L’an mil et le temps des Croisades

« Nous connaissons que le monde est prison. »

François Villon

« Une fois parvenu à ce point, arrête-toi, et ne te préoccupe plus de rien.

La raison n’a plus de pouvoir ici. Quand elle arrive à l’océan, elle s’arrête,

et même le fait de s’arrêter n’existe plus pour elle. »

Djâlal ad-Dîn, dit Rûmî

Au crépuscule du premier millénaire après Jésus Christ, on utilise encore les chiffres romains en Occident. Pourtant, Sylvestre II, pape de l’an mil (fils de berger devenu écolâtre mathématicien puis secrétaire d’Hugues Capet), étudie Aristote et l’introduit à la connaissance de ses contemporains. Et en outre donc, il prône l’adoption du système d’écriture mathématique indo-arabe en Europe. Mais cela dit, il faudra des siècles pour que ces connaissances se diffusent. Et curieusement, ce personnage génial et rocambolesque est très peu connu des modernes.

Au XIe siècle le pouvoir de l’Église d’Occident souffre d’une féodalisation anarchique de son clergé. C’est qu’il s’assujettit aux princes et s’adonne au trafic de sacrements et de reliques. Sans compter que la dynastie Ottonienne – héritière de l’ordre carolingien – est fondatrice du Saint-Empire germanique : en tant que telle, elle pèse de manière hégémonique sur l’investiture des papes. Ainsi, à cette époque, il arrive souvent que des papes soient carrément assassinés à Rome. Les seigneurs de guerre montent en puissance. Et en même temps, la notion d’hérésie devient de plus en plus prégnante dans les esprits…

L’élection de Léon IX en 1049 – soutenue par l’abbaye de Cluny – initie une série de réformes fondatrices de l’Église catholique romaine d’Occident, par l’élévation de la prééminence politique de l’évêque de Rome successeur de saint Pierre sur tous les seigneurs de la terre.

Du coup, dans les décennies qui suivent l’an mil, les choses s’enveniment entre Rome et Constantinople. Et en 1054, le schisme entre l’église orthodoxe de Constantinople et l’Église catholique romaine est scellé [note 1 — Cela dit, au sein des Églises chrétiennes d’Orient, un schisme était déjà survenu en 451 lors du concile de Chalcédoine, entre l’Église orthodoxe orientale et la multiplicité des Églises d’Orient (Église apostolique d’Arménie, Église orthodoxe de Syrie, Église copte d’Égypte… ).]. Par ailleurs, cette même année, des astronomes chinois observent la première supernova connue, dans la nébuleuse du Crabe…

Les réformes grégoriennes conclues par Grégoire VII à partir de 1073 terminent d’installer la prééminence papale. Elles développent la Curie pontificale qui contrôle les comptes de l’Église. Et elles confirment le mode de désignation du successeur de saint Pierre par la sainte élection au sein du Collège des cardinaux, qui avait été créé en 1059. Le droit canon trouve ses fondements. Avec la bulle pontificale [note 2 — Du latin bulla : « sceau rond ».] « Dictatus Papae » de 1075, la fonction épiscopale du Saint-Siège subsume les privilèges de la féodalité. Le méta État pontifical prend son essor. Ses États vassaux lui doivent le cens.

Au XIe siècle les incursions vikings païennes ravagent le nord de l’Europe depuis des décennies. Mais les territoires féodaux se couvrent progressivement de fortifications. La relative sécurité profite alors au développement de la production. Les cultures s’étendent sur les bords des fleuves, générant plus de surplus agricoles.

La société se pense composée de bellatores (ceux qui combattent), d’oratores (ceux qui chantent les louanges de Dieu), et de laboratores (ceux qui travaillent). La société d’ordres est en formation. Et ainsi commence à se systématiser le prélèvement de la taille seigneuriale, un impôt que prélève le seigneur d’un fief sur ses communautés villageoises pour contribuer aux charges de la seigneurie. Dans le principe, c’est un impôt sur la terre et le revenu des vivants, le plus souvent assis « sur le feu » (impôt par foyer). Le seigneur décide du montant « à merci » (souverainement). Cela dit, de nombreuses franchises ecclésiales et bourgeoises sont souvent concédées après négociations.

Le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant se réserve, lui, l’investiture du clergé dans sa principauté. Il faut dire, il avait beaucoup lutté dans sa jeunesse pour imposer sa souveraineté sur le duché de Normandie ; parce que le Vatican ne reconnaissait pas son ascendance. Le roi de France Philippe Ier n’apprécie pas non plus les manières de ce parvenu. Alors, par ses faits d’armes, Guillaume de Normandie va prouver sa noblesse. En 1050, le flamboyant jeune homme épouse la belle Mathilde de Flandres [note 3 — Princesse d’ascendance royale. Il lui restera fidèle toute sa vie, ce qui n’était pas dans les coutumes danoises de son père.]. Il se dote d’un chancelier de l’Échiquier – un ministre des Finances – et il promet à ses vassaux et alliés de leur livrer l’Angleterre en pillage.

À Caen, il rassemble ses forces. Il rallie également la bannière du pape en promettant à celui-ci d’affermir la mainmise du Vatican sur l’Église d’Angleterre. Et puis, à la faveur d’une crise de succession en 1066, il débarque ses troupes sur les côtes d’Angleterre.

Arrivé au sud de Londres, il écrase le reste des forces armées d’Harold II à la bataille d’Hastings ; celles-ci étant déjà usées par les batailles menées contre les Norvégiens à Stamford Bridge [note 4 — Incidemment, cet échec des armées norvégiennes d’Harald Hardrada (« dévaste-terre »), qui fut un temps garde du corps personnel de l’empereur byzantin (manglavitès), montre que le temps des grandes invasions vikings est révolu. Les hommes du nord dans les royaumes scandinaves (Danemark, Suède et Norvège) se christianisent et se sédentarisent de plus en plus.].

Deux mois plus tard, le 25 décembre, Guillaume de Normandie est couronné roi d’Angleterre sous la bénédiction du pape (« roi par Dieu et par le droit »). Il réalise ce faisant le vieux rêve de son père Robert Ier.

En montant sur le trône, il fait construire son château fort à Londres : la Tour de Londres, alors même que, partout autour, l’Angleterre est mise à feu et à sang [note 5 — Partout autour… pas tout à fait. Il y a un petit territoire qui résiste encore et toujours à la loi de Guillaume Le Conquérant : la City of London (« square mile » autour de l’hôtel de ville de la cité). Le roi est forcé de signer une reconnaissance de l’extra-territorialité juridique de la City en 1067. Depuis, ce territoire à l’intérieur du territoire de Londres jouit de privilèges juridiques exorbitants…].

