Logiques de l’assujettissement par la monnaie : la Lignée, la Terre, et le Nombre
« MÉNÉLAS : Holà, y a-t-il un portier dans cette maison ?
Qu'il sorte et se fasse mon intermédiaire, le messager de mes misères.LA VIEILLE : Qui va là, à cette porte ? Veux-tu bien décamper d'ici,
au lieu de rester planté devant le portail de notre cour ? Ne va pas déranger les maîtres !
Sans quoi, c'est la mort qui t'attend, vu que tu es Grec, et que nous ne recevons pas ça chez nous !MÉNÉLAS : Hé, tu pourrais aussi bien dire la même chose en d'autres termes, la vieille !
Je vais obéir, oui – mais permets-moi un mot.
LA VIEILLE : Va-t’en ! J'ai ma consigne, étranger : ne jamais laisser un Grec approcher de cette maison.
MÉNÉLAS : Hé ! Tu me bouscules ? Bas les mains ! Ne me chasse pas si brutalement !
LA VIEILLE : C'est ta faute : quand je parle, tu n'obéis pas. »
Euripide, Hélène
Paradoxalement, la porte d’accès la plus directe à la psyché, bien plus encore que la dimension du temps (qui est ce par quoi l’esprit s’affecte lui-même) c’est l’espace : ce par quoi l’esprit est affecté par autre chose… Les processus de subjectivation se font principalement par les agencements d’espaces.
Or les dynamiques d’ajustements des comportements dans l’espace sont particulièrement révélatrices du fonctionnement des dispositifs d’agencements des espaces dans leurs rapports aux identités individuelles, culturelles, et territoriales. Ainsi, les portes, les seuils, sont les lieux d’une intensité toute particulière. Parce que c’est dans leur passage que les lois du silence changent, d’un endroit à un autre.
Cela peut-être très variable, selon que les espaces soient sauvages, cultivés, urbanisés… et à l’extrême, s’il s’agit d’hétérotopies, qui sont justement les lieux « non-lieux », où le sujet se trouve absent, en vacance de lui-même, où le sujet à la fois « est ici et n’est pas là », dans les espaces liminaires par exemple : lieux de passage, toilettes, patios, cabines de transport, dans la chambre, les cimetières, ou encore partout où on est pendu au téléphone…
Et justement, au bord de l’hétérotopie, le seuil est le lieu d’une posture psychique complémentaire : la présence d’un œil qui anticipe et vérifie. On se rend compte de la situation avant de franchir le pas. Sur le seuil on s’arrête, on s’apprête, on se ressaisit. C’est par ce type d’opération mentale, au niveau de la projection du code attendu, que se fait l’assujettissement monétaire. Par la logique d’allégeance… le trafic d’influence… Pour tous ceux qu’en mangent…
Il y a trois portes d’accès aux moyens de paiement, trois manières d’assujettir les sujets individuels à la raison d’État du sujet souverain, c’est-à-dire qu’il y a trois manières d’enchaîner, de lier les transactions les unes avec les autres. Le souverain a trois manières d’assujettir les sujets individuels, trois manières de les affilier, trois manières de déterminer leur condition :
– par la Lignée,
– par la Terre,
– par le Nombre.
En effet, pour obtenir de l’argent, il y a trois portes d’accès aux moyens de paiement. Les portes d’accès aux moyens de paiement, ce sont les voies de ruissellement des moyens de paiement, les cours, les routes et les tuyaux par lesquels passent, non pas les ressources, mais les moyens de paiement, la monnaie, les droits sur le produit. Ce sont tout aussi bien les voies de ruissellement du flux d’influence du souverain, les passages obligés du crédit, les chemins fournisseurs de liquidités.
Ces chemins doivent être empruntés par ceux qui veulent se procurer de l’argent, c’est-à-dire ceux qui prétendent à un droit sur le produit. Ces acteurs acheteurs de liquidités, ce sont trois types d’acheteurs de stabilités (c’est-à-dire trois types de vendeurs de risques) ; ils sont fournisseurs d’incertitudes potentiellement résolues, de singularité du temps nié dans le produit standardisé du travail, qui viennent s’assujettir aux portes d’accès aux moyens de libération de la dette.
