Cosmos, logos, nomos
« ADRASTE (à Thésée): Tu me diras peut-être:
"Pourquoi n’as-tu pas songé au Péloponnèse, au lieu de choisir Athènes pour la charger de cette tâche ?"
Soit, il est juste que je m’en explique. Sparte a un cœur de pierre, sa conduite n’est que fourberie ; et les autres puissances sont chétives et sans force. Ta cité est la seule qui pourrait assumer la tâche dont il s’agit. Elle ne détourne pas les yeux de ce qui mérite pitié ; et elle est sous la houlette, en ta personne, d’un jeune et digne prince. C’est faute de cette grâce qu’ont péri bien des États :
il leur manquait un chef. […]
THÉSÉE : Soit, je le ferai. J’irai chercher les morts :
j’essaierai d’obtenir main-levée à l’amiable ; sinon ce sera par la force des armes,
et les dieux ne me refuseront pas leur aveu.
Mais je tiens à ce que tous les citoyens (d’Athènes) m’approuvent.
Ils approuveront puisque telle est ma volonté ; mais en leur donnant voix au chapitre
je m’attirerai mieux les sympathies du peuple. Car c’est lui que j’ai institué seul souverain de cet État auquel j’ai donné la liberté et un droit de vote égal pour tous. »
Euripide, Les Suppliantes
La justice par la mesure : durant des siècles dans le monde hellénique, ce principe se traduit concrètement à travers tous les comptoirs grecs par l’usage dans les transactions d’une petite balance à levier : le statère. Cette balance ingénieuse est encore utilisée sur les marchés méditerranéens de nos jours ; elle met en rapport le poids de la marchandise d’une part à un étalon de mesure de poids d’autre part. Et ce référent à l’époque de la Grèce antique, ce n’était pas le poids étalon d’un kilo (qui est une invention de la Révolution française) mais le multiple du poids d’une pièce d’argent. Ce multiple est plus ou moins grand selon la valeur relative communément admise de la substance à peser (bois, pierre, viande, vin, etc. ), car les Grecs savaient bien qu’à poids égal, toutes les substances n’ont pas la même valeur. Ce multiple se traduit sur la balance par la distance du gradient sur le levier (le « fléau »), en contrepoids d’une pièce d’argent standard, qui finira par prendre le nom de l’instrument : le statère (statêr : « balance », « prix d’une chose ») [note 1 — 1 statère d’argent pouvait valoir entre 2 et 4 drachmes d’argent, 1 statère d’or entre 20 et 28.].
Le statère s’institue à l’usage comme un étalon de mesure général des poids des choses dans leur rapport à la valeur. Ainsi toutes les substances sont mises en rapport dans un vaste domaine transactionnel de substitutions possibles, un domaine fait de jugements de valeur rationalisables.
1 statère correspondait à ce qu’il fallait pour vivre dans une cité grecque à l’époque antique classique. Un bon repas en ville coûte 1 obole, et un hébergement frugal se trouve pour 2 oboles. Cela dit, un esclave vaut au minimum 70 drachmes, et une maison 3 000 drachmes.
La drachme athénienne est de loin la monnaie la plus répandue dans le monde antique (la « tétradrachme » (4 drachmes) était le statère athénien, elle faisait 4,32 g d’argent, soit un centième de mine attique). Le puissant réseau des comptoirs et des changeurs grecs l’impose comme monnaie standard du commerce méditerranéen. Frappée du profil d’Athéna sur l’obverse et de l’effigie de la chouette de Minerve sur le revers [note 2 — Sur leurs pièces, les Grecs affichent leur mythologie, leurs dieux (et leurs attributs symboliques).], elle était réputée pour la netteté de sa frappe et la perfection irréprochable de sa mesure, exempte de toute adultération. Cette réputation monétaire impeccable participa grandement à la puissance commerciale grecque. C’est ainsi que la démocratie athénienne s’est donnée comme un modèle universel ouvert sur l’extérieur.
