regroupées par paquets de six, ces broches constituaient alors une drachme [note 9 — Mot qui désigne ce que peut contenir une main fermée, une « main pleine » : une poignée de six obeloï.].

Au VIe siècle av. J.C., dans le bassin égéen, le foisonnement des centaines de cités-comptoirs grecques (polis) frappant chacune leur monnaie, y fit apparaître et proliférer l’activité de change qui se développe ensuite bien au-delà dans tout le bassin méditerranéen.

Un siècle plus tard, le changeur devient à proprement parler banquier (trapezitès). Il installe sa table-comptoir (trapeza) sur l’agora – le marché public –, effectue des opérations de change, et peut éventuellement s’instaurer garant payeur entre un créancier et un débiteur. Si le volume de transaction sur la place est important, éventuellement, un expert vérificateur officiant publiquement (documastes) assure que les pièces sont bien « sonnantes et trébuchantes ». Et c’est autour de ces tables que gravitaient négociants, armateurs, capitaines de navires, propriétaires de mines, etc.

Les banquiers utilisaient des abaques (littéralement « tables à poussières » sur lesquels on pouvait tracer des nombres au doigt ou au stylet dans des colonnes graduées pour le système décimal).

Des pratiques bancaires et assurantielles sophistiquées viennent soutenir le développement du commerce grec. Le prêt maritime (nautika : « prêt à la grosse aventure ») permet à un naucière propriétaire d’un navire marchand – ou à un négociant au long cours (emporos) – de faire supporter à un tiers l’exposition de la cargaison aux risques du voyage. En cas de naufrage, le prêteur perd sa mise. Mais si la cargaison arrive à bon port, le banquier prend sa part dans le bénéfice commercial que génère la cargaison : un cinquième du montant principal avancé.

Les frais de change et les taux d’intérêt sont conséquents. Mais la probité des banquiers corinthiens et athéniens était légendaire. En effet, les banquiers grecs instaurent une tradition remarquable : par souci de continuité de la crédibilité de l’établissement bancaire, les maîtres de maison confiaient leur succession à leurs meilleurs collaborateurs plutôt qu’à leur descendance familiale. La compétence primait la naissance [note 10 — Ainsi, à Athènes, un esclave métèque (probablement d’origine phénicienne) du nom de Pasion devient le plus puissant banquier grec au début du IVe siècle av. J.C., après avoir été affranchi par ses maîtres trapézistes Antisthénès et Archestratos, qui tous deux louaient la confiance qu’il suscitait par son honnêteté, et à qui il rachètera finalement leurs établissements bancaires sur leurs vieux jours.].

Les livres de comptes (codex) étaient tenus sur des peaux de chèvre, et le compte de chaque client s’observait sur une double page, celle de gauche pour le crédit, et celle de droite pour le débit.

Pour un prêt en général, l’intérêt (tokos : « fruit, enfant ») est calculé par rapport à la mesure du temps, sur une base journalière ou mensuelle. Les contrats écrits d’octroi de crédit (syngraphé) étaient la plupart du temps conservés en dépôts dans les maisons de banque. Ils spécifiaient précisément l’identité des acteurs de la transaction ainsi que la mesure du temps qui définit les échéances. Le document devait pouvoir être produit aux yeux de l’autorité de justice de la cité, seule capable d’ordonner des saisies en cas de litige. Cette prévalence de la preuve écrite impliquait que sa destruction à l’issue de la transaction soit solennelle et en présence de témoins, pour marquer l’extinction des obligations.

Le statut de l’activité bancaire (du germain bacum : table, comptoir) est variable : de la banque privée, à la banque d’État, en passant par la délégation de régie publique (en effet les trapézistes se chargeaient volontiers de percevoir les impôts). Cela dit, dans la Grèce antique, sorti du petit commerce maritime privé, les grandes masses en mouvement sont de l’ordre de l’État : lorsque sont armées des flottes commerciales ou militaires, c’est la cité comptoir tout entière qui est investie dans le projet. Ainsi les Grecs distinguaient nettement le petit commerce (kapèlos) du grand commerce (emporos).

L’activité bancaire est installée au cœur de la société grecque. Le Parthénon à Athènes, le temple d’Apollon à Delphes, le temple d’Héra à Samos étaient à la fois des lieux de pèlerinages, des lieux de prières, et des établissements bancaires. Dans les temples ouverts sur l’est, derrière l’autel principal du sanctuaire (naos) où réside la statue de la divinité, et éventuellement derrière la cella (« caché ») ornée de fresques, de pierres et de métaux précieux, l’opisthodome, le vestibule postérieur était le lieu de dépôt des trésors de la cité (adyton : « lieu inaccessible »). Seuls les prêtres y avaient accès.

Le rendement attractif de ces activités bancaires entre les multiples cités-comptoirs a produit l’essor de fortunes aristocratiques considérables dans le monde grec (celle de Thémistocle par exemple).

Cependant, la gestion de ce genre de risques réclame des spécialisations de courtage qui accumulent de l’expérience, et le développement de connaissances fines sur l’environnement et la logique des choses.

Ainsi, en produisant de manière décentralisée une standardisation forte de leur système de compte et de mesure du temps, le réseau des cités grecques fait émerger aux alentours du Ve siècle av. J.C. une véritable explosion de clarté dans la civilisation occidentale.

Dans cette civilisation navale, l’agriculture n’occupe plus la place prépondérante dans le système économique. Pour la cité comptoir grecque, la fiabilité des approvisionnements assure son opulence et justifie le ruissellement de ses ressources vers les productions culturelles qui attisent son attrait commercial, la renommée de sa marque, et le renforcement de son crédit. La prospérité grecque repose sur un commerce intensif et une économie de la connaissance incitée par les rivalités entre cités.