C’est l’âge d’or de la chevalerie. La cavalerie lourde est l’unité de combat la plus puissante de l’époque. Et cela induit la formation d’un disparate aristocratique entremêlé d’élites militaires et de notabilités foncières qui trouvent à autofinancer leurs activités.

Pour le sujet souverain féodal, la gestion de la contrainte budgétaire est une affaire de stratégie. Par exemple, avec l’installation d’un pouvoir normand en Angleterre, dès 1085 Guillaume le Conquérant lance un grand recensement des richesses de son royaume afin de pouvoir y appliquer sa fiscalité, notamment sur les abbayes, qui génèrent au Moyen Âge d’importants surplus [note 6 — Et puis, le royaume de Guillaume le Conquérant est menacé par le royaume du Danemark. Le roi veut donc connaître ses forces… Il restera de cette vaste opération de recensement un des plus fameux documents du Moyen Âge, unique en son genre à cette époque : le Doomsday Book (appelé ainsi au XIIe siècle parce que les édits qu’il contient s’affirment inaltérables, jusqu’au Jugement dernier).]. Et dès lors, de nombreuses questions émergent sur les statuts et les limites des propriétés communes traditionnellement exploitées par les roturiers, par rapport aux propriétés privés d’une part, et par rapport au domaine royal d’autre part.

Reste que peu à peu, les rangs de la noblesse féodale se forment en ordres autour des monarques : princes et barons, ducs, comtes, marquis, chevaliers.

Les écuyers se forment à l’art de la guerre selon leur rang auprès de leurs parrains (oncles, parents aînés, suzerains, etc. ). Parrains qui, le moment venu, les adoubent [note 7 — Cf. « équiper ».] d’une épée et d’un cheval (« les armes et les éperons ») : « Par ce geste, je te fais chevalier ». Ils sont dès lors prêts pour servir à l’appel de leur seigneur.

Dans le droit féodal, un chevalier doit en général 40 jours d’ost par an à son seigneur. Et dans cette socialité fondée sur la loyauté, le tournoi est un moment important de règlements de comptes. Le tournoi est un rituel guerrier [note 8 — À chaque joute, un chevalier met en jeu son équipement.] et un rituel d’amour courtois [note 9 — L’amour courtois est un amour adultère (car c’est souvent très mal vu d’aimer sa femme au Moyen Âge). La femme désirée est idéalement celle de son seigneur, afin de mieux le flatter.].

Le souverain royal réside en un logis seigneurial comme en un corps propre, qui fait modèle pour ses vassaux. Il se compose d’espaces partitionnés qui structurent les activités :

– la camera (la chambre où le souverain vit son intimité et repose son esprit),

– l’aula (la salle de réunion autour du trône, dite « salle de l’échiquier », où se tiendra, derrière le corps du roi, à sa suite, en bon ordre, la cour… elle est éventuellement annexée de salles de réceptions, de salles de trésorerie, et de cours de justice [note 10 — Cf. par exemple la « grande salle de l’échiquier du vieux palais de Caen ».]),

– la capella (la chapelle, où la voix du souverain temporel prend sa place dans les pratiques liturgiques spirituelles).

Et puis il y a les dépendances : cuisines, caves, celliers, entrepôts, écuries, etc. Et alentour, s’étend le domaine.

Ainsi, c’est tout un imaginaire fait de centres et de périphéries qui modèle l’espace réel et les régimes de visibilités dans lesquels vivent les hommes.

Depuis leur installation dans le duché de Normandie, les Normands font de redoutables chevaliers mercenaires, ils sont craints partout durant tout le Moyen Âge. Par exemple, on les retrouve dans le pillage de la Basilique Saint-Pierre en 1084. Certains aventuriers iront même profiter des conflits entre caïds [note 11 — En arabe : « commandant ».] de l’Émirat de Sicile pour se tailler la part du lion et, en moins de trente ans, conquérir et fonder le royaume Normand de Sicile en 1091. Ce royaume vivra un siècle de prospérité avant que l’empereur du Saint-Empire germanique ne le récupère en héritage par le jeu des alliances.

À travers la Méditerranée, pendant des siècles, les pèlerinages chrétiens vers Jérusalem se sont poursuivis, sauf à quelques rares épisodes. Mais au XIe siècle, quelque chose va basculer.

En 1009, le Calife Ismaélien Al-Hakim fait raser le Saint-Sépulcre. Depuis quelques années déjà, il persécute et fait spolier les juifs, les chrétiens, et même les musulmans non ismaéliens (chiites [note 12 — Cette branche du chiisme s’est initiée en 765 à la mort de l’Imam Jafar al-Sadiq (ça ne s’invente pas… ). Il prévoit la fin des temps pour l’an 400 de l’Hégire, soit l’année 1009 du calendrier julien… Et pour l’anecdote, c’est au sein de cette branche ismaélienne que s’est créé justement au XIe siècle une secte nommée « Les vieux de la montagne », qui avait pour usage de bourrer leurs sicaires de haschisch, ce qui amènera les croisés à les appeler « haschischins ».]). Si bien que, même si l’église est reconstruite en 1048, pour autant, l’épisode de la sanglante persécution fanatique laisse un traumatisme considérable.

Dans ce contexte, en 1071, la dynastie Seldjoukide repousse l’Empire romain d’Orient sur les rives du détroit du Bosphore et étend son empire sur tout le Proche-Orient. En conséquence, Jérusalem est conquise et de fait, elle se trouve désormais fermée aux pèlerinages.

De l’autre côté de la Méditerranée à l’Ouest, les chrétiens d’Hispanie des royaumes de Castille et de León reconquièrent en revanche le nord de la péninsule. En 1085, ils reprennent Tolède au centre du pays, en repoussant Al-Andalus plus au sud.

Et à l’hiver 1095, au concile de Clermont, le pape Urbain II appelle à la « Trêve de Dieu » entre tous les chevaliers, à travers tous les pays chrétiens d’Europe. Il les exhorte à la croisade : le signe de la croix cousue sur l’étoffe, par un pèlerinage armé il faut aller libérer la route qui mène à la Terre sainte, jusqu’au Saint-Sépulcre à Jérusalem.