L’époque de la Grèce antique, ce n’est pas l’acte de naissance de la monnaie, c’est l’acte de naissance de l’usage massif de la monnaie métallique manuelle : les pièces de monnaie. C’est que, l’usage populaire de la monnaie métallique manuelle, ça fait du souci de la mesure un bien commun. C’est l’instrument qui va de pair avec le développement du marché et de la rationalisation décentralisée des activités quantifiées. Le problème de l’objectivité des représentations s’intensifie (phantasia kataleptike).
Cela dit, la rationalisation des activités individuelles des hommes libres repose sur une normalisation culturelle tout à fait habituelle. Après tout, qu’une norme soit rationnelle, il n’en reste pas moins qu’elle fonctionne comme une norme. Le processus reste culturel.
Mais, dans l’exercice du pouvoir, quelque chose s’est abstrait, quelque chose se soustrait aux pratiques, monte en abstraction. Alors, pour y voir clair, dernier point d’introduction de l’enjeu : c’est chez Aristote (notamment dans L’éthique à Nicomaque) qu’on trouve cette idée que la monnaie n’est qu’un instrument des échanges. Ce point de vue instrumental sur une monnaie soi-disant neutre vise à dépolitiser la monnaie en faisant abstraction de la présence du sujet souverain à sa fondation.
En présentant sa monnaie – son unité de mesure de la valeur – comme un objet de nature, politiquement neutre, et doté de sa logique propre, la civilisation grecque invente un mode de domination politique tout à fait nouveau, culturellement ouvert, tolérant, libéral.
C’est sous le sceau d’une certaine occultation que s’est impulsée l’extension de l’hégémonie culturelle des banquiers grecs : le système métrique est une composante essentielle de la raison d’État, adjacente à la machine de guerre. Par là, les Grecs inventent Le Politique. Le kratos (pouvoir de commandement) est déposé au centre de l’agora (place publique).
Chez Platon, dans les Lois, l’agora est une place de marché comme lieu de révélations de vérités commerciales (emporos) sur l’abondance ou la rareté des approvisionnements. Mais dans La République, l’agora c’est aussi un lieu de révélations de vérités politiques sur les états de rapports de force en place dans la cité (agôn). La place de marché est un lieu de justice : un lieu de mesure et de démesure. L’agora est le lieu premier de manifestation publique des intermédiations produites par les transactions économiques, politiques, et culturelles. Et en tout état de cause, la volonté de vérité qui circule à travers les transactions participe de l’entretien de la philia qui maintient l’unité de la cité. La monnaie émise par la cité contient symboliquement cette concorde.
Ensuite, Aristote met en perspective les régimes politiques par rapport à un critère de corruption [note 3 — Déstructuration des relations fonctionnelles d’un système : de la monarchie à la tyrannie, de l’aristocratie à l’oligarchie, et de la république à la démocratie.]. Sa pensée vient parachever une longue tradition de réflexion hellénique sur l’art de gouverner les hommes.
Le caractère tragique de cette problématique de la corruption du régime politique de la cité vient de ce que les sujets n’ont la plupart du temps qu’une très faible capacité autonome d’évaluation de la fiabilité des choses. Ils s’en tiennent à l’habitude et aux conventions. Somme toute, on sait très peu de choses vraiment de soi-même. La plupart du temps, on s’assujettit au point de vue d’une autorité ; d’où le surgissement continuel de puissantes logiques mimétiques potentiellement catastrophiques. Les Grecs en étaient bien conscients. Et c’est pour contrôler ces catastrophes politiques de la démesure (hubris) qu’une intense réflexion se fait sur les régimes politiques qui conditionnent les relations de pouvoir, les capacités de connaissance, et les possibilités de subjectivation, les possibilités de constitution des sujets de droits acceptables dans la cité. Car la puissance de la cité dépend d’un conditionnement bien mesuré de ses sujets.
