CONCLUSION : vers l’assujettissement numérique
« Quand t’écris, tu crées une mémoire fictionnelle qui est étrange parce que c’est une mémoire fictionnelle mais qui est parfois équivalente ou plus forte qu’une mémoire réelle que t’as. Certains livres te laissent une mémoire tellement intense qu’elle est plus forte que ta mémoire personnelle. C’est une empreinte mémorielle qui, en quelque sorte, pré-scénarise les comportements. […] C’est moins un imaginaire qu’une mémoire rétro-active qui se met en place dans le lecteur. Mémoire sur laquelle il peut s’appuyer en tant qu’acteur dans sa trajectoire d’émancipation. »
Alain Damasio (2023)
« Arrache la monnaie de ton souffle
à l’air autour de toi et l’arbre »
Paul Celan
L’holocène a commencé il y a 12 000 ans.
Et au XXe siècle après Jésus Christ, cette relative stabilité de l’environnement humain laisse place à l’anthropocène : l’ère de la détermination de l’environnement naturel de l’homme par l’homme lui-même.
Mais dans cette nouvelle ère, aucun de nous ne se sent individuellement responsable de la corruption de notre environnement et de notre citoyenneté. Nous sentons, plus ou moins confusément que c’est plutôt une responsabilité de l’organisation de nos systèmes de pouvoir, et non pas une responsabilité morale des individus. Manifestement c’est l’organisation sociale de l’usage de la rationalité individuelle qui est mal organisée. C’est une responsabilité de la responsabilité politique : c’est une responsabilité du sujet souverain de la raison d’État.
Bilan : 6 août 1945, première frappe atomique de l’histoire [note 1 — Il s’est ensuivi 2 052 explosions nucléaires sur la planète Terre depuis. En un laps de temps somme toute très court à l’échelle de l’histoire, la surface de la Terre se couvre déjà de considérables zones de radioactivité « en taches de léopard ». Ce n’est qu’un début, continuons le combat…].
Il faut mettre les mots adéquats sur « sauver la planète » : car c’est bien la perspective d’une extermination de masse de l’espèce humaine qui est en jeu. Réfléchissez… Comment croyez-vous que ça va se passer ?... Déjà : cui bono ? L’inaction écologique et sociale, à qui profite-t-elle (sachant qu’en la matière, ne pas prendre position, c’est déjà prendre position) ?
À vrai dire, vu l’attitude prédatrice des investisseurs entrepreneurs malpropres au début du XXIe siècle, inutile d’aller chercher très loin. Oui, il a bon dos le citoyen de devoir faire encore plus d’efforts (« Allez ! Encore un petit geste pour la planète ! »). Mais en réalité y’a pas de déficit informationnel : c’est pas nous les citoyens qu’il faut convaincre du dérèglement climatique, c’est les investisseurs. Seulement, l’investisseur lui, il veut bien être l’héritier de la richesse tirée de l’exploitation des ressources, mais pas de la responsabilité de tout ça. C’est pas lui qu’a consommé après tout. Il n’a exploité que pour nous satisfaire. Ce sont les citoyens qui veulent la guerre, l’investisseur ne fait que fournir les armes. Ce sont les consommateurs qui tuent, pas les armes à feu vendues…
En fait, comme il a quasiment tous les pouvoirs dans la Modernité, le point de vue biaisé de l’investisseur s’impose comme une évidence, c’est un problème… Son pouvoir de défection s’est imposé sur tous les autres (comme des bouteilles à la mer, tous les raisonnements et projets sociaux des citoyens de tous horizons viennent systématiquement échouer au pied de cet énoncé clé : « Surtout, que les capitaux ne fuient pas le pays ! »).
Il faut s’attendre à une fuite en avant délirante des élites occidentales. Le souverain a aujourd’hui la forme d’une oligarchie bourgeoise des 0,1 %. C’est une population d’élites cosmopolites, composée d’un mélange d’héritiers établis et de technocrates parvenus qui entendent défendre leurs intérêts bien calculés. La « haute » bourgeoisie est au pouvoir et elle ne lâchera pas l’affaire. Transitionnez et écologisez tout ce que vous voulez, mais à aucun prix cette élite d’héritiers et de banquiers ingénieurs ne se laissera raisonnablement assujettir, ni par le citoyen, ni par le consommateur, et encore moins par le travailleur. Donc, mutatis mutandis on va devoir continuer à se taper tout ce fatras de valeurs libérales, de dispositifs de contrôles, et de bidules en plastique pendant encore un bon moment… Et le prix à payer pour le maintien de cette stabilité-là, va être très probablement exorbitant, catastrophique. Mais eux vont continuer de s’enrichir sur l’accélération de la prédation des ressources partout dans le monde.