L’appel du pape reçoit un écho enthousiaste (« Dieu le veut ! »). À travers toute l’Europe, des foules se soulèvent et se mettent en marche. La nouvelle se répand de clocher en clocher : le temps de la guerre sainte est venu, dans l’Empire romain d’Orient, la Hongrie, la Pologne, la Rus’, le Saint-Empire germanique, le royaume du Danemark, l’Italie, la France, la Bretagne, et l’Angleterre… Le pape promet l’indulgence plénière à toutes les âmes vouées à la libération du tombeau du Christ (« Ils étaient ici tristes et pauvres, ils seront là-bas joyeux et riches »).

Très vite, dès 1096, les premiers désordres civils apparaissent à travers le Saint-Empire germanique. Mais le mouvement converge vers Constantinople et au-delà ; puis rapidement les premiers croisés en guenilles menés par Pierre l’Ermite sont massacrés sur les rives du Bosphore par les armées Seldjoukide en août 1096.

Quelques mois plus tard, la seconde vague – dite « Croisade des barons » – restaure une bonne partie de l’Anatolie à l’Empire romain d’Orient et, avec la prise d’Antioche puis de Jérusalem dans la foulée, elle parvient à créer une nouvelle génération d’États latins d’Orient. Godefroy de Bouillon s’installe sur le trône du royaume de Jérusalem, auquel succédera après sa mort son frère Baudoin de Boulogne.

Le premier tiers du XIIe siècle est le moment d’une consolidation de l’emprise des États latins d’Orient sur leurs territoires [note 13 — À cette époque l’Église énonce que sur toute terre chrétienne, l’entretien d’un pont est une donation pieuse.]. C’est à cette époque que les ordres de moines guerriers sont créés pour participer à assurer leur fonctionnement : l’Ordre du temple et l’Ordre des hospitaliers.

L’ordre des Templiers est créé en 1120. Et rapidement, aux XIIe et XIIIe siècles, au temps des Croisades, la maison templière de Jérusalem fonctionne comme une banque. Une lettre de crédit signée à Paris pouvait y être présentée par un pèlerin passé par Vézelay, Venise, Constantinople, et Saint-Jean-d’Acre jusque vers la capitale de la Terre sainte : Jérusalem. La capacité de transfert de pouvoir d’achat vers l’espace des États latins d’Orient était efficace et garantie. La commodité du procédé rencontra un grand succès. Il satisfait parfaitement la fonction première des moines soldats chevaliers du temple : faciliter la venue des pèlerins et des colons chrétiens à Jérusalem.

À partir de là, les appels papaux à la croisade vont s’enchaîner.

La IIe Croisade en 1147 mobilise l’empereur germanique Conrad III et le roi de France Louis VII. Les batailles sont sanglantes [note 14 — L’épouse de Louis VII – la reine Aliénor d’Aquitaine – lui demandera le divorce pour avoir laissé tomber au passage la Principauté d’Antioche à laquelle sa famille était attachée.]. Et la destruction des forces chrétiennes qui en résultent – notamment lors de l’échec de la deuxième Croisade au nord de Jérusalem – laisse espace pour l’émergence d’un nouveau pouvoir organisateur des forces musulmanes au sud.

En 1169, le nouveau Vizir du Caire – un certain Salah Ad-Din – s’émancipe et fonde en Égypte la dynastie Ayyoubide. Ce souverain réunit toutes les qualités d’un chef musulman idéal : poète, diplomate, guerrier. Alors, il conquiert tous les territoires syriens des héritiers de Nur Ad-Din et se constitue un vaste royaume. La dynastie Ayyoubide y initie une pratique inédite : Saladin émet des dirhams d’argent, là où le système monétaire était traditionnellement fondé sur le dinar d’or. Et ça marche.

Aux portes du royaume de Jérusalem, Saladin fait face aux armées du roi Lépreux Baudoin IV qui lui résistent. Mais la situation va se débloquer : à la mort du roi en 1185 un certain Guy de Lusignan (le mari de sa sœur Sibylle) usurpe le pouvoir et mène une gestion désastreuse des affaires du royaume. Alors Jérusalem tombe entre les mains de Saladin à l’issue de la bataille d’Hattin en 1187.

En signe d’apaisement, le souverain musulman laisse repartir des prisonniers de guerre chrétiens, et se montre rapidement magnanime et conciliant en concédant la liberté de culte dans la ville sainte. Cela dit, il fait de la maison templière la mosquée Al’Aqsa. Les templiers se replient alors sur l’île de Chypre en emportant avec eux leur trésor de guerre.

La troisième Croisade en 1189 mobilise l’empereur germanique Frédéric Barberousse ; puis en 1191 le roi de France Philippe Auguste et le roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion. Ce dernier restaure des territoires latins d’Orient, aide les templiers à s’installer sur Chypre, et se montre fort brave face à Saladin qui le respectait beaucoup. Mais, pressé par les complots à sa cour, il doit rentrer en Angleterre (le périple de retour va être long… ).

Par ailleurs, aux environs d’Acre les armées germaniques de Frédéric Barberousse sont en pleine débâcle. Or, c’est dans ce chaos généralisé que des chevaliers souhaitant à l’origine rejoindre l’ordre des Hospitaliers vont fonder leur propre ordre : les Chevaliers teutoniques. Quelque temps plus tard ils partiront plus au nord répondre à l’appel des Croisades baltiques. Et il en émergera au XIVe siècle le plus formidable réseau commercial de la fin du Moyen Âge : la Hanse (cela va poser les fondations d’une nouvelle possibilité de subjectivité en Occident : la bourgeoisie. Mais enfin, nous verrons cela par la suite).

Pour l’instant à la fin du XIIe siècle, c’est l’âge d’or des foires de Champagne. De la Franche-Comté jusqu’à la Brie, à Besançon, Troye, Lagny ou Provins, des foires pluriannuelles faisaient converger les marchands des Flandres et d’Italie, apportant des marchandises (épices, tissus, produits artisanaux) venues des contrées les plus lointaines et ce, au moins depuis l’époque mérovingienne. Et en 1209, le roi Philippe Auguste institue le « conduit royal » [note 15 — Sauf-conduit accordé aux marchands traversant la France pour garantir protection et recours en justice à ceux qui venaient aux foires de Champagne.], afin d’accroître encore le rayonnement des places de commerce. Ça a plutôt bien fonctionné. La monnaie du comte de Champagne – le denier provinois – circule à l’époque jusqu’en Italie. Et par ailleurs l’once de troy est une unité de mesure de masse des métaux précieux toujours en vigueur aujourd’hui. Et puis, un artisanat d’horlogerie « de pointe » émerge à Besançon.