Voilà pourquoi, chargée de tout un ensemble d’enjeux politiques majeurs concernant la prise de parole dans la cité, la rhétorique occupe une place importante dans la culture grecque – qui est ancestralement une culture poétique orale.
Cela permet de comprendre aussi pourquoi les pensées de Socrate, Platon et Aristote constituent la colonne vertébrale de la philosophie politique naissante. En effet dans cet axe, c’est toute une conception de la vérité qui bascule avec la philosophie platonicienne. La vérité grecque (avant Platon et Aristote) est alètheia : ce qui ne s’oublie pas. La vérité du coup d’éclat politique est le signe le plus puissant qui soit [note 4 — Kléos, la gloire, est la voix anonyme qui porte les nouvelles, passant d’une bouche à l’autre.]. Alors que la vérité « latine » (à partir d’Aristote) est veritas : propriété d’un discours qui est conforme aux états de fait. Reste que dans tous les cas, dans un rapport de force, seule importe la vérité de la force victorieuse dans les faits.
Mais enfin, ce qui est important concernant la conception grecque de la vérité, c’est de fonder ses opinions non sur les choses impermanentes qui ne font que passer, mais sur ce qui est immuable (ou du moins cyclique et infiniment récurrent). Alors, concernant ces choses, notamment celles qui viennent, qui passent, et qui reviennent, ces deux conceptions de la vérité peuvent coïncider. La dernière conception reste une modalité de la première. L’énoncé d’une loi de la nature des choses, conforme aux faits observés, tend à rester à la postérité et n’est pas oublié, tant qu’il n’est pas réfuté par l’observation de faits contraires.
La mémoire (mnémosyné) est mère des muses (mousaï) qui inspirent les hommes. Ainsi, par ce souci de la mémoire des choses vraies, progressivement, les sagesses se fixent et s’institutionnalisent. À l’époque hellénique classique, les écrits se multiplient, se stockent en bibliothèques, circulent, et donnent lieu à des reprises de réflexions, des critiques, et des débats publics.
Dans la pensée grecque de l’ordre social, on distingue archaïquement d’une part le polis de la cité, et d’autre part le némò [note 5 — L’origine étymologique du terme est pastorale : « faire paître ».]: la distribution des quantités nomades sur les territoires alentour. Du coup, la raison d’État grecque est la première à se formuler à elle-même explicitement l’idée que pour organiser les collectifs, il y a trois modalités :
– l’organisation lignagère,
– l’organisation territoriale,
– l’organisation numérique.
L’organisation lignagère projette archaïquement l’opération mentale de la causalité des antécédents aux succédants. Elle fonde traditionnellement la légitimité des pouvoirs monarchiques.
Le principe d’organisation territorial consiste à englober les tissages des lignages et des territoires dans un espace astronomique. Parce que l’astronomie, c’est l’art de « conduire les astres ».
De là, les Grecs sont les premiers à déplacer cet englobage d’un espace astronomique vers une pure étendue mathématique. Ainsi, la loi de la cité grecque – le nomos – est d’abord numérique, arithmétique. Alors que le logos grec – fondamentalement conçu comme « raison du monde » (« parole, relation, raison qui découle de l’usage du langage ») – est d’abord accessible par une géo-métrie (« mesure de la terre »).
L’État archaïque mésopotamien enveloppait un espace fait de points notables et d’espaces vides, de sommets lumineux, denses et clairs, et de profondeurs obscures, désertiques et inconnues. La cité grecque, elle, se développe comme centre urbain immanent d’une étendue homogène géométrisable, faite de parties divisibles aux relations modulables (écoumène).
Dans la pensée grecque il y a une subordination du nomos au logos, une subordination du nombre à un espace homogène et idéal comme celui du tableau ; il y a un assujettissement des lignages et des territoires à la puissance métrique de la raison d’État.