Ensuite, plus largement autour à vrai dire, si on y réfléchit, l’apathie des classes moyennes et populaires dans les pays développés par rapport à cette réalité qu’ils ne veulent pas voir – ni la savoir, ni en entendre parler –, c’est ni plus ni moins que similaire à de la complicité d’inceste. On embrasse ses enfants dans les gaz d’échappement de la berline allemande… Ça n’a l’air de rien… (« La vie est déjà bien assez compliquée comme ça qu’on vienne pas encore nous faire chier !... Qu’est-ce qu’ils vont pas inventer pour nous prendre notre argent ! »). Bref, on veut pas le savoir. On fait le fou, le dur d’oreille, le fâché, on se croit très malin… Mais après tout, on n’a pas si mal tiré son épingle du jeu jusque-là, non ? hein ? La berline coupé électrique dans le garage est là pour en faire la preuve… On se rassure comme on peut, mais c’est pas fameux.
Chacun – même parmi les plus riches – se trouve renvoyé à sa propre impuissance, à sa propre irresponsabilité, qui s’instaure paradoxalement comme un espace de liberté intime en retrait du monde, un espace infantile fait d’inconséquences et de virtualités ludiques [note 2 — Infant : « celui qui ne parle pas ».], qui fonctionne comme un doudou dans notre rapport au monde. Sieste crapuleuse de passager clandestin : quelqu’un finira bien par s’en occuper… Mais pas moi, pas maintenant… La maison brûle, mais tant que le souverain n’a pas sonné l’appel, la musique continue à jouer.
Bref, le dépassement de la rationalité instrumentale n’a pas encore mûri dans la raison d’État. Nous ne sommes tout simplement pas prêts. Nous ne savons pas comment remplacer les banquiers. Nous ne savons pas comment remplacer les ingénieurs. Nous ne savons pas comment faire sans eux, et pire : nous ne savons même pas comment les humaniser.
La Banque… L’idée commune que l’on se fait du Moyen Âge chrétien soit disant « obscur » occulte à nos yeux la réelle importance historique de l’activité bancaire. Car on se fait trop souvent à tort l’idée que la banque apparaît lors de la Renaissance italienne, alors que la banque est aussi vieille que l’écriture. Les premières écritures réglaient des comptes. Et sur les premières tables de comptes de l’histoire se sont écrits des jugements de dettes et d’avoirs. Ainsi il ressort que la banque et la monétisation des transactions, c’est une affaire plus profonde en nous que l’on croit.
L’homme est une créature monétaire. Beaucoup de choses dans la manière de conduire son corps et son esprit changent en lui à travers les siècles et les civilisations, mais il y en a une qui reste : la monnaie est l’une de ses plus archaïques institutions constitutives, et ce n’est pas tant que la logique de la dette fonde son lien à ses congénères, mais c’est plutôt que les logiques de résolutions des dettes sont faites – de tout temps – de bien assez de discours et de symboles pour qu’elles se glissent systématiquement comme intermédiaires de l’idée qu’il se fait de lui et de son lien à ses congénères.
Le « système du jugement » dans toute sa profondeur archéologique est identifié. L’homme, c’est l’animal qui juge. Mais enfin, par-là manifestement, on sacrifie à quelque chose…
La monnaie est une intermédiation, c’est un médium, au même titre que le livre, le bateau, ou « les médias ». Mais, en tant qu’intermédiation culturelle, elle est l’objet d’une production spécifique, et elle impose des nécessités qui sont propres à sa reproduction. Ce médium est porteur d’une influence culturelle spécifique qui participe de son fonctionnement : si le bateau suscite une certaine culture de la discipline du travail, et si la culture des médias normalise les réflexions, la monnaie, elle, diffuse une certaine culture du nombre. Et la complexité de cette affaire tient principalement dans le fiduciaire, le paiement au moyen d’un crédit institué par une autorité, ce qui au fond repose sur un système organique de croyances sur les croyances des autres.