En 1198, la pape Innocent III appelle à la IVe Croisade pour libérer Jérusalem. Cependant, Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion sont occupés à se faire la guerre, et l’empereur germanique est en froid avec le pape. Reste que, des ducs opportunistes de Champagne, d’Helvétie et de Germanie répondent, en désordre, à l’appel. La troupe a soif de richesses, et après d’obscurs micmacs de financement maritimes à Venise, cette affaire aboutira au pillage de Constantinople en 1204. Pour la première fois les murailles légendaires de Constantinople tombent. Cruelle ironie de l’histoire chrétienne…

Après cet épisode déplorable, histoire de passer à autre chose, Innocent III appelle en 1209 à la croisade contre les hérétiques albigeois du comté de Toulouse : les Cathares (« les bons hommes amis de Dieu »). Et au même moment, en 1210, l’évêque de Paris saisit l’Université de Paris pour qu’elle condamne une dizaine de prédicateurs amauriciens [note 16 — Frères et sœurs du Libre Esprit, libertins pacifistes lecteurs d’Aristote.] à être brûlés vifs sur place publique par le bras séculier de Philippe Auguste [note 17 — Depuis, on traitera de « turlupin » toute personne irresponsable au regard de la raison d’État.].

Et puis, face à la résistance croissante des populations du Languedoc [note 18 — C’est à cette époque que les troubadours du Pays d’Oc font naître l’imaginaire mystique de l’amour tel que nous le connaissons, mêlant chant de la langue, louange de la femme et plainte face à la sévérité de la loi.], Innocent III y envoie l’Inquisition – qu’il avait créée en 1199. La répression des hérésies devient terrifiante.

Dans ces années-là, au milieu du XIIIe siècle l’Inquisition est fortement active. Dans la péninsule ibérique, c’est la Reconquista (la restauration des royaumes chrétiens wisigoths) : Al-Andalus est retranchée dans l’Émirat de Grenade au sud, alors que, depuis la chute du Califat de Cordoue en 1031, les royaumes chrétiens d’Aragon, de Castille, et du Portugal s’étendent progressivement durant le XIIe siècle.

En 1212, Innocent III promulgue les bulles de la sainte Croisade pour bénir [note 19 — C’est-à-dire : accorder privilèges, indulgences, et absolutions de tous péchés.] l’effort de guerre des chevaliers chrétiens à la bataille de Las Navas de Tolosa. À ce moment-là, sur le modèle de l’ordre du Temple, tout un ensemble d’ordres militaires religieux se crée en Espagne.

En 1217, la Ve Croisade voit les seigneurs de Hongrie partir à l’assaut de Jérusalem, sans succès. Cependant, en 1225, par un jeu d’alliances, l’empereur du Saint-Empire germanique Frédéric II prend le titre de roi de Jérusalem. Le pape n’a rien à voir là-dedans. En jouant des dissensions au sein de la dynastie Ayyoubide, Frédéric II travaillait en fait de toute sa puissance diplomatique pour récupérer Jérusalem et les territoires de la Palestine. Nonobstant, en 1227 le pape – qui tient à sa croisade – l’excommunie [note 20 — Grégoire IX appelait Frédéric II « l’Antéchrist ». Aux dires des contemporains, le charisme de l’empereur Frédéric II, qui parlait couramment le sicilien, le latin, l’allemand, le grec et l’arabe, était tel que les aristocraties à travers l’Europe et le monde arabe le surnommaient respectueusement Stupor Mundi (« la stupeur du monde »). L’aigle impérial était son emblème. En 1231, inspiré du droit romain il avait promulgué avec succès le premier Code de lois civiles et constitutionnelles fondateur des États modernes, le Liber Augustalis (Frédéric II de Hohenstaufen, petit-fils de Frédéric Barberousse, règne de 1215 à 1250). À sa mort en 1250, ses sujets ne purent croire à sa disparition, ce qui généra en Germanie la légende de « l’empereur endormi ». Terrassé de chagrin, son fils, Manfred Ier, roi de Sicile, écrit à son petit frère Conrad IV appelé à lui succéder : « Le soleil du monde s’est couché, qui brillait sur les peuples, le soleil du droit, l’asile de la paix. »]. Alors, pour faire plaisir au pape, l’empereur germanique simule un débarquement de troupes pour le siège de Jérusalem, qu’il récupère sous son contrôle finalement, par la signature de traités raisonnables avec le sultan (« souverain ») Al Kâmil en 1229.

En France, Blanche de Castille assure la régence du trône pour son fils Louis IX. C’est une reine mère en guerre. Elle mate la révolte du midi en 1229, puis soumet la Bretagne en 1234 ; ensuite, elle défait l’occupation anglaise en Aquitaine en 1242. La richesse et la puissance du royaume de France s’accroissent considérablement.

Le jeune roi est éduqué par des moines franciscains et bénédictins à une catéchèse rigoriste : pénitences doloristes régulières, jeûnes sévères, et un sixième du trésor royal reversé aux ordres religieux. Lors de son couronnement à Reims en 1226 à l’âge de 12 ans – trois ans après la mort de son grand-père Philippe Auguste – l’héritier de la dynastie capétienne est oint de l’huile sacrée du baptême de Clovis. L’enfant roi inaugure alors par une scène d’imposition des mains la tradition des rois thaumaturges. Et dès l’âge de 16 ans, face à des révoltes de barons, le jeune roi prend la tête de l’ost royal qui réunit en armes tous ses vassaux.

Conformément à son éducation, Louis IX fait interdire le prêt à usure en 1230. Il fait frapper un nouveau type de pièce d’or, dont l’avers représente un agneau pascal : « l’agnel à la grosse laine d’or ». Des mesures antisémites seront ensuite prises dans les décennies suivantes.

À partir de 1239, il dépense des fortunes pour acquérir des morceaux de la vraie croix, la couronne d’épines du Christ et d’autres reliques de la Passion [note 21 — Le trafic des épines de la Sainte Couronne lui servira à s’acheter des alliés.].