Ce n’est pas que le nombre devient nombrant par lui-même, comme par le mouvement historique immanent d’un esprit objectif. C’est plutôt que, pour l’activité gouvernementale du sujet souverain, il y a un élément arithmétique dans lequel le nombre sert à maîtriser des matières quelconques (matières premières, matières secondes manufacturées, populations vivantes… ), à en contrôler les stocks et les flux, les variations et les mouvements, les extensions et les intentions, en encadrant les actions et en suscitant les passions. Mais toujours de la même manière : en les assujettissant au cadre spatio-temporel de l’État, en territorialisant le nombre dans les grandeurs métriques propres au sujet souverain.
En effet, le problème du calcul – ou de l’arithmétique – gouvernemental apparaît avec le traitement des grandes quantités, et des grandes variétés de matières, dans leurs mises en rapports, et dans leurs distributions dans l’espace. Le nombre n’est pas seulement moyen de compter et de mesurer des objets, c’est un moyen pour les dé-placer. L’unité arithmétique de base est une unité d’agencement [note 6 — Ex. : 1 homme/1 bœuf/1 terre, ou : 1 homme/1 cheval/1 arc.]. De sorte que tout agencement a une dimension logistique dans sa constitution même, et une dimension stratégique dans ses effets.
C’est en cela que la conception culturelle de l’espace et de l’univers est une pièce centrale de la raison d’État d’un sujet souverain. Car l’indépendance du nombre par rapport à l’espace ne vient pas d’une sorte de « puissance d’abstraction » dont il serait lui-même intrinsèquement porteur, mais de la nature possible d’un espace homogène et lisse dans lequel le nombre lui-même pourrait se déplacer. Dans la société pastorale grecque, c’est le nombre lui-même qu’on envoie paître.
Ainsi, par opposition à la géométrie de l’espace immeuble, le nombre peut se faire meuble dans l’espace et, dégagé des dimensions métriques et des déterminations géométriques, il peut même devenir réflexion rythmique pure.
Cela dit, pour la mesure du temps durant la période classique, chaque cité a son système de datation, son propre calendrier, ses propres lois. Les archontes de chaque cité en sont les conservateurs. Même si progressivement, les chroniqueurs grecs (Ératosthène par exemple) initient une homogénéisation en utilisant pour référence la périodicité olympique (les plus anciennes traces des premiers jeux Olympiques remontent à - 776). Et puis, au demeurant la conception culturelle du temps est homogène : Aiôn (le temps) se tient dans la roue du zodiaque sous laquelle repose la Terre qui suit ses saisons.
L’astronomie babylonienne de pointe a eu une influence considérable sur la cosmologie grecque. On la reconnaît notamment à l’importance du nombre 12, chez des philosophes présocratiques tels que Thalès de Milet [note 7 — Qui aurait réussi à prévoir une éclipse de soleil en - 585.]. Or Thalès joue un rôle important dans la transmission en Occident des mathématiques mésopotamiennes. Il s’était déjà formé dans sa jeunesse auprès de géomètres égyptiens dans la cité-comptoir égyptienne de Naucratis, avant de s’établir en Ionie à Milet, un comptoir grec d’Asie mineure bordant la mer Égée. Là, le mathématicien a accès à une vaste bibliothèque. Et il ose tenter de penser rationnellement les explications des phénomènes naturels du ciel. Autrement dit, à ses yeux les étoiles ne sont plus des signes reflétant les intentions divines, mais seulement des points en rapport à d’autres.
L’astro-nomie devient recherche du nomos du cosmos par le logos : on est aux premiers pas de la recherche des lois de l’univers par la raison. On essaye de comprendre les répétions, les régularités, les cycles, la place de l’homme dedans, et leurs liens intrinsèques. Cela permet de faire des prédictions – des divinations – fondées sur la raison des choses.