Il n’est pas nécessaire d’attendre le billet de banque ou le système bancaire comptable de la Renaissance pour pouvoir parler de fiduciaire. Car le modèle archaïque de la délégation de confiance est celui du fermage et de la saisie. Une terre est confiée en culture à un sujet par le souverain qui en attend un tribut en retour à la fin de l’échéance, et ça y est, il y a des attentes, des problèmes de confiance, il y a monnaie : devoir du sujet de travailler pour obtenir cet avoir, ce crédit, cette accréditation de la part du souverain ; et cette dette entre les mains du souverain, cumulée quantitativement avec de nombreuses autres, forme une sorte de montagne d’avoirs, qui fonde le crédit propre du souverain. Crédit qu’il se met à monnayer, à instituer comme intermédiaire des échanges entre ses sujets pour faciliter leurs coordinations, leurs promesses tenues, et finalement renforcer encore sa propre puissance.
Une monnaie ce n’est pas qu’un registre ou qu’un jeton ; c’est aussi la crédibilité de l’émetteur derrière, et tout le système de mesures qui accompagnent son fonctionnement créateur d’un domaine d’équivalences qui permet de juger des choses les unes par rapport aux autres.
Or, aujourd’hui, dans ces ensembles de jugements de valeur « sérieux » qui enchevêtrent des prix et des jugements d’autorité sur les états de faits, les énoncés statistiques servent, soit à conjurer la possibilité de l’évènement – c’est-à-dire empêcher qu’il se passe quelque chose précisément –, soit à provoquer quelque chose qui serait de l’ordre du non-évènement (stabilité, substituabilité, réversibilité, sécurité, etc. ). Plus la raison progresse, plus le calcul est sophistiqué, plus les énoncés statistiques sont sûrs et autoritaires, plus les acteurs ont peur de la marginalité et se conforment à leurs résultats, plus l’histoire se fige dans l’inaction. L’histoire se finit. Le politique décède. C’était fatal.
Et ce qui l’est tout autant, c’est que cette rétention du « quelque chose » appelle tout aussi bien en creux une éruption de quelque chose, une explosion tectonique, un évènement dantesque à la hauteur de la conjuration répétée encore et encore. Au fur et à mesure, les subjectivités se remplissent de l’intuition d’un tel déchaînement à venir. Quelque chose se charge, enfle et gonfle, une tension s’accumule, lentement, mais sûrement, tout un chacun peut le sentir. Ça en devient palpable, les subjectivités l’appellent, les petits gestes du quotidien l’invoquent subrepticement…
Mais ça reste encore et toujours sous la surface, car pour y faire face aujourd’hui, le contrôle des activités civiles par la monnaie, renforcé par les technologies numériques de l’information et de la communication, trouve son aboutissement idéal dans un système de contrôle des comportements par crédit social étatique. De là peut se déployer l’assujettissement numérique.
Les projets de Monnaie Numérique de Banque Centrale sont une première étape de surveillance monétaire. Ensuite, la « tokenisation » de tous les actifs ouvre aussi des perspectives intéressantes… Le Big Data et l’Intelligence Artificielle nous mènent-ils alors vers une féodalité numérique hypersurveillante, n’intégrant plus les travailleurs que par des emplois dégradés d’opérateurs à faible valeur ajoutée, asservis par des algorithmes, ubérisés ?
Les villes deviennent alors des camps de concentration à ciel ouvert. Ça a l’air joli vu du dehors, tout est bien rangé, bien obéissant, pas un pet de travers, mais à l’intérieur ça souffre le martyre de la précarité dans les têtes. Mais, comme ça ne se voit pas, l’investisseur croit qu’il y a là une ressource infinie sur laquelle il peut tirer sans fin, et il n’y a personne pour l’arrêter…
Vers l’assujettissement numérique donc, issue fatale ?... Peut-être… si tant est que tout cela ne soit pas fauché en plein vol par un crash écologique… Le pire serait peut-être aussi que les deux se combinent.
D’autant que l’État est devenu pour l’investisseur une piñata sans défense qu’il s’agit de cogner à coups d’actions de lobbyings pour ouvrir la cage à profits. Régulations favorables, appels d’offres publics juteux, concessions subventionnées, approvisionnements publics défectueux : ce sont tout autant de créations de marchés nouveaux, c’est-à-dire d’opportunités de profits faciles… De ce point de vue, l’entreprise, c’est juste une machine à s’approprier des externalités positives par la confiscation et l’exploitation des biens communs.