Ces portes sont des chemins d’accès au droit de commander le travail ou au droit de se libérer d’une obligation, qui sont en fait autant de modes d’assujettissement qui déterminent des conditions d’existence :
– la domesticité du souverain,
– la production marchande pour le compte du souverain,
– le salariat mercenaire du souverain.
D’abord, au premier titre, l’accès aux moyens de paiement se justifie par la filiation à une famille, l’appartenance à une Maison. Par la lignée, le domestique fonctionnaire est lié à un domaine qui s’identifie, non par une terre mais par une lignée, une dynastie, une Maison.
Le point commun entre du personnel de maison et des hauts fonctionnaires de l’État ? Le « Service » [note 1 — Dénomination teintée de prestige aux yeux des agents de l’État, surtout lorsqu’il s’agit de « services secrets ».], servir.
Familiarités réglées, réservées, marques de respect, costumes, galons, mises en scène, larbinages, corvées, cuisines et dépendances, le domestique se reconnaît à son uniforme. La domesticité conditionne l’accès aux moyens de paiement par la participation à la mise en scène de la Maison. Dynaste, satrape, maire du palais, maître d’hôtel, maréchal des logis, major d’hommes, gouverneur, gouvernante, écuyer, adjoint, valet, boutelier, précepteur, page, palefrenier, laquais, etc., le personnel de maison doit être à son poste et jouer son rôle [note 2 — Il y a trois méthodes – trois chemins – de domestications :– domestication par la table (chiens, chats, oiseaux, etc. ),– domestication pastorale (moutons, vaches, etc. ),– domestication directive (chevaux, mulets, chameaux, etc. ).]. C’est pour ça qu’on le paie.
Aucune recette n’est attendue de la livraison de liquidité qui lui est faite. Le produit de cette activité au sein de la Maison n’est pas porté sur le marché. La Lignée est une économie de production domestique. Ça représente aussi typiquement les flux monétaires intrafamiliaux.
Le féodalisme monarchique correspond particulièrement bien aux sociétés où prévalent les logiques de lignage. Le lignage des séries de générations construit des hiérarchies dans l’ordre de l’ancestralité, trace des frontières identitaires de clans, esquisse des domaines d’allégeances, des couloirs de principes coutumiers qui guident les actions autour de principes de loyautés.
Dans la maison les choses sont rangées. De sorte que les individus qui y appartiennent voient leur statut avant tout défini par leur rang, leur grade. La part du droit au produit y est déterminée par la position dans la hiérarchie, par le titre, le rang, le grade au sein de la Maison.
Le pouvoir hiérarchique se caractérise par un agencement spécifique des points de vue. D’un mot placé dans un rapport d’évaluation par un supérieur hiérarchique, un subordonné voit sa parole éteinte et son affiliation au souverain brisée. Ce simple potentiel suffit à organiser un commerce des regards tout à fait spécifique. La cour… Les points de vue sont rangés en emboîtement les uns dans les autres dans une pyramide de prévalence, selon leur plus ou moins grande proximité au sujet souverain. Cet arrangement établit une spatialité verticale de l’autorité [note 3 — Histoire de ne décevoir personne, les militaires parlent de « chaîne » de commandement.].
La prévalence du jugement du supérieur hiérarchique sur le subordonné, la prévalence de la parole de l’un sur celle de l’autre du fait de la « position hiérarchique » (c’est-à-dire la proximité au souverain), c’est le noyau dur du problème domestique. Le « poids » d’une parole, c’est fonction de l’appartenance au clan, selon le rang… On a là une source considérable de corruptions. Mais enfin, ces choses varient considérablement d’une civilisation à l’autre [note 4 — Les libéraux croient trouver à cet endroit l’argument le plus fort en faveur de la coordination d’une société de commerçants par le marché. Mais, bon… Le capitalisme marchand salarial se compose en fait tout aussi bien avec les régimes de démocraties libérales qu’avec les régimes monarchiques dirigistes autocratiques, alors laissons ce débat qui n’a pas d’intérêt ici. Disons plus simplement que les structures anthropologiques de la famille déterminent le caractère plus ou moins autoritaire des hiérarchies dans la maison.].