C’est un basculement épistémologique [note 8 — Les basculements épistémologiques qui déplacent les impensés et ouvrent de nouvelles possibilités de savoirs peuvent ouvrir la possibilité d’une reconfiguration de la constitution du sujet souverain. Et en retour les reconfigurations des constitutions du sujet souverain peuvent s’accompagner de glissements voire de basculements épistémologiques.] : le changement de regard sur l’objet implique un changement de conception du sujet, parce qu’il est contenu dans l’objet. Autrement dit, avec le changement du point de vue sur l’Univers, c’est la place de l’homme dans l’Univers qui change, et c’est la conception du sujet de connaissance qui bascule ; les conditions de possibilité de la pensée changent, ce qui se traduit par un déplacement des impensés. Alors, l’usage de la raison et le problème de l’institution de ses conditions de possibilité pratiques dans la vie quotidienne de la cité se placent au centre des préoccupations politiques grecques.
Dans sa recherche de la vérité des choses, cette culture va faire naître le concept de nature (phusis) (chez Parménide dans son poème De la Nature par exemple) : entité universelle distincte du caprice des dieux, qui détermine les propriétés essentielles des choses, leurs actualités comme leurs potentiels [note 9 — Par exemple, chez Aristote, le gland a pour propriété essentielle d’être un chêne en puissance.]. Dès lors, le logos est le discours vrai sur la nature des choses : le discours sur la nature des choses conforme à la nature des choses.
La « Nature » devient une entité source de vérités et un objet d’enquête. Du coup la volonté de puissance du souverain va, dans cette culture prométhéenne, promouvoir le développement des techniques (technè) : l’ajustement des moyens à des finalités préétablies (par l’étude des nécessités naturelles).
On enquête, on examine, on classe, on archive ; par exemple, on observe les étranges propriétés de l’ambre (elektron), et du métal qu’on récolte près de la ville grecque de Magnésie (magnétite), et puis on émet l’hypothèse que la foudre est produite par le choc du vent sur les nuages…
À la fin du VIe siècle av. J.C., Parménide d’Élée est le premier à affirmer que la terre est sphérique, en y identifiant des zones glacées aux pôles, une zone torride au niveau de l’équateur, et deux zones tempérées habitables.
Fait important pour l’évolution des connaissances au début du Ve siècle av. J.C. : l’expansion Perse en Asie Mineure provoque le reflux des habitants grecs des rivages Ioniens (de la Turquie) vers le centre du monde grec. Cette nouvelle densité marque l’apogée de l’époque classique. Ainsi par exemple, le célèbre médecin Hippocrate (- 460 à - 377) quitte l’île de Cos proche de l’Anatolie pour aller s’installer en Thessalie [note 10 — À cette époque, la théorie médicale tient essentiellement dans la théorie des humeurs : la bile jaune est colérique, la rouge est sanguine, la noire est mélancolique, et la blanche est flegmatique. Ainsi, Hippocrate est l’initiateur de la pratique de la saignée. Anecdote : pour le soin dentaire, il recommandait de faire des bains de bouche à l’urine.].
À Athènes au Ve siècle av. J.C., Anaxagore étudie la rondeur de la terre, la possibilité des planètes, la constance de la matière, et spécule sur le concept d’infini. Démocrite (- 460 à - 370) complète cette philosophie matérialiste de la nature en théorisant l’atome et les principes de mouvements inhérents à la matière (parenklisis). Méton d’Athènes calcule la durée d’une année à 365 jours et 6 heures.
Tout cela s’inscrit dans un mouvement général où les Grecs apportent à la mesure du temps une quête de précision : l’usage de la clepsydre (« valeur d’eau ») par exemple, permet la mesure des minutes [note 11 — Cela dit, la plus ancienne clepsydre a été retrouvée en Égypte au temple de Karnak, elle daterait du XIVe siècle av. J.C. Sur ce même principe ont été fabriqués des sabliers.]. C’est que, le temps social réclame de la précision quand il s’agit de mesurer le temps d’une action précise : le temps de parole sur l’agora par exemple.