On accroît artificiellement les statistiques de richesse non parce que le bien-être de la population a augmenté, mais parce qu’on a étendu le calcul marchand à ce qui avant n’était pas marchandé (et ça ne rend pas les gens plus heureux pour autant). Et ces chiffres bidonnés viennent donner force au discours doctrinal qui prône la poursuite du mouvement d’ingénierie sociale libérale.
Et on arrive aux disqualifications sociales et aux confiscations des discours. Là, confusément les citoyens sceptiques se sentent dépossédés et bâillonnés par leurs représentants. Et pour se libérer de leur malaise et retrouver un semblant de dignité, ils sont invités – au nom d’un soi-disant « sens des responsabilités » – à étouffer le citoyen en eux de leurs propres mains en se convertissant à leur tour au parti de la phobie de l’État.
Le citoyen, on se méfie de plus en plus de lui, à coups de matraque et de marketing politique si il faut. La figure souveraine du citoyen est de plus en plus sourdement assujettie aux intérêts de l’investisseur souverain.
Cette affaire révèle une chose : cette histoire de la Modernité libérale n’est pas celle d’une émancipation progressive des peuples. Dans la Modernité, la liberté on nous la sert à toutes les sauces, mais la liberté est une technologie gouvernementale du point de vue du sujet souverain de la raison d’État. Car, par le laisser-faire, le marché est devenu par là même un lieu de révélation de la vérité des demandes et des capacités de la population, à partir duquel le souverain peut statistiquement ajuster le gouvernement de lui-même.
Mais bon… certes le libéralisme politique est une découverte majeure qui fonde notre subjectivité citoyenne moderne et c’est heureux. Mais il ne faut pas se tromper sur le sens de l’histoire dans laquelle nous sommes pris jusqu’à aujourd’hui… Si on n’identifie pas convenablement les causes de ce qui nous arrive, on n’agit pas sur ce qui est déterminant. Or c’est à cette condition de lucidité que nos actes citoyens reprendraient le sens que nous voulons leur donner.
Sinon, les révoltes citoyennes surgissent au risque de n’être que gesticulations dans l’obscurité. Ça prête trop le flanc à la récupération :
– récupération politique : l’idéal révolté était beau, mais finalement ça n’a servi qu’à faire monter une nouvelle élite,
– récupération économique : c’était bien ce qu’on faisait, mais finalement il n’en est resté que ce qui a atteint le succès commercial,
– récupération sociologique : la tentative de vie alternative fut instructive, mais finalement, avec l’adoption généralisée, c’est revenu dans l’ordre du système d’exploitation des plus faibles par les plus forts.
Donc méfiez-vous de tous les salauds survoltés qui veulent vous embrigader dans leurs « armées de libération » au nom de l’efficacité de l’action. Un mouvement social est fort, non parce qu’il est violent et efficace dans l’action, mais parce qu’il est patient et tenace. Or la patience réclame des convictions nettes et stables, c’est-à-dire des convictions cohérentes. Donc, à ceux qui réclament une solution pour l’action politique citoyenne en conclusion, c’est par là qu’il faut commencer, voilà tout. D’abord, la cohérence [note 3 — S’il vous plaît, n’y voyez pas là un appel à cesser les luttes, au contraire. Mon idée est bien plutôt carrément que tous ceux qui ont pris des coups de matraque et des condamnations judiciaires lors de luttes collectives citoyennes, alors qu’ils manifestaient pour la défense ou l’acquisition de droits sociaux, tous ceux-là, au moment où ils finissent par obtenir la reconnaissance républicaine du bien-fondé de leur cause, devraient se voir remettre la Légion d’honneur pour services rendus à la démocratie. Là, « Légion d’honneur », ça ferait sens.].
Retour au point de départ : reste à comprendre pourquoi nous sommes incapables de passer à un monde plus écologique. Pourquoi faisons-nous si peu pour faire face au changement climatique ? Pourquoi les lanceurs d’alerte ne sont-ils pas vraiment crus ? Tout le monde parle de problèmes de « prise de conscience », et nos sociétés occidentales s’enfoncent de plus en plus dans les logiques propagandistes, où plus que jamais, l’argent est le nerf de la guerre. L’urgence écologique remet la rationalité individuelle en cause. La rationalité appelle à réfléchir sa rationalité.
