Les écoles de philosophie

« Dans le ciel savoir se regarder, et sur terre se souvenir. »

Pindare

« Un dieu grec n’est jamais un dieu qui commande, mais un dieu qui montre, qui indique. […] La présence des dieux toutefois demeure autre que celle des hommes. En tant que [regard qui donne à voir le visage de l’être], les dieux sont ceux qui regardent vers l’intérieur, dans l’éclaircie de ce qui vient en présence – qui concerne à leur manière les mortels et dont ils s’approchent – le laissant reposer devant son état de chose présente et le gardant sous leur attention. »

Martin Heidegger, « Alètheia », Parménide (1942-1943)

Chez les Grecs, les régulations des processus mentaux menés par les individus ne se séparaient guère de réflexions sur les conditions pratiques de leurs productions. Car la qualité de la pensée dépend d’une discipline, d’une ascèse, c’est-à-dire de conditions pratiques.

Bien que la doxa grecque aimait à penser une coïncidence a priori de l’instinct et de la vertu, les réflexions sont ouvertes sur les modes de vie, c’est-à-dire sur les régulations des pratiques corporelles quotidiennes. Tout cela participait d’un gouvernement de soi des citoyens par eux-mêmes. Et cette logique du gouvernement de soi s’inscrivait dans une réflexion politique plus large sur la vie des hommes dans la cité et sur la place de la cité des hommes dans l’univers. Dans la cité grecque, la diversité des philosophies et des pratiques de soi s’articule avec la rationalisation politique des activités.

Ainsi, les Grecs ont le souci de donner une dimension esthétique à leur existence. À partir de là se déploie dans la culture grecque pour les citoyens autonomes, toute une dimension de problématiques liées aux pratiques de soi, aux conditionnements souhaitables de soi-même. Une attention toute particulière est donc portée à tous les régimes de pratiques qui conditionnent la pensée : la pratique des arts, les activités corporelles, la diététique, la sexualité, l’examen de conscience, les pratiques discursives, et la politique. Et tout cela se fait en lien avec les activités cultuelles propres à chaque cité. Dans le monde grec, la variété des pratiques théorisées était vaste.

Comment une telle liberté de subjectivation était-elle possible ? Cette licence des subjectivations relève-t-elle d’un fonctionnement spécifique du religieux dans la culture hellénique ? Comment les Grecs croyaient-ils en leurs dieux ? Et quelle place pouvait avoir l’athéisme ?

D’abord, dans la mythologie grecque, les dieux olympiens n’ont pas créé le monde (cosmos), ils font partie du monde ; c’est juste qu’ils sont immortels et font société entre eux. Mais ils sont partout, par conséquent, il n’y a pas de séparation du sacré et du profane dans le monde grec. Ici-bas, les dieux ne révèlent rien, ils aiment juste à voir leur présence être reconnue dans le monde, et en réponse, ils indiquent, ils font signe…

La prêtrise n’a donc pas de fonction intrinsèquement prophétique et ne comporte pas de monopole d’intermédiation, c’est juste une magistrature civile.

En fait, ce qu’on a du mal à comprendre du point de vue moderne, c’est que dans le monde hellénique, les dieux n’ont pas un statut ontologique homogène. Certains ont un statut animiste (l’ouragan, la mer, etc. ), d’autres sont directement liés à la raison d’État et ont un statut bancaire (Zeus, Athéna, Déméter). D’autres encore incarnent des instances sociales (Héra, Arès), ou des émotions (Éros), ou des valeurs (Apollon), ou même encore des mystères occultes auxquels il faut être initié : la connaissance de Dionysos passe par l’expérience…

Dans tous les cas, ce panthéisme se pense comme culte de la nature. Culte de la nature des choses avec lesquelles il faut entrer en harmonie pour atteindre une vie bonne (métanoïa).

Qui on est ne se définit donc pas par une « âme » (qui serait une sorte de caractère personnel naturel), mais se définit par des actes, qui expriment une vision et un souffle. Les sujets citoyens les plus respectés dans la culture grecque sont donc, en actes, les meilleurs (aristoï), les hommes beaux et bons (kaloikagathoï).