Et afin de mieux fonder encore son pouvoir, Louis IX fait construire le magnifique écrin de la Sainte-Chapelle autour des reliques qu’il vient d’acheter à prix d’or aux Vénitiens (qui, eux-mêmes, les avaient pris en gage de l’empereur de Constantinople pour une dette impayée). C’est l’époque des grandes impostures du pouvoir séculier… Après tout, c’est pas plus bizarre que le duc des Baux de Provence qui se revendique descendant en lignée directe du roi mage Balthazar, qui serait venu là après la nativité. Le souverain est en recherche de légitimité pour fonder son droit fiscal…

Le roi conquiert ses droits. Il met fin aux « gages de bataille » : le duel de champions pour la révélation du bon droit. Désormais, toute la justice procède du Roi. Dans son palais de l’Île de la cité accoté à la Sainte-Chapelle, Saint Louis reçoit les requêtes et les appels, juge, et fait procéder à la question… La justice devient l’un des piliers qui permet d’élever le prestige royal au-dessus des pouvoirs féodaux.

L’Ordre du temple a prospéré à travers la construction de nombreuses citadelles templières « sur les routes qui mènent à Jérusalem ». Cela dit, l’édification et l’entretien de chacune d’elles réclamait le trésor d’un roi. Et pourtant, l’Ordre du temple s’enrichit tellement, il continue si bien d’étendre son domaine, qu’il finit par s’attirer le courroux de Louis IX.

Pour lâcher du lest, Amaury de La Roche, commandeur du Temple en France, accepte de renoncer à ses exemptions de taxes en la place de Provins. Mais ça ne suffira pas. D’autant qu’en 1239, Jérusalem est définitivement perdue par les croisés.

En 1239, le pape Grégoire IX appelle à une nouvelle croisade pour renforcer Jérusalem. On l’appelle de nouveau « la Croisade des barons ». Hélas, entre les barons, les Pisans, les Génois, les Vénitiens, les Hospitaliers, et les Templiers, le torchon brûle, ça tourne à la guerre civile dans les États latins d’Orient. Jérusalem est décidément perdue…

Cela dit, à cette époque, venue du Caucase et des vastes steppes de l’Eurasie centrale, une vague immense et soudaine déferle vers l’Occident : les armées Mongols des fils de Gengis Khan vont installer, pour des décennies, le régime de la Horde d’Or [note 22 — Le mot horde vient du mongol ordo : « camp royal, ville qui marche ».] en Mésopotamie et en Anatolie ; ce qui va compléter un des plus vastes empires que l’humanité ait connu. On les appelait à l’époque les Tatars. Ils utilisent le papier-monnaie [note 23 — Sur le fonctionnement des États nomades des peuples des steppes, voir : Christopher ATWOOD, “ Imperial Itinerance and Mobile Pastoralism: The State and Mobility in Medieval Inner Asia ”, Inner Asia, vol. 17, no. 2, 2015, pp. 293–349.].

De féroces batailles les opposeront aux chevaliers de l’Ordre teutonique sur les marches orientales de l’Europe. Et finalement, les stratégies sédentaires de retraites dans les châteaux forts offriront à la longue un avantage défensif décisif aux occidentaux. La féodalité chrétienne s’étend sur le continent par la force de la pierre.

En 1244, apprenant la nouvelle de massacres de chrétiens à Jérusalem, le roi de France Louis IX – alors malade – fait vœu de partir en croisade pour faire acte de piété. 4 ans plus tard il est rétabli, et il lance la VIIe Croisade. Passant par Chypre, il conquiert Damiette (en Égypte) en 1249. Mais il y est fait prisonnier en 1250. Il doit s’acquitter d’une rançon de 200 000 livres d’or [note 24 — N.B. : l’équivalent du revenu annuel du royaume de France à cette époque.]. Et ce sont justement les templiers qui lui en font l’avance. Dépité, il retourne à Acre, fait pénitence, et quelques pèlerinages ; il fomente quelques plans sans grand succès, dépense encore 100 000 livres pour renforcer les places fortes alentour, puis rentre en France en 1254. À son retour, il est reçu triomphalement par ses sujets.

Sur le modèle de l’Échiquier de Normandie, il installe le Parlement de Paris comme cour de justice souveraine, qu’il présidera dans le palais de la Cité [note 25 — Le curia in parlamento est ainsi détaché de la curia regis (la cour du roi qui regroupe l’ensemble des officiers de la Couronne).]. Le royaume de France est ainsi tenu par une législation puritaine très stricte, liant l’atteinte à la loi et la faute morale. Toutes les formes de vice sont réprimées. Par exemple, en 1254, les jeux d’argent sont interdits. Vêtements somptueux et ivresse sont mal vus.

En 1262, Louis IX lance une réforme monétaire qui unifie les monnayages dans le royaume. La livre tournois s’impose en cours légal. En 1266, il fait frapper des deniers d’or « à l’écu » (d’un poids de 4 g d’or) semés de fleurs de lys et légendés : « christ vainc, Christ règne, Christ ordonne ». L’écu (littéralement, « le bouclier ») deviendra la principale monnaie française à la fin du Moyen Âge.

Louis IX repart en croisade en 1267 pour tenter de reprendre Jérusalem au sultanat Mamelouk. Mais, à la tête de 10 000 hommes, il s’arrête en route pour conquérir Tunis en 1270 où, fauché par une épidémie, il trouve subitement la mort. L’entreprise est alors rapatriée.

Louis IX était accompagné de nombreux hagiographes chargés de rédiger les chroniques de son règne et le roman de son existence sainte. Les ordres religieux qui lui étaient liés font partout éloge de sa piété dans les années qui suivent sa mort. Et comme prévu, Saint Louis est canonisé dès 1297 (« Heureux celui dont la façon de procéder rencontre la qualité des temps » dirait Machiavel… ).

À la fin du XIIIe siècle, les citadelles des État Latins tombent progressivement une à une, jusqu’à la chute d’Acre en 1291, ce qui marque la fin de la présence de la souveraineté chrétienne au Proche-Orient. Le temps des Croisades fut comme une sorte d’âge d’or du pouvoir papal. Mais enfin, après cette époque, les appels des papes à la guerre sainte ne recevront que peu de réponses. Bien plutôt, le souverain pontife se trouve pris à partie dans les luttes de factions intestines à la péninsule italienne.

Pendant ce temps, la vivacité des multiples royaumes musulmans – intermédiaires commerciaux entre l’Orient et l’Occident – tranche avec l’austérité glacée des conditions de vie en Europe. Bagdad compte 200 000 habitants au moment où Paris et Londres plafonnent à 20 000.

Les chroniqueurs musulmans s’étonnent souvent de la rudesse des « francs » (c’est ainsi qu’ils appellent les croisés). Du point de vue musulman, cette histoire de Croisades s’inscrit dans une série d’offensives atroces de contre-conversion depuis l’apogée du VIIIe siècle : offensives en Sicile, en péninsule ibérique, en Anatolie, et au Levant à Jérusalem.