Corruptions ? Malfaçons ? Occultations ? Bref, le problème c’est que dans tous les cas, dire que la monnaie participe à la constitution des sujets et de leurs points de vue c’est une position extrêmement difficile à tenir d’un point de vue rationnel.
D’abord parce que ça disqualifie d’entrée le sujet même de l’énonciation de l’objectivation (que serait ce dehors de la rationalité « supra rationnel », d’où l’on jugerait de la rationalité du banquier et de l’ingénieur ?). Une conception de soi aussi problématique réclame des fondements méthodologiques substantiellement développés pour pouvoir être tenue pour consistante.
Cela dit, la construction de cette vision historique des rapports du sujet à la monnaie n’a pas consisté à développer une théorie du sujet, mais à faire une histoire des processus de subjectivation en rapport aux processus monétaires. En partant de l’hypothèse que ces processus sont pris dans des nécessités spécifiques : les nécessités de l’exercice du pouvoir politique, la raison d’État.
La notion de responsabilité est alors apparue au centre de cette histoire (les individus ont des « comptes à rendre »), notamment en tant qu’elle renvoie directement à la considération d’une instance de souveraineté. C’est que, la crédibilité de la parole du souverain est tout à fait importante dans le fonctionnement d’un système monétaire.
Partant, on a pu commencer à voir qu’à travers la circulation monétaire comprise comme circulation des moyens d’extinction de la dette, c’est tout un système d’accréditation des sujets et de distribution de lois du silence sur leurs paroles qui fonctionne. Et là, un certain rapport à la monnaie fait problème par rapport au droit à la parole dans la cité…
En effet, par la circulation monétaire passant à travers les trois figures du souverain que sont le citoyen, l’investisseur, et le consommateur, les conditions d’existence des sujets sont conformées aux logiques de la maison, du stock, et du calcul.
C’est que, par la domesticité (privée ou publique), le commerce, et le mercenariat salarial, les sujets se fournissent en moyens de paiement. Or ces trois types de moyens de « gagner sa vie » sont trois portes d’accès fondamentales aux moyens de libération, par lesquelles les sujets sont assujettis à la monnaie : par la Lignée, par la Terre, et par le Nombre.
Ces combinaisons sont à chaque fois historiquement spécifiques et localement singulières. Mais dans tous les cas, l’ensemble des combinaisons est borné par la raison d’État. Ce fonctionnement repose sur la formation de sujets « responsables », qualifiés pour tenir des discours « sérieux ». La fiabilité sociale des paroles est en jeu.
De la sorte, par la fourniture de moyens de libération de la dette à ses assujettis, le souverain valide leur activité et accrédite leur autorité dans son royaume. Et par le contrôle de cette intermédiation culturelle, il exerce une hégémonie culturelle, sur eux, par eux, à travers eux. Ça transite essentiellement par le goût de ceux qui fournissent les moyens de paiement et commandent les activités au fil des cascades de hiérarchies qui organisent les filières.
Ainsi, il y a une guerre du goût entre le citoyen, l’investisseur, et le consommateur, dont l’enjeu est la détermination de l’esthétique de l’existence du sujet humain.
Cette vision ouvre de nouvelles perspectives de réflexions sur la rationalité de l’organisation sociale de la rationalité, notamment à travers la considération de l’évolution historique de l’équilibre des pouvoirs économiques entre les fournisseurs de moyens de paiement : entre le citoyen, l’investisseur, et le consommateur.
Pour le citoyen, ce changement de perspective peut ouvrir la possibilité de nouvelles normes de comportements de consommation, et de nouvelles stratégies de luttes politiques pour contenir les abus de l’investisseur et transformer l’offre par la demande : des stratégies plus pragmatiques que la radicale stratégie révolutionnaire, des stratégies complémentaires, plus immédiates, et peut-être aussi plus effectives.