Dans la hiérarchie des patriarches, la logique dynastique du pouvoir implique des stratégies matrimoniales ajustées sur les alliances politiques. Et cela implique aussi des reproductions familiales de valeurs assurées par des transmissions éducatives. Les femmes y occupent donc une place stratégique spécifique puisqu’elles peuvent transmettre le titre, le prestige de l’ascendance, les terres, les coutumes, et renverser les alliances politiques. La fille est dotée d’une fortune, afin d’être tenue pour être un bon parti, et d’attirer ainsi le prétendant le plus puissant, permettant l’alliance la plus prometteuse pour la lignée. Dans cette guerre de position qui s’étire au fil des générations, il s’agit de se rapprocher de la position souveraine…
Pour les personnes impliquées dans cette voie, les jugements de valeur évidents de leur point de vue c’est que : « L’important c’est la famille, tout le reste c’est des conneries. »
Du coup, le langage de piété filiale impliqué est clos dans la dimension tragique des énoncés (le problème de la fatalité du déjà écrit). La lignée a à faire avec le problème ontologique du destin.
Et concernant les inégalités sociales, la justification c’est que : « Le revenu dépend surtout de l’origine familiale. » Le problème de la succession y est donc toujours épineux (problèmes d’hérédité, de jubilé, d’innéité, d’atavisme, de dégénérescence, d’élection, etc. ).
Et finalement cette prévalence de la thématique de la généalogie fait graviter ses énoncés structurant dans le domaine de l’énigme épistémologique de la vie (ça se reproduit à la fois pareil et différent à travers le temps et ça semble suivre une évolution).
En deuxième lieu, le commerçant artisan exploitant fermier est attaché à une terre, un site, une surface à exploiter. Il travaille un sillon, un domaine d’expertise, un produit, un objet dans lequel il investit son travail. Cette activité implique une sédentarisation, une immobilisation, un stock : le capital fixe (celui qui crée de la richesse parce qu’il ne change pas de main ; sur lequel s’articule le capital circulant qui crée de la richesse justement du fait de sa circulation).
Le travailleur de la terre se reconnaît à son outil. Et au droit qu’il a d’employer sa tête et son temps comme bon lui semble tant qu’il tient ses engagements annuels de fermage (remboursement de ses prêts/paiement de ses impôts). Ce qui le lie intimement à la technologie du calendrier, institué par le souverain.
L’homme penché sur l’araire en train de tracer un sillon dans la terre, c’est l’acte fondateur. L’acte qui prépare le semis et la germination, le projet qui définit l’investissement [note 5 — Chez les Romains, c’est aussi l’acte par lequel se trace le pomerium, la délimitation de l’urbain, la limite sacrée du domaine où l’on vit. Et de l’autre côté, c’est le domaine des morts. Le sol est ainsi marqué d’une empreinte humaine qui va lui donner son identité.].
L’exploitant en vient souvent à se penser propriétaire souverain, surtout lorsqu’il s’embourgeoise (notamment parce qu’il peut occuper fréquemment la position d’investisseur) [note 6 — Pour l’anecdote : sans surprise, la bourgeoisie hypersédentaire du XIXe siècle identifie sa peur des classes dangereuses de prolétaires à celle des nomades, et voit volontiers les capitales d’Europe comme des places hantées de nomades dangereux.]. Mais : propriétaire oui, souverain non. Le roturier dépend toujours d’un fournisseur central : d’eau, de paix, de sécurité, de débouchés, de financements, d’équipements, de graines, etc.
En fait, la terre définit des segmentarités tribales qui viennent redoubler les segmentarités claniques. Ce tissage produit le lien d’un peuple à une terre. La terre est alors la matière sur laquelle viennent s’inscrire les dynamiques des lignages, pour produire de l’ancestral.
Pour autant, la propriété privée de la terre est justement dès le départ un rapport déterritorialisé à la terre, changée en artefact marchand transférable : un stock. Le stock de capital, c’est une terre déterritorialisée, pour être machinée. C’est de là que la bourgeoisie se dote d’une richesse mobilière et qu’elle se distingue de l’aristocratie nobiliaire caractérisée par sa richesse immobilière. La bourgeoisie, c’est une aristocratie déterritorialisée (et la ville c’est un « vaisseau spatial »).