Mais à travers tout ça, le monde arabe poursuit sa course vers la précision dans la mesure du temps, avec le développement des mathématiques, de la géométrie, et de l’astronomie. Au Xe siècle la science islamique atteint son apogée.

Au IXe siècle à Bagdad, Al Khwârizmî conserve, traduit et reproduit de nombreux ouvrages scientifiques originaires d’Inde, de Perse, ou du monde hellénique. Il rédige le premier traité d’algèbre (Kitab al-Jabr). Il explique l’usage des chiffres indiens et du zéro, il axiomatise rigoureusement le système décimal, formalise la notion d’arithmétique et produit des méthodes de résolution de problèmes transactionnels de compte. Cela pose les bases du calcul algorithmique.

Au Xe siècle, Al Farabi et Ibn Sina (dit « Avicenne ») développent une pensée économique d’inspiration grecque. Les bibliothèques des instituts islamiques sont bien achalandées. Ce sont l’un et l’autre des médecins philosophes qui attribuent au sujet individuel une raison et le devoir de respecter leur contrainte budgétaire dans le cadre de la loi. Celle-ci prohibe le plus souvent le prêt à intérêt et la luxure – coupables d’immoralité –, mais elle prescrit la dépense caritative.

Les astronomes arabes perfectionnent et diffusent considérablement l’astrolabe à partir de la fin du Xe siècle : raffinement d’horlogerie entremêlé d’astronomie et de géométrie projective…

Aux alentours de l’an mil, reprenant les travaux d’Euclide et de Ptolémée, Alhazen publie ses Traités d’optique qui révolutionnent la Physique mathématique. Par ses considérations appropriées sur la physiologie et la psychologie de la perception, il pratique une méthode expérimentale qu’on peut encore aujourd’hui considérer comme fondatrice des sciences modernes. Ses travaux vont considérablement influencer les savants d’Occident dès le XIIIe siècle.

Cela dit, la culture islamique érudite est la marque d’une élite citoyenne dans les sociétés musulmanes, où les inégalités de statuts sont très marquées. Ces savoirs sont loin d’être largement partagés. Reste que la civilisation musulmane transporte à travers les siècles la philosophie d’Aristote (qui ne sera véritablement redécouverte en Occident qu’au XIIe siècle, à la suite des commentaires d’Ibn Rochd de Cordoue (Averroès)).

Dans la chrétienté, du XIIe au XIVe siècle, une volonté de précision du temps apparaît, fruit de l’expérience douloureuse du rapport au monde musulman dans des entreprises de croisades globalement désastreuses.

L’urbanisation des bourgs se développe. Le développement des corporations de la bourgeoisie marchande et de l’appareil administratif de l’État réveille l’attention sur la question des échéances contractuelles, des temps de transits des marchandises, des temps de travail d’apprentis artisans auprès de leurs patrons, des dates précises de réunions civiles, etc. Ainsi se réveille le besoin de synchroniser les actions pour être plus efficace.

On observe dans les archives des évolutions dans le champ lexical du temps : « puisque » devient un véritable marqueur temporel de causalité dans la langue française. La conjugaison des phrases au temps passé, présent, et futur, trouve sa régulation grammaticale systématique (le futur est d’un usage récent dans les langues indo-européennes [note 26 — Et, pour l’anecdote, son étymologie partage la même racine que le mot « foutre ».]).

Et dans l’espace, c’est justement à la conjonction, à la fois de toutes ces nécessités de synchronisations, et d’autre part des possibilités de coordinations à cette époque, qu’apparaît le temps des cathédrales gothiques, merveilles de technologies architecturales qui élèvent à des sommets inouïs le dispositif horloger du campanile et de sa cloche métallique. Une nouvelle technologie de polarisation mimétique – de plus forte intensité – se construit au cœur des bourgs.

À partir des années 1130, aux confluents de diverses innovations architecturales qui surviennent à travers toute l’Europe, les premières cathédrales gothiques s’élèvent [note 27 — Le peintre Raphaël est le premier à utiliser le terme « gothique » pour qualifier ce style germanisant plein de références symboliques hermétiques à la mythologie odiniste et au panthéon nordique. Giorgio Vasari – qui fut son élève – pérennise l’emploi du terme par la suite au XVIe siècle.], en Picardie, en Bourgogne et en Île-de-France : Sens, Saint-Denis, Noyon, Rouen, Cambrai, Laon, Arras, Paris, Strasbourg, Bourges, Chartres, Angers, Troyes, Reims, etc. Au XIIIe siècle, ce style architectural spiritualiste rayonne à travers toute l’Europe.

C’est l’édification d’un patriotisme urbain bourgeois qui est en marche. Ce faisant, les communes cherchent l’obtention de droits de franchise par rapport aux impôts féodaux, et ce, par l’exhibition de reliques (on en attend une protection divine de la ville contre les catastrophes naturelles). Des hôtels de ville et des beffrois sont également édifiés sur les places principales des cités. Bourgeoisies marchandes, corporations artisanales et évêchés mobilisent leurs ressources dans des jeux d’alliances compétitives pour la polarisation des flux d’activité.

À partir des années 1170, les notaires laïcs et indépendants (notarius publicus) obtiennent la reconnaissance de la valeur de leur signature (« seing manuel ») comme marque d’authentification des actes juridiques [note 28 — Puisqu’ils archivent eux-mêmes les actes juridiques qu’ils supervisent, notamment les titres de propriété des terres.]. L’authentification des écrits notariés fait alors office de foi publique (fides publica) [note 29 — L’authentification des actes d’engagement ne réclame donc plus la convocation de témoins.].

Certains notaires attachés à des têtes couronnées prennent alors le statut de chancelier. Et le notaire s’adjoint de clercs qui peuvent éventuellement se voir confier des charges de perception des taxes. Tout cela facilite considérablement toutes les transactions dans tous les territoires issus du Saint-Empire.

Cela dit, le XIIe siècle c’est aussi le temps des châteaux forts. On maçonne et on construit en pierre de taille partout en Europe. C’est le temps des grandes maisons. De nouvelles entités siègent et résident dans les châteaux, les églises, et les centres des bourgs.

Et en fait, tous ces édifices de grande taille font naître un besoin de lumière nouveau. La demande de bougies et de cire d’abeille explose, au point que, auprès des hommes d’Église, l’insecte volant prend le statut symbolique d’humble créature laborieuse bien-aimée du seigneur.