Car enfin, il reste que si l’argent est au cœur du problème, c’est parce qu’il est l’opérateur de cette organisation des pouvoirs. Ce n’est donc que par lui que le citoyen peut reprendre la main… en tant que consommateur. Puisque dans une « société de consommation » ce n’est plus un homme une voix, mais un dollar une voix, c’est par l’organisation d’une union entre le citoyen et le consommateur qu’un contre-pouvoir robuste à l’investisseur est possible. Il faudrait donc trouver à penser collectivement ce que pourraient être ces sortes d’Associations Politiques de Consommateurs…
Après, voter avec ses dollars c’est bien. Mais il subsiste un problème redoutable : à quelle autorité se fier pour guider ses comportements d’achats citoyens ? C’est que le problème n’est pas simplement politique ; bien au-delà, il est également épistémologique.
La pensée scientifique rationnelle est un attribut du souverain qui se dote de facultés exercées par des corps intermédiaires qui le constituent. Mais la science rationnelle n’épuise pas le contenu de la pensée du souverain. Parce que la vérité n’a pas de force intrinsèque. Inutile de lever le poing vers le ciel. La vérité ne lutte pas, elle constate. Et en fait, la vérité rationnelle n’est souveraine que dans la mesure où elle coïncide avec la volonté du souverain, son système de valeurs et les nécessités de l’exercice du pouvoir.
Sur ce point, toute vérité socialement valorisée a besoin d’un octroi de crédit, or, à cet endroit, l’investisseur capitaliste est venu occuper toute la place.
Dès lors, pour la forme démocratique du souverain, s’il s’agit de reprendre à la base, ce serait peut-être plus clair pour le citoyen de se demander collectivement au nom de quelle valeur doit fonctionner l’intermédiation monétaire : au nom de la propriété privée ou au nom de la libre autodétermination de soi ? Et puis : dans quelle mesure ces deux objectifs peuvent-ils coïncider ?…
Pour l’instant, on en est toujours là : ce sera au nom de ce que vous voulez tant qu’au final c’est au nom de la puissance du souverain. Car cette inquiétude est la condition d’existence du sujet souverain. Et la modalité monétaire d’intermédiation est intrinsèquement liée à ce souci de soi spécifiquement orienté vers la puissance. C’est que, les rapports entre monnaie et raison d’État, ce sont les rapports entre l’intermédiation transactionnelle et les nécessités de l’exercice du pouvoir. En temps de paix, on peut croire que c’est obsolète et que la circulation monétaire sert à tout un tas d’autres choses hétérogènes à la puissance du souverain, mais il reste que la visibilité de la persistance de cet impératif de puissance dans l’histoire n’est qu’une question d’intensité de l’état d’urgence. Donc, quelle que soit la voie politique empruntée, il faudra faire avec cette nécessité-là.
Autrement dit, la résistance première à laquelle toute subversion révolutionnaire doit penser, c’est celle que lui opposera la raison d’État. Et mieux vaut ne pas se tromper de diagnostic historique quand on se jette à l’eau de l’action politique… C’est un coup à y engouffrer toute sa vie pour rien au final… (Thorstein Veblen se doutait-il que son ouvrage sur la « classe de loisirs » (1899) serait utilisé après lui comme une arme pour accroître encore plus l’assujettissement publicitaire ? Et que dire aussi de l’œuvre de Guy Debord ? Et…, etc., etc., la liste est interminable… abyssale… terrorisante… À quoi bon continuer à penser et à user de notre raison critique dans ces conditions ? Ça devient dérisoire… ).
Reste qu’aujourd’hui, dans cette guerre du goût, les peuples sont – plus que jamais – prêts à tordre le bras aux pouvoirs bancaires. Car jamais dans l’histoire de l’humanité ils n’ont été à ce point en capacité de le faire. Et justement, jamais l’urgence de le faire n’a été si grande.
Alors, le communisme est un joli mot ; mais le problème c’est que, la vision de Marx – pour toute vraie qu’elle soit – et l’appel à la révolution comme conquête du pouvoir d’État, ça ne marche pas par rapport aux soucis productivistes de l’investisseur, ça ne fait que les renouveler, et du coup ça n’est plus utile aux démocraties libérales pour faire face à l’impasse écologique d’aujourd’hui. Et puis la raison d’État elle-même y est rétive [note 4 — L’investisseur capitaliste est désormais beaucoup trop puissant pour être frontalement renversé par les armes. La guerre est son alliée sur tous les fronts, qu’ils soient militaires ou civils.]. Il faut en prendre acte. La solution n’est donc plus tellement prioritairement la révolution directe contre le système de subordination du travail au capital, mais bien plus la désertion vers l’alternative (ce que les Anglo-Saxons appellent le « conscious quitting »), pour forcer l’investisseur à suivre le mouvement. Là encore : faire avec le fait que le pouvoir de défection est au centre du jeu libéral.