D’ailleurs, le profit est une sorte de rente, mais une rente teintée d’incertitudes. Parce que la circulation des flux s’y fait dans l’espace du commerce et le temps de l’investissement. En effet, pour faire du profit, c’est un autre espace qu’il s’agit de sillonner par l’outil, un espace fait d’incertitudes et d’horizons, un espace qu’on exploite par la tenue d’un cap dans un projet, un espace qu’on domine par la maîtrise technique du nombre, on y trace sa route sur la mer des évènements possibles. Un espace qui, sous la surface recèle des profondeurs stratégiques abyssales et des trésors d’ingéniosité, un espace battu par les vents capricieux et les courants dominants qui peuvent être changeants.
L’entreprise est un bateau (« une motte de beurre flottant dans un océan de lait » diraient certains). L’exploitant commerçant vendeur, entrepreneur, transporteur, colporteur, voyageur, caravanier, tous, ils sont capitaines, ils pilotent un outil de production sur un site. D’abord et avant tout, le capitaine, il gouverne son stock.
L’exploitation est une économie de production industrieuse et regardante. L’accès aux moyens de paiements s’y justifie par la livraison au marchandage d’un surplus capté par une meute qui sillonne un territoire. Et lorsqu’il accepte un moyen de paiement, le commerçant vendeur ne manque pas d’évaluer à chaque fois le crédit de l’acheteur… (ou pas : « La maison n’accepte plus les chèques »).
Dérivé dans ce cadre, la mafia, ce n’est pas la famille définie par sa lignée, c’est la famille définie par son territoire (ligues, corporations, guildes, ordres, syndicats, etc. ) [note 7 — Dans la Modernité libérale, les « familles de capitaux » font apparaître la représentation de leurs intérêts de manière intégrée au sein de l’État, par des lobbies.]. Une mafia, pour bien fonctionner, doit se rendre visible et en même temps intouchable. Car en ce cas, l’unité de l’entité fait peur aux rivaux, c’est une ressource dans les négociations, et en même temps, l’occultation des instances dirigeantes assure paradoxalement l’autonomie et la pérennité de l’organisation au sein du domaine du souverain (y’a une irresponsabilité là-dedans). Une mafia se définit par ses territoires et ses objets. Une socialité de table s’y développe entre les exploitants. Ils y règlent leurs comptes. C’est le monde de l’entremise.
Pour les personnes impliquées dans cette voie, les jugements de valeur évidents de leur point de vue c’est que : « L’important c’est la terre, tout le reste c’est des conneries. »
Son langage de stocks, de circulations et de surplus trouve sa clôture dans la dimension épique des énoncés (le problème des déplacements de frontières).
Et concernant les inégalités sociales : « Le revenu dépend surtout du pays dans lequel on est né. »
La terre/le stock implique le problème pragmatique du milieu. Et le problème de la marque du territoire y est toujours impérieux. Ainsi, cette prévalence de la thématique archéologique fait graviter ses énoncés structurants dans le domaine de l’énigme épistémologique du travail (activité par laquelle les hommes produisent leurs conditions d’existence et se confrontent à leur finitude).
Enfin, troisièmement, par le nombre, le salarié soldat mercenaire est attaché à une arithmétique, un ensemble d’opérations de compositions et de substitutions visant un résultat technique.
Le salarié soldat se reconnaît à son nombre, il est toujours enrôlé en masse. Comme le nombre il est pris dans un espace imaginaire d’équivalences et de substitutions.
Le nombre est le moyen de son contrôle et la finalité de son action. Il est enveloppé dans le nombre, affecté pour être intégré dans une unité, et jugé par le nombre qui permet de mesurer son efficacité.
Gouverner les hommes par le nombre rend plus simple de les saisir en masses : il est plus facile de faire sauter un régiment de parachutistes qu’un seul homme, plus facile de commander un équipage qu’un unique compagnon. Et par-dessus le marché, la normalisation des masses d’individus permet leur gouvernement libéral (c’est-à-dire par moyens libératoires).
Contrairement au conscrit qui est lié par l’appartenance à une Maison, le soldat mercenaire n’est pas assujetti au souverain par la terre ou par la lignée, mais par la logique du contrat. Un accord conventionnel de volontés mesurées, par lequel chaque partie se reconnaît une obligation à l’égard de l’autre : parole donnée, rendue, et juste mesure. Sachant qu’un contrat conclu a pour aboutissement attendu de se solder. Pour l’assujetti, l’accès aux moyens de paiements – la solde, la paie – se justifie par la production d’un résultat attendu.