À partir de la seconde moitié du XIVe siècle, après la peste, les princes aristocrates vont commencer à se lancer dans des rivalités de mécénat en s’attachant les services d’artisans, d’artistes et d’architectes, sous le titre de valets de chambre de la maison du prince.

Les commanditaires commencent à manifester des attentes formelles d’un style plus précieux et laïc, afin d’affirmer un prestige plus directement personnel.

D’ailleurs, en avance sur son époque, en France, l’État monarchique trouve à se renforcer à travers un roi fin propagandiste : Philippe le Bel. Il est le premier roi de France à faire frapper des pièces d’or à son effigie personnelle.

Jusque-là, le budget du monarque s’alimente essentiellement des revenus du domaine royal. Cependant, à la fin du XIIIe siècle, Philippe le Bel instaure le premier impôt royal : la décime, qui initie l’autonomie fiscale de l’État monarchique en France. C’est également à cette époque qu’est créée la gabelle, un impôt sur le sel frappant surtout le petit peuple des producteurs agricoles.

Les fermiers généraux sont chargés de collecter les taxes. Cela dit, pour trouver soutien auprès des bourgeois parmi ses assujettis, le roi convoque à son audience les premiers États généraux du royaume. Et il réglemente l’attribution des charges notariales par juridictions territoriales en 1304 afin de remettre le contrôle de leur probité sous la coupe du roi (officium).

Et puis, il bannit les Juifs du royaume en 1306, et les Lombards en 1309, afin de s’emparer de leurs avoirs dans son royaume. Et du coup, par ailleurs il rétablit le monnayage de l’or, et fait frapper un nouveau type de pièces : l’agnel d’or.

Philippe le Bel veut centrer tous les pouvoirs sur la monarchie du royaume de France. Il se ruine en guerres pour mater ses vassaux et rivaux en Flandre, dans le Lyonnais et les Pyrénées. Il veut également s’émanciper de la tutelle papale et affirmer son pouvoir par rapport à l’Église. L’entreprise est risquée ; le roi de France est endetté à travers toute l’Europe, son crédit est faible. Alors, il en profite pour porter son courroux sur l’Ordre du temple. Car enfin, que soit désormais achevée et bien établie, au cœur d’un gigantesque domaine fortifié dans Paris, la construction de la grande tour du Temple qui culmine à près de 50 mètres, au-dessus de tous les autres bâtiments de la capitale, voilà qui irrite le roi de France.

L’Ordre du temple fonctionnait à cette époque comme une multinationale bancaire avec plus de 9 000 commanderies installées à travers tout le monde Occidental. Il avait la main sur le trésor royal de France depuis la fin du règne de Philippe Auguste ; mais son prestige était en berne depuis que les templiers avaient perdu Saint-Jean-d’Acre, Jérusalem, et leur raison d’exister.

Philippe le Bel ordonne donc subitement leur arrestation et la saisie de tous leurs biens. L’ordre d’arrestation de l’Ordre du temple pour accusation d’hérésie et d’idolâtrie notamment, est signé au 4 septembre 1307. Depuis l’Abbaye de Maubuisson, l’ordre de mission est envoyé secrètement dans tout le royaume ; et il est exécuté le vendredi 13 octobre 1307 à l’aube dans toute la France. La place forte de Paris est saisie et démantelée. Jacques de Molay, dernier grand maître de l’Ordre de la chevalerie du temple est torturé ; il avoue, et il est condamné à mort.

Le pape Clément V est embarrassé, il est forcé de plier mais il trouve en consolation l’opportunité de se débarrasser d’un ordre gênant : il déclare à son tour les templiers hérétiques. Partout à travers l’Europe des enquêtes sont menées, des accusations sont portées, et des arrestations sont conduites. Bon, en fait, pas partout, loin de là, mais enfin, la réputation de l’Ordre est détruite. Cela dit, comme pour se faire pardonner après les controverses, le pape absout finalement Jacques de Molay en novembre 1308. Mais beaucoup de templiers sont quand même portés au bûcher. Et l’Ordre des templiers est dissous en 1312. Ensuite, le pape clame sa souveraineté sur tous leurs biens, et les met au profit de l’Ordre des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

Hélas, cette affaire reçut la défaveur des cieux. Le pape mourut dans l’année qui suivit. Et dans les années qui suivirent, le royaume de France s’enfonça dans la crise. Pourtant, en 1311 Philippe le Bel avait créé la Chambre des Comptes et la charge de surintendant des Finances pour remettre de l’ordre dans les finances de son royaume ; mais il décède lui aussi et le régime capétien se trouve sans descendant direct. Et puis il y a la guerre contre l’Angleterre. Et puis, dans les années 1350, il y aura la peste… Alors, aujourd’hui encore, vendredi 13 est toujours vu comme un jour néfaste…

En 1328, Charles IV le Bel, dernier roi capétien, meurt sans héritier [note 30 — Déjà depuis quelques années, les successions au trône du roi de France et de Navarre au sein de la dynastie capétienne commençaient à faire problème ; au point qu’il y eut même un roi bébé : Jean Ier dit « le Posthume », qui régna pendant 5 jours jusqu’à sa mort en novembre 1316.]. À ce moment, sa sœur Isabelle de France est l’épouse d’Édouard II roi d’Angleterre. Or l’Angleterre possède à cette époque le duché de Guyenne (presque toute l’Aquitaine). Ainsi, le fils d’Isabelle, Édouard III duc d’Aquitaine puis roi d’Angleterre est un capétien.

Pour autant, il reconnaît sur le trône de France la légitimité de Philippe VI de Valois. La loi salique s’est imposée, la lignée masculine a été préférée à la descendance féminine. Alors Édouard III prête gentiment allégeance au roi de France, en tant que vassal, au titre de sa présence sur ces terres.

Les deux jeunes hommes auraient pu être bons amis. Mais Philippe VI tient à imposer son monopole royal de battre monnaie et prend possession de la Guyenne en attaquant les principales villes de la côte en 1338. Dès lors, Édouard III contre-attaque en anéantissant la flotte française en 1340 lors de la bataille de l’Écluse près de Bruges. Et ensuite en 1346, les archers anglais infligent une défaite cuisante aux armées françaises pourtant en surnombre à la bataille de Crécy (les arcs longs anglais décochent 10 flèches/minute là où les arbalètes françaises n’en font que 3).