Cela dit, dans la société patriarcale grecque, les femmes sont considérées comme étant un support de relations de filiations, de plaisirs, et d’alliances. Mais il n’est pas usuel qu’elles prennent place à table aux côtés des hommes (symposion). Ainsi, le mariage est un acte d’alliance entre deux hommes par l’intermédiation d’une femme. C’est le schéma culturel hellénique dominant. Les femmes sont tenues généralement à l’écart des affaires et cantonnées à la maison (domos/oïkos). Certaines néanmoins pratiquent la philosophie (et d’ailleurs, des concours panhelléniques féminins avaient quelquefois lieu).

Reste que dans tous les cas, la culture hellénique porte en haute estime la conception du sujet individuel ; le fait d’être vivant est divin. Achille « aux pieds agiles » et Ulysse « aux mille ruses » sont ainsi l’incarnation de toutes les vertus idéales de l’homme grec. Chez Homère, les vivants sont des héros, des demi-dieux, ils ont une vision ; alors que de l’autre côté, les morts sont des carcasses aveugles déchirées par les chiens ou des esprits sans force [note 1 — Dans l’Illiade, la leçon donnée par l’histoire du cheval de Troie, c’est que, ce qui perd Priam – le souverain de Troie – c’est sa superstition aveugle.].

Une fois les besoins vitaux satisfaits dans la dignité, les Grecs inventent la skholé, le temps libre consacré à s’améliorer soi-même. C’est un temps soustrait aux nécessités et devoirs des affaires pour être consacré à la culture de l’être en soi. Ce n’est pas forcément un temps de plaisir, c’est un temps d’ascèse, un temps d’ouverture. C’est un temps accordé à la vie de la conscience, fondamentalement désintéressé. C’est un temps accordé au temps. Cela permet de mieux donner sens à l’existence et de fonder une plus forte capacité à exercer son jugement sur les choses.

Au niveau des pratiques de soi qui permettent l’accès à la raison dans la conduite de soi-même, les pratiques sont très diversifiées et sont discutées, alors que différentes écoles de philosophie se développent et proposent différentes manières par lesquelles les individus peuvent conditionner leur quotidien citoyen : la plupart pratiquent le gymnase et suivent les enseignements rhétoriques des sophistes.

Héraclite pratiquait la méditation sous les portiques et les péristyles de l’immense temple d’Artémis à Éphèse.

Par ailleurs à Athènes, il y a un certain Socrate qui lui, « sait qu’il ne sait pas » ; il pratique, par le dialogue [note 2 — Dialogos : « raison en deux temps ».] la maïeutique (« accouchement de l’esprit »). Il faisait naître un désir de savoir chez ses interlocuteurs. Mais hélas, victime sacrificielle de la mauvaise foi qui régnait dans sa cité en son temps, il est condamné à mort en - 399. Et d’ailleurs, comme de juste ses derniers mots forgèrent la problématique du rapport mystérieux de la sagesse à la dette : « Criton, nous devons un coq à Asclépios [note 3 — N.B. : dieu de la médecine à qui on sacrifie lors d’une guérison.]. Payez la dette, ne l’oubliez pas [note 4 — Comment, alors qu’on lui prend la vie, Socrate peut-il se sentir victorieusement en dette à l’égard de quoi que ce soit ?… Pourquoi une telle gratitude ? Qu’est-ce qui est guéri ?... Un certain Jésus de Nazareth – par ailleurs surnommé « le grec » par les prêtres juifs – reprendra d’une certaine manière l’énoncé quelques siècles plus tard lorsque, aux portes de la mort sur la croix, il déclare son fameux « Tout est accompli. » (Jean, 19 : 30)] ! »