Le salarié est étymologiquement celui qui est payé en sel. Le sel est une métaphore d’une terre déterritorialisée, d’un territoire sans attaches dans lequel circule le manœuvre journalier, la bonne à tout faire, le vagabond précaire, le chômeur fiévreux, en somme le salarié citoyen (le « citoyen thermostat »)… Ensuite, ces types peuvent être composés, par exemple : le soldat salarié, s’il n’est pas un vétéran mercenaire, voyageur et commerçant, c’est souvent un salarié domestiqué pour la garde. Par ailleurs, le paysan salarié c’est, selon la taille de l’exploitation, un paysan domestique (intégré à la famille) ou un ouvrier agricole (journalier, saisonnier). Bref, l’usage gouvernemental du nombre permet une société liquide (au sens de Zigmunt Bauman) et une économie monétaire de production.
Étymologiquement, le nombre vient de la racine indo-européenne nem (nourrir), d’où sort le grec némo (nourrir son avoir, cultiver), et numeus (pasteur). Puis vient ensuite le latin numerus (et tous ses sens dérivés : nombre, ordre, valeur, classe, mesure, partie d’un tout… ) qui peut aussi signifier cadence lorsqu’il traduit le grec rythmòs, d’où le terme « arithmétique » regroupant l’ensemble des opérations sur les nombres. Arithmos : « nombre » (sans différence de cadence, chaque élément à la même cadence). De cette racine sort également le grec nomòs (division, partage, département), nemein (distribuer), et nomos (le rapport des parts, la coutume, la loi) [note 8 — Il y a autour des homophones étranges, mais de racines différentes, par exemple : nomen (le nom). La racine est hétérogène également du latin numen (signe de la tête, volonté agissante : « Numen inest » déclarait Ovide lors que, l’espace d’un instant significatif, il reconnaissait la présence magique du divin).]. C’est de là que sort numisma [note 9 — En grec, le mot numisma vient de « o nomos » (la loi) selon Aristote.], monnaie, numération, dénombrement, numérique, numérisation, etc.
Pour les personnes impliquées dans cette voie, les jugements de valeur évidents de leur point de vue c’est que : « L’important c’est l’argent/la loi, tout le reste c’est des conneries ».
Et concernant les inégalités sociales : « Le revenu dépend surtout de la satisfaction des commandes du souverain (l’efficacité) ».
Ainsi, le langage du nombre trouve sa clôture dans la dimension lyrique des énoncés (le problème des harmoniques).
Le nombre implique le problème épistémologique de l’équilibre. Ainsi la prévalence de la Systémique – de l’Algèbre algorithmique – dans ses formalisations fait graviter ses énoncés structurants dans le domaine de l’énigme épistémologique du langage [note 10 — L’assujettissement par le nombre implique le privilège réflexif d’un métalangage qui se replie sur lui-même… Le langage du langage, concrètement, c’est le concret : les espèces sonnantes et trébuchantes (là, ça en bouche un coin). De sorte qu’au fil du temps, le monétaire circule sur la base enchevêtrée de tous les modes d’assujettissement, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que celui qui lui est spécifique : le Nombre (« Plèbe en haut, plèbe en bas » dirait Nietzsche).].
Le nombre est le mode d’assujettissement qui correspond idéalement avec la circulation monétaire. Le nombre articule le virtuel et l’actuel, mais sur une substance autre que l’ancestral ou le stock ; car en fait cette articulation se fait à proprement parler sur la base d’un rien, d’un vide, précisément sur la base d’un espace lisse de substitutions en abstraction du réel. Le nombre, c’est ce qui se gouverne par la théorie. D’où sa puissance révolutionnaire.
À l’origine, le principe d’organisation numérique est nomade (par exemple, ce sont les Hyksos, nomades conquérants, qui apportent ce principe en Égypte). Mais ce qui permet au sujet souverain de se constituer des armées de soldats, c’est l’appropriation de ce principe d’organisation numérique par sa raison d’État. De la sorte, le souverain peut l’appliquer à son peuple afin de se constituer une machine de guerre (ex. Le livre des Nombres).