Si un producteur fait un mauvais produit, le consommateur souverain doit pouvoir le sanctionner en n’achetant pas son produit. Et de la même manière, si une banque produit une monnaie en réalité insolvable parce qu’elle repose sur un collatéral malfaisant, le consommateur doit avoir le pouvoir de lui retirer son agrément de créateur monétaire dont elle a fait un usage abusif.
L’objectif est de faire fi des soucis productivistes qui fragilisent les systèmes sociaux pour prendre plutôt la voie du low tech, qui est la seule voie robuste et résiliente face au crash écologique qui se profile devant nous [note 5 — La robustesse est la capacité à maintenir un système stable malgré les fluctuations.] ; en considérant que cela comprend de manière inhérente l’introduction d’une éthique collective du consommateur citoyen : viser à ne pas laisser le travail abrutir le citoyen, car ça porte atteinte à la constitution épistémique du sujet souverain.
Car enfin, la confusion actuelle dans l’espace médiatique est tellement généralisée… Même la constitution d’une autorité scientifique indépendante au niveau mondial (GIEC) se trouve emportée par la controverse universelle de la guerre de tous contre tous pour le profit, l’accaparement des ressources, et la domination politique [note 6 — C’est tragique : les gens ne se rendent pas compte à quel point les scientifiques sous-estiment leurs résultats par souci d’autorité, et à quel point les écolosceptiques surestiment leur enthousiasme par intérêt.]. Aucun acteur n’est assez sacré pour s’élever au-dessus de cette mélasse abrutissante. Seule persiste la crédibilité octroyée par l’argent. Des milliardaires peuvent alors baratiner ou faire baratiner, ça gobe à tous les étages.
Les esprits tabassés ne peuvent guère plus se fier qu’à la vérité des allégeances et n’accordent plus rien pour la vérité comme cohérence. Pour se faciliter la vie dans ces conditions, les sujets adaptent leurs croyances en fonction de l’évolution de leurs allégeances. Et ce qui fait de cette posture une stratégie dominante pour l’individu, c’est que tout appel individuel à la cohérence de la raison d’État se heurte au principe de responsabilité du sujet souverain. Quoi qu’il en soit, il faut que les individus qui le composent répondent de leurs actions auprès de lui.
Les discours de responsabilité sociale et écologique se fracassent donc sur les principes de responsabilité politique et économique. C’est que, dire l’incohérence ne suffit pas, il faut pouvoir la savoir, vraiment, la vivre et l’éprouver. Et manifestement le citoyen consommateur ne parvient pas à pouvoir savoir cette incohérence écologique de ses comportements. La réception est impossible. Ça ne veut pas savoir. Déni.
La clé est pourtant là : ne croire qu’aux allégeances c’est laid (nier le viol d’un enfant par exemple, parce que l’auteur des faits est quelqu’un de trop important à qui on doit allégeance, combien de fois on a vu ça ? C’est légion… ). Ça débouche toujours sur la corruption, le lien mafieux, et la loi du silence généralisée.
À l’inverse, le chemin d’une existence esthétique suit la volonté de vérité comme cohérence. Ça n’a rien à voir avec la radicalité ; déjà parce qu’il n’y a pas de racine en matière de vérité. Ça a bien plutôt à voir avec un courage de la vérité. Courage de vouloir savoir, courage de voir en face ses propres déterminismes, courage d’être soi, courage de dire : Sapere aude. Se cultiver humblement à l’écart de toute alliance, en restant attentif à ne jamais céder ni aux mouvements de foule ni aux pouvoirs prescripteurs de l’argent.
Pour rompre la loi du silence en la matière, pour se sortir de la logique des « voix autorisées », avoir le droit au dire, calmement, pleinement, personnellement. Ce n’est pas juste une histoire de liberté d’expression du n’importe quoi. C’est bien plutôt un droit à la maîtrise de ses propres conditions d’énonciation de soi. C’est un droit à la prédisposition pour soi-même du pouvoir de parler clairement de son point de vue.
Alors laissez les gens dire qui ils sont, et comme ils souffrent de tous ces risques qu’on leur met sur le dos pour les inciter à ceci ou à cela. Laissez les gens se le dire à eux-mêmes qu’ils en ont plein le dos du « bullshit money ».