Fait important pour comprendre cette affaire : les sophistes faisaient commerce de leurs enseignements de rhétorique, alors que le péripatéticien Socrate ne se faisait pas payer ses interlocuteurs pour ses enseignements (au grand désespoir de sa femme Xanthippe). Donc, la reconnaissance de cette grâce qu’il fait à la cité, de ce service public qu’il lui apporte, sera justement au cœur des débats lors de son procès [note 5 — Le procès est un dispositif où le dialogue n’est pas une fin en soi mais vise à convaincre un tiers spectateur (l’assemblée des citoyens qui jugent) et dans lequel la rhétorique est particulièrement appropriée. Mais Socrate ne pratique pas cet art des belles paroles qui plaisent aux auditeurs afin d’emporter leur conviction. La dialectique socratique réclame en effet une bonne volonté commune dans la quête de la vérité. Du coup, la dialectique socratique s’inscrit de manière particulière dans les pratiques agonistiques traditionnelles grecques dans lesquelles la vérité s’établit par la victoire dans la confrontation.]. Et malheureusement, le philosophe va se heurter à la mauvaise foi de ses concitoyens du fait de la possibilité du déni de cette dette spirituelle non mesurable.

À cette époque, les revenus des philosophes sont déterminés en cohérence avec leurs doctrines. Le rapport à l’argent n’est pas du tout considéré comme une chose neutre. Le plus souvent, les revenus proviennent d’une fortune personnelle, ou de gages versés pour les enseignements. Cependant, la vente du savoir est considérée par beaucoup d’écoles comme immorale. Alors certains pratiquent la contribution de leurs disciples les plus riches (Criton pour Socrate par exemple) ou la mendicité publique (l’obole). Reste qu’en fait, la vente d’œuvres et le patronage par des commanditaires puissants, (notamment des banquiers) cultivant le prestige de leur cité, était néanmoins la situation la plus fréquente. Mais encore fallait-il convaincre ces bienfaiteurs du bien-fondé de la doctrine philosophique proposée [note 6 — Ce qu’Épictète – fils d’esclave sous la Rome antique – parvient à faire avec son maître qui finit par l’affranchir. Bien plus tard, l’empereur Hadrien le prendra sous sa protection]. Et puis enfin, la position de précepteur de princes ou de conseiller du souverain était la position idéale, bien qu’elle puisse se révéler risquée (Platon, Aristote).

Plus précisément, sur ce problème du rapport à l’argent, on sait notamment comme Diogène le cynique choisit de montrer la valeur de ce qui est vraiment important dans l’existence, en abandonnant toutes ses richesses matérielles pour aller vivre dans un tonneau [note 7 — Paracharatein to numisma : « change la valeur de la monnaie », c’est la réponse que fit l’Oracle de Delphes à Diogène de Sinope qui lui avait demandé quoi faire de sa vie maintenant qu’il avait renoncé à suivre naturellement les traces de son père qui était un riche banquier. Face à cela, ne sachant trop comment interpréter les paroles sibyllines de l’Oracle, finalement, par sarcasme, le philosophe en vint à proposer de remplacer la monnaie par des osselets (la loi de la valeur par le jeu).]. Ce philosophe était étonnant. Il buvait à même les flaques d’eau (on l’appelait « le chien ») ; mais où qu’il aille, au gymnase ou sur l’agora, il apparaissait toujours pimpant de santé. Sa parole était crue, directe, et ses traits d’esprit – le plus souvent d’une ironie mordante – étaient très drôles. La démonstration de la vérité par le scandale est alors au fondement de la philosophie cynique.

À noter : le fondateur du stoïcisme grec, Zénon de Kition, fut disciple du cynique Crates de Thèbes. Le stoïcisme partage donc au cynisme sa volonté d’élévation de l’éthique personnelle dans des conditions matérielles difficiles. Reste que les cyniques eux, choisissent en la matière de ne rien concéder pragmatiquement de la cohérence à la fiabilité : pas de compromissions.

