Religion et fondations de souveraineté
« La pensée de l’homme et sa parole (feu radical et central) sont des armes tranchantes et des sucs corrosifs qui lui sont donnés pour briser et dissoudre toutes les substances infectées qui l’environnent. Lorsqu’il n’applique pas ces dons puissants à leur véritable destination, ils le corrodent et le détruisent, parce qu’ils ne peuvent rester sans activité. […] même les paroles muettes prononcées tacitement dans le secret de notre être, peuvent se transformer en substance active [… car] le silence a aussi ses échos, et l’homme ne peut produire une pensée, une parole ou un acte que cela ne s’exprime sur l’éternel miroir où tout se grave et rien ne s’efface. »
Louis-Claude de Saint-Martin dit « Le Philosophe Inconnu » (1743-1803)
« Avez-vous du courage, ô mes frères ? Êtes-vous résolus ? Non pas du courage devant des témoins, mais du courage de solitaires, du courage d’aigles dont aucun dieu n’est plus spectateur ? »
Friedrich Nietzsche, Ainsi Parlait Zarathoustra (1885)
« En un mot comme en quatre,
tout le monde fait de la magie,
jusqu’à votre épicier du coin.
Il ne le sait pas toujours mais
il l’a su et ça lui reviendra. »
Antonin Artaud (1947)
La monnaie repose-t-elle sur un mythe nécessaire ? Autrement dit : son bon fonctionnement repose-t-il sur des savoirs occultés [note 1 — D’où le problème épistémologique suivant, particulièrement redoutable pour les spécialistes : la théorie strictement scientifique de la monnaie repose-t-elle sur une promesse de vérité fallacieuse ?] ?
Une promesse est une chose qui mélange du temps et du langage… Une promesse de paiement – une reconnaissance de dette – implique à la fois, une mesure du temps, et une mémoire à travers le temps. Et puis cela implique aussi une volonté de graver cette reconnaissance en archive – éventuellement monumentale – pour signifier l’intensité d’une passion : à qui attribuer le crédit d’une victoire, une gratitude, ou un engagement à faire quelque chose, un compte à rendre, un rituel à observer, ou une responsabilité à assumer ? En tout cas, cette volonté de graver se manifeste en une écriture.
Bref, promesses et échéances impliquent une mesure du temps…
Le temps… le temps.
On raconte trop souvent l’histoire des arts et sciences comme une progression de l’humanité. Mais ce n’est pas la simple curiosité qui a poussé les hommes à la mesure du temps, c’est bien plutôt les nécessités de l’exercice du pouvoir, c’est la raison d’État.
Car faire une mesure du temps, c’est dire une mesure des mouvements du ciel, une mesure des mouvements des choses en fonction de l’ordre des choses… La raison d’État la réclame ; et puis, un principe de transposition calendaire dans l’ici-bas avec aussi. Il s’agit de produire une cosmogonie qui implique des synchronisations de comportements : répétitions, tempos, saisonnalités, cycles, rythmes, périodes, rituels, intervalles…
Et puis il faut l’institution de garants de cette mesure et de cette transposition : une religion.
Archaïquement c’est une affaire de verticalité fatale du destin, du ciel et de la terre. L’oreille attentive collée au sol et les yeux scrutant les étoiles, le dormeur éveillé cherche à saisir les vibrations de l’immuable, et la lumière du fond obscur.
En fait, l’astronomie est une ancestrale capacité du souverain : choisir le bon moment. Et pour ça, pour être maître des horloges, il faut savoir lire le ciel.
Car gouverner, c’est prévoir. Ça a toujours à voir avec le divin. Car la pré-vision implique d’accéder à la stase, à la raison des choses. Et justement, le souverain veut accéder à la connaissance des déterminants de la raison d’État. Il s’y emploie.
À travers l’histoire des civilisations, depuis le royaume de Akkad, on voit toujours les rois étayer la religion, et la religion sacrer les rois. Le sceptre et l’encensoir…
Cela dit, si le sujet souverain a besoin d’un discours religieux pour accompagner son règne, c’est pour pouvoir faire refléter la réalité de son gouvernement à l’aune d’un souverain idéal, purement souverain.
Car enfin…
Seul ce qui se transforme
par influence miraculeuse
n’est dominé par rien.
Ainsi, le sujet souverain ne rend grâce qu’aux dieux. Cela satisfait la raison d’État. Il ne saurait célébrer ou blâmer nul autre que lui et les dieux. Il ne serait pas souverain sinon.
Seul le sujet souverain peut répondre du sens de l’histoire. Et l’histoire de cette réponse perpétuelle du sujet souverain à lui-même, c’est l’histoire de la raison d’État. C’est l’histoire des nécessités qui ont déterminé le gouvernement du sujet souverain par lui-même.
Cela dit, une religion organisée n’est pas forcément nécessaire. Un ensemble de disciplines institutionnalisées peuvent assurer ces fonctions.
Car en effet, dans l’Antiquité classique au milieu du premier millénaire avant notre ère, le mot religion ne désigne pas tant l’affirmation d’un lien intime de l’homme à la divinité comme intermédiaire des liens entre les individus (religare), mais plus simplement l’observation scrupuleuse des rites civils (legere).
Dans l’Antiquité classique, les pratiques philosophiques (« amoureuses de la sagesse ») sont très diversifiées…
Et ce n’est qu’au tournant des IVe et Ve siècles après Jésus Christ, avec l’institution de la religion d’État, l’identification de l’hérésie, et l’affirmation du christianisme comme vera religio [note 2 — « Seule religion vraie », cf. saint Augustin.] en opposition à l’ensemble disparate des croyances et cultes du Bas-Empire, c’est alors seulement que la conception de la religion entendue comme foi individuelle s’impose.
Dans ce cadre, la croyance résulte d’un choix d’adhésion de la volonté à une profession de foi (conversion). Alors, la confession de la foi de l’adepte (credo) est une condition sine qua non de l’appartenance à la communauté [note 3 — Pour comparaison, il n’existe rien de tel dans les chamanismes, les brahmanismes, les polythéismes, le taoïsme, le bouddhisme, ou l’hindouisme.].
Jusque-là, même dans le judaïsme, la religion n’était entendue qu’au sens d’une observance traditionnelle et collective du rite et du culte sacrificiel aux dieux de la cité [note 4 — Ce n’est qu’au XIIe siècle que la tradition kabbaliste du judaïsme monolâtre se constitue comme un dogme unifié doté d’articles de foi, c’est-à-dire un monothéisme à proprement parler. Cela se fait sur la base du Mishné Torah de Moïse Maïmonide – par ailleurs fin lecteur d’Aristote. C’est alors seulement par réflexion des dogmes du christianisme et de l’islam que le judaïsme s’institue à son tour comme dogmatisme théologique. Reste que depuis fort longtemps déjà, le judaïsme contient des courants gnostiques athées.]…