Y’a pas de : « Mais on ne peut pas dire ça ! » Si, si, on peut. Ah ! le droit à la parole… voilà la grande affaire cosmique à travers les siècles ! Ça se joue déjà dans l’enfance… ça laisse des traces terribles… On s’en fait des traumas pas possibles… Et puis dans la vie des adultes « matures », ça passe ensuite son temps à se la contester à longueur de temps ; et comme de juste – mesquine – ça se tapit sous le discours explicite, dans le non-dit, puisque ça porte justement sur les conditions d’énonciations. Ça se voit facilement pourtant : c’est tout ce qui concerne ces petits accrocs, ces micro-conflits où les gens se coupent la parole et se la passent pas bien. Dans le fond quand on y pense c’est de la déroute de rythme, quelque chose de l’ordre de l’erreur musicale, de la désharmonie bien entendu, du désaccord ça va sans dire – bref c’est forcément de l’acte dans les paroles. Parce que, on pourrait en parler, mais si c’est en se coupant la parole par là même, on comprend qu’on touche là à un feu indicible qui ne s’éteint jamais.
La délicatesse est fragile, comme tous les biens communs. C’est la dimension poétique du langage elle-même : le rythme ne peut s’exprimer que par lui-même. Question de vibrations comme on dit. Mais il faut bien le dire, la communication technique est complètement sourdingue sur toutes ces choses, complètement dans les choux. Le « peuple de la win » n’y voit que du feu.
Reste que finalement, tout au fond, une perspective de progrès est retrouvée : arracher le respect de l’esthétique de l’existence individuelle à la raison d’État du souverain.
Pour en finir avec l’éternel retour des guerres et des camps de concentration. Pour sortir de la gouvernementalité utilitariste, c’est la qualité des temps qui devra changer. Non pas pour un temps utile, pas forcément sacré non plus, mais pour un temps sans but, d’une tout autre intensité, pour une autre présence du présent… Et peut-être arriverons-nous à être de bons ancêtres pour les générations futures des siècles à venir. Car l’affaire est urgente et de longue portée, l’obstacle est considérable et il va nous falloir être à la hauteur. L’avenir nous regarde.
Cela dit, en fait, je me suis trompé dans l’introduction de cet ouvrage : si, la culture de soi a à voir avec la dignité. Car pour se réaliser, le sujet a besoin d’accomplir personnellement quelque chose qui donne sens à son existence sociale. Et pour ça, toute la question est de pouvoir se consacrer à l’otium, la culture de soi désintéressée, et ce, en toute dignité (or la seule culture gratifiée de dignité aujourd’hui dans le monde occidental, c’est la culture bourgeoise où tout se négocie).
Autrement dit, bataillez pour le droit à l’errance nomade de votre prochain, c’est-à-dire pour le vôtre. Pour aller vers une société de l’amateurisme où les personnes créent leur propre bien-être par leurs activités libérées de la contribution à la production marchande de la puissance. Plein de danseurs inexacts partout, de poètes approximatifs, de musiciens inutiles et de savants farfelus, ce n’est pas un problème, c’est une société de personnes passionnées et heureuses, où parmi elles émergent un plus grand nombre de virtuoses et d’inventeurs authentiquement géniaux (déjà, ça nous changera des héritiers génétiquement sélectionnés et des fieffés apprentis sorciers irresponsables derrière leurs « manettes » et leurs « tableaux de bord » « rationnels » qui ont mené le monde au bord du gouffre). Une société où chacun a droit à la virtuosité futile dans le délire qui lui convient ; c’est une société plus créative, plus intelligente, une société plus efficiente. Où ceux qui veulent courir le peuvent, mais aussi où ceux qui explorent de nouvelles formes d’existence sont des explorateurs de l’humanité. Même si les outils de l’ingénieur aux commandes ne peuvent pas le saisir (c’est là tout le problème : comment le pourraient-ils, puisqu’il est urgent de ralentir les circulations dans les sociétés civiles et de rendre le temps au temps ?), le monde en a besoin.
Pour ma part, mon exploration, ça a été d’écrire malgré tout ce livre fleuve, à contre-courant de la gestion rationnelle du temps, non pour créer des engagements, mais pour inspirer des créations.
À vous de jouer maintenant.