Reste qu’autour de l’époque classique, la diversité des philosophies devient efflorescente. Chacune de ces philosophies propose un conditionnement de soi-même afin que le sujet libre se donne à lui-même ses lois de comportement dans le cadre des lois de la cité, selon que l’on veuille trouver le bien vivre, vivre une vie de gloire ou une vie bonne, une vie belle ou une vie vraie, une vie tranquille ou une vie de plaisirs, une vie utile ou très singulière…

En bref, à la suite de Socrate qui fonde la volonté de savoir philosophique, il y a l’idéalisme de son disciple Platon, qui s’enseigne à l’académie [note 8 — Qui s’inscrit dans la droite tradition de la philosophie pythagoricienne ; en effet sur le fronton de l’Académie était noté : « Que nul n’entre ici qui ne soit géomètre ».]. Et puis, le cynisme prôné par Diogène de Sinope – dit « le chien » (kynòs) – a fait beaucoup d’adeptes ; ainsi que le matérialisme sensualiste qu’Épicure enseigne au jardin. Et puis il y a aussi le scepticisme de Pyrrhon (skeptikos : « qui examine ») qui vise la tranquillité de l’âme ; et le stoïcisme de l’école du portique qui poursuit une patiente réflexion sur la figure déchue du « serviteur tragique », et dont beaucoup de sages romains seront les studieux continuateurs. Les écoles de philosophie et les pratiques de soi qui vont avec sont variées.

En fait il n’y a pas de pratique de soi neutre. Il n’y a pas d’espace vide en la matière, il n’y a que des impensés. Or dans l’Antiquité hellénique, ça pense beaucoup les conditions de la pensée, comme le montre non seulement la diversité des pratiques ascétiques dans l’Antiquité [note 9 — L’ascèse est un ensemble de codages qui encadre l’usage des plaisirs.], mais aussi la diversité des régimes de vies, la diversité des économies psychiques, la variété des systèmes de sacrifices symboliques, et cette extraordinaire efflorescence de civilisations, cet archipel d’univers, cette liberté de penser, cette licence de l’être, quelle richesse !

Dans la culture occidentale ultérieure, la tradition chrétienne qui s’impose à partir du IVe siècle apr. J.C. ne retiendra de tout ça que le danger dionysiaque. Il en sortira une radicale fermeture de la variété des pratiques ascétiques, au profit d’une standardisation sourcilleuse des conditions pratiques d’existence, conforme aux liturgies canoniques prônées par l’Église.

Mais enfin, les Romains en leur temps auront aussi leurs crises conservatrices. Par exemple, Caton l’ancien était connu pour son anti-hellénisme. Et en 173 av. J.C., accusés de rendre la jeunesse indifférente aux choses de la vie réelle, les philosophes épicuriens avaient été chassés de Rome.

En fait, Platon, Aristote, et la philosophie stoïcienne forment, déjà dans la Rome antique, le noyau dur de la pensée « responsable » [note 10 — Par ailleurs, à la fin du IIe siècle apr. J.C., en complément critique de l’académisme grec, la philosophie strictement sceptique (pyrrhonienne) du médecin Sextus Empiricus refuse les dogmatismes et fonde à cette époque une méthode empirique pour la science médicale. Dans cette méthode, en attente des résultats de l’examen empirique, le sujet de connaissance doit suspendre son jugement (épochè), ce qui permet la tranquillité de l’âme (ataraxia). Cette méthode « scientifique » contient un critère d’action suffisant pour en tirer des leçons pratiques sur les manières de mener sa propre vie (pragmatisme).]. Les autres écoles sont poussées à la marge.

Cela dit, dans la pensée de Platon, la dette joue un rôle d’opérateur de médiation politique entre l’essence du sujet d’une part et la Cité d’autre part ; c’est une philosophie responsable, mais critique. D’une part dans le Livre VIII de La République il analyse le processus de financiarisation des sociétés oligarchiques à travers la généralisation du prêt à intérêt, qui joue ensuite un rôle central dans la dégénérescence de la politeia, c’est-à-dire de la constitutionnalité des régimes politiques. Et pour autant d’autre part, dans les Lois, Platon discute de l’aporie politique à laquelle mènerait l’abolition générale de toutes les dettes dans une société.

À la suite, dans La Constitution d’Athènes, Aristote discute de la même manière des abolitions de dettes (seisachteia) pratiquées par Solon en son temps, comme le marqueur paradoxal à la fois d’une démocratie de « juste milieu » et d’un régime de tyrannie.