L’armée déterritorialise ses hommes en soldats, en unités, compagnies, divisions, par dizaines, centaines, milliers, millions, myriades. Les nombres changent en fonction de différentes compositions et stratégies, mais ils restent le principe constitutif d’un corps d’armée opérationnel.
Les lignages, les tribus, et les territoires peuvent être soumis à la logique du nombre. La recomposition numérique permet ainsi un double déplacement. D’abord cela permet de faire prévaloir de nouveaux principes d’organisation. Ensuite, au-delà du prélèvement rationnel d’un corps d’armée, des hommes peuvent être extraits de chaque lignage ou de chaque territoire pour constituer un corps numérique spécial, une compagnie du souverain (en anglais : « trust ») : garde personnelle, forgerons, scribes, stratèges, état-major, fonctionnaires d’États, commissaires, logisticiens, comptables, préfets, diplomates, agents, espions, etc. [note 11 — Exemple ésotérique : les Lévites de Moïse, corps du Nombre chargés de la surveillance spéciale de l’arche de l’Alliance.]
Et si le souverain prend une forme monarchique, le nombre est re-assujetti à la logique de la lignée et du territoire, dans une Maison du roi, capitale d’un domaine royal. Alors, concernant les serviteurs de la maison royale, des tas de logiques de dénombrement différentes peuvent apparaître à l’observation historique : constitutions d’aristocraties de cours déracinées, prises d’otages, stratégies d’absorption de lignages, de tribus ou de territoires privilégiés, déportations systématiques des fonctionnaires royaux, alliances maritales complexes, introduction dans l’intimité du souverain d’individus étrangers, exotiques, intouchables, de corps d’esclaves militaires d’élite attachés à la domesticité directe du sujet souverain, etc.
Au fil du temps de l’institutionnalisation, ce cercle de proximité prend le plus souvent la forme d’une caste de pairs et de serviteurs de la maison royale qui apparaît alors visiblement comme un appareil d’État, un corps constitué. L’une des fonctions fondamentales de ce corps constitué est de « faire rempart » à l’accès au souverain. Ça le stabilise en première instance (notamment concernant les luttes de succession entre les pairs de la famille royale).
Dans tous les cas, c’est en s’appuyant sur ce cercle de proximité que le souverain se constitue une capacité gouvernementale. Un clan personnel (à ce qui le favorise, le souverain est bien disposé). C’est là que se trouvent les ressources de stabilisation d’un régime politique, notamment en termes de continuité du pouvoir.
La formation de ce corps numérisé – fondamental à la constitution de la raison d’État du sujet souverain – éveille les premières nécessités problématiques qui limitent le pouvoir du « chef » : tensions artérielles et luttes intestines à l’intérieur de ce corps pour la maîtrise des appareils d’État. L’organisme a besoin d’un savant équilibre pour persévérer dans son être…
Le cercle de proximité du souverain se donne en général comme modèle légal de la constitution de maisons assujetties à la sienne, au croisement des logiques d’alliances et de filiations. Ce cercle est fait d’équivalences substitutives, de rivalités, de hiérarchies, de rangs et de prétentions. Au centre, à la cime : le trône, lieu où réside le point de vue du souverain.
Une certaine géométrie du pouvoir déploie spontanément sa matrice à partir de l’introduction de l’assujettissement par le nombre.
À partir de là, on peut traiter des hommes non plus seulement comme des enfants qu’on élève ou des troupeaux qu’on fait paître, mais comme des quantités, des masses, des numéros ou des statistiques, comme des arbres qu’on taille, et des figures géométriques qu’on modèle. C’est alors la marque de l’existence d’un État rationalisant, où les logiques de la lignée et du territoire se retrouvent subsumées sous la logique du nombre.
Et puis c’est sur cette base que le nombre pourra devenir chiffre, porteur de secrets constituant autant « d’esprits de corps ». La maîtrise du chiffre peut alors élever le souverain à la conscience de la raison d’État. Certaines combinaisons sont solubles et gouvernables, d’autres pas.
Finalement, le Nombre a permis d’étendre considérablement la portée du pouvoir des souverains. Mais enfin, il est le mode d’assujettissement qui est apparu le plus tardivement dans l’histoire des sociétés humaines. Il résulte du fait que la monnaie a produit progressivement à travers l’histoire une subjectivité nouvelle par l’usage de son intermédiation transactionnelle : la subjectivité rationnelle.