Sur l’agora d’Athènes est ainsi érigée une horloge monumentale pour les citoyens, qui mesure l’heure exacte du jour. C’est un instrument de pouvoir par l’ostentation de l’excellence de la précision technique (ce temps d’une précision légendaire soutient la crédibilité de la cité modèle pour tous les comptoirs qui dépendent d’elle).
C’est l’époque d’un formidable développement des sciences et des techniques. Ce produit culturel est financé par la dépense ostentatoire des marchands et banquiers grecs, dans le cadre de l’organisation politique de la cité-comptoir hellénique, car il vient en retour soutenir l’extension du commerce et la production de surplus. Bon investissement…
Pour la navigation, l’usage de l’astrolabe (« preneur d’astres ») se répand : merveille d’horlogerie mécanique qui montre les positions synchroniques des étoiles. Et, chef-d’œuvre parmi les machines antiques : la machine dite « d’Anticythère » [note 12 — Coulée lors d’un naufrage qui eut lieu au Ier siècle av. J.C.] est mise au point. C’est une horloge astronomique portable, tout à fait extraordinaire, composée de plus de 300 pièces d’engrenages qui mettent en jeu des mouvements différentiels complexes ; elle témoigne des raffinements artisanaux inouïs dont étaient capables certains orfèvres et maîtres forgerons grecs.
Par ailleurs à Milet, au début du Ve siècle av. J.C., Hécatée compile toutes les connaissances géographiques et produit la première carte du monde du point de vue grec.
Non loin, sur l’île de Samos, réside Pythagore, qui fut grand voyageur dans sa jeunesse, et qui part sur ses vieux jours vers la cité de Crotone dans le sud de l’Italie pour y fonder dans son école une éblouissante philosophie mathématique de l’Univers : « Tout est nombre » [note 13 — Cela dit, ni Thalès ni Pythagore n’ont laissé de traces écrites directes. Tout ce que l’on sait de ces mathématiciens, on le tient de leurs disciples. D’Hippase par exemple (le maître d’Héraclite), qui fait la découverte de l’incommensurabilité du nombre irrationnel √2 en travaillant le triangle rectangle ayant l’unité pour côté.]. Dans ce cadre, au-delà de ses travaux sur les propriétés des triangles rectangles, Pythagore fait aussi la découverte des séries harmoniques [note 14 — Ainsi, il recommandait la pratique de la musique comme remède aux pulsions sexuelles importunes.].
Cette façon de faire des mathématiques invente la démonstration par preuve analytique générale. La théorie s’abstrait des problèmes concrets.
Les mathématiques grecques franchissent le seuil d’axiomatisation : un ensemble de règles opératoires générales s’appliquent sur des prémices données pour en déduire des résultats spécifiques. Ces résultats s’inscrivent dans un domaine de résultats possibles qui permet d’identifier des solutions générales correspondant à des problèmes généraux, définis par des ensembles finis de prémices données quelconques. C’est la naissance des théorèmes.
La méthode déductive se fonde sur une conception théorique abstraite de l’unité, d’où l’on tire un ensemble de nécessités qui constituent l’axiomatique déductive : une logique. De là, des théorèmes permettent d’engendrer encore plus de théorèmes, et c’est tout un ensemble compact de connaissances qui se déploie.
Du ciel des idées à l’ici-bas géométrique, une verticalité essentielle organise l’univers : le logos.
Et puis surtout, la logique grecque forge en son cœur le concept de preuve qui permet de trancher par l’observation empirique, le vrai du faux, et, par des jugements de vérité, de conclure sur la validité d’un énoncé. Par exemple, étant donné un résultat observé : « le pont s’est effondré », considérant des prémisses données : « tels et tels matériaux ont été utilisés », on peut en déduire si la série d’opérations techniques de construction est valide ou pas (i.e. : conforme aux nécessités logiques de la nature des choses). Et finalement, on peut en tirer des inférences pour améliorer l’efficacité des techniques.