Dans les années qui suivent, le fils d’Édouard III, le Prince Noir (« à la tour abolie… »), mène des excursions punitives à partir de l’Aquitaine. Le roi de France Jean II le Bon s’attache à contenir cette guérilla mais il est capturé à Poitiers en 1356. Sa rançon est fixée à 4 millions d’écus d’or. Les écus frappés pour l’occasion, montrent un roi non plus siégeant sur son trône mais chevauchant l’épée à la main, libéré, « affranchi » : ils constituent les premiers « francs or ». On les appelle « franc à cheval » (son fils Charles V fera frapper des « francs à pied »). Mais bref, le royaume est ruiné, et la noblesse française décapitée. Un quart du royaume de France est cédé à la Couronne d’Angleterre. Le trône de France est contesté. Régulièrement, un peu partout, au nord comme au sud, des territoires sont pillés par des chevauchées anglaises. La guerre, la peste et la misère frappent terriblement les populations.

En 1358, Étienne Marcel, le Prévôt des marchands de Paris, allié à la puissante corporation des marchands de l’eau, est trucidé en place de grève par la foule bourgeoise. Il s’était pourtant fait défenseur des petits artisans contre l’oppression. Mais, délégué du tiers état aux États généraux de 1355-1357, il avait amené le peuple de Paris à se soulever contre le pouvoir du Dauphin futur Charles V. Et on craignait des représailles… C’était le temps des jacqueries, le temps des émeutes paysannes et des révoltes antifiscales. C’était le temps des exactions.

Du coup, marqué par ces émeutes dont il sort humilié [note 31 — Forcé d’arborer le chaperon rouge et bleu aux couleurs de la cité de Paris, il est conduit sous bonne escorte aux États généraux de Champagne.], Charles V fait preuve de patience, il laisse la rébellion s’embourber, puis il fait ériger la Bastille – sur ses fonds propres – afin de prévenir d’autres soulèvements dans la capitale.

Il faut dire, depuis la fin du XIIIe siècle, le souverain fait face au développement des villes et à l’essor de la fortune d’un grand patriciat commerçant, disposant de ressources financières telles qu’elles permettent de lever en masse des compagnies d’archers et d’arbalétriers [note 32 — Une unité de 20 arbalétriers génois est appelée « bandiere ». Elle est commandée par un sergent, qui pouvait être fieffé ou non. Les hommes sont engagés sur la foi d’un garant qui pouvait se trouver forcé de rembourser leurs soldes en cas de désertion.], ou de financer avec aisance le crédit public.

Cela force la monarchie à l’instauration d’un État fort et unifié. Ainsi, pour éviter les problèmes de partages de royaumes lors des successions, Charles V institue la politique de l’apanage [note 33 — Du latin ad panem : « donner du pain ».], qui attribue des fiefs aux cadets afin qu’ils ne se rebellent pas contre l’aîné héritier légitime.

Et pour renforcer l’unité de ses sujets et le contrôle sur ses banquiers, il institue le franc comme monnaie unique de son royaume (pour assurer la crédibilité de cette monnaie, en ce temps-là, les faux-monnayeurs étaient condamnés à être bouillis).

Par ailleurs, le crédit royal de l’État est adossé à la levée d’un impôt permanent qui finance une armée permanente dont la fonction officielle est de sécuriser les axes commerciaux terrestres. Dans ces conditions favorables à la conduite de ses affaires, la haute bourgeoisie en France accepte la formation d’un État fort, financé par une fiscalité lourde.

En 1386, le roi de France Charles VI dit « le fou » tue 6 hommes de sa propre troupe. Et des années plus tard il renie son fils et désigne Henri V roi d’Angleterre comme son héritier. Le royaume s’enfonce dans la perdition. À Azincourt en 1415, c’est toute la chevalerie française qui est mise en déroute. Insolvable et même pas bonne à être rançonnée, toute la noblesse française capturée se fait décapiter sur-le-champ par Henri V. Et pour finir, Anglais et Bourguignons signent alliance. Le royaume de France ne tient plus qu’à un fil. Le temps des armes à feu est venu.

Paris est aux Anglais, le dauphin Charles VII, très affaibli, est réfugié à Bourges, au creux du Val de Loire. À Bourges, parce que, à cette époque, les archevêques de Bourges – primats d’Aquitaine – exerçaient un pouvoir de suprématie sur tous les évêchés ; suprématie qui s’étendait de la Loire jusqu’à la Méditerranée. D’ailleurs, preuve de leur souveraineté, la cathédrale de Bourges est la plus large de toutes : autour de son monumental portail du jugement dernier, ses cinq arches s’ouvrent sur une largeur de 70 mètres. À l’intérieur, les voûtes des hautes nefs culminent à près de 40 mètres… C’est la première cathédrale gothique construite au sud de la Loire. L’emblème de la fleur de lys y est omniprésent. Bref, la ligne de front contre les Anglais est sur la Loire.

Au château royal de Chinon apparaît une bergère vierge, une certaine Jeanne d’Arc, qui vient à la rencontre du dauphin Charles… À partir de là, une invraisemblable histoire de reconnaissance du souverain derrière un jeu de masques, empreinte de ferveur religieuse fiévreuse, mène Charles VII au couronnement à Reims en 1429… L’année suivante, Jeanne (dite « d’Orléans » après avoir pris la tête de la levée du siège d’Orléans) est capturée par les bourguignons. Et elle est finalement brûlée par les Anglais sur le bûcher à Rouen en 1431. Elle prophétisait que les Anglais seraient boutés hors de France avant sept années.

Dans les années 1430, Charles VII crée le corps armé des « Gens d’armes » afin de résorber les fréquentes éruptions d’anarchie militaire qui sèment la terreur et dévastent son royaume, notamment lorsque les troupes mercenaires désœuvrées vagabondent dans les campagnes [note 34 — En outre, des bataillons d’écorcheurs mercenaires suivaient habituellement les troupes durant la guerre de Cent Ans ; et quand ils sont désœuvrés, ces soldats sanguinaires ont aussi tendance à vagabonder dans les territoires pour y commettre des exactions.]. Ça faisait des décennies que ça durait. Mais enfin, la constitution de ces Compagnies d’Ordonnance (instituées en 1445) dote le roi de France – pour la première fois dans l’histoire du Moyen Âge européen – d’une force armée active en permanence. Il dispose alors en continu d’unités administratives en garnison dans les chefs-lieux de son royaume. Pour soutenir cet effort, en 1439 la taille royale est instituée dans tout le royaume, et se trouve prélevée par paroisse (commune).

Dans les années qui suivent, la Normandie est reprise par la France. Et en 1453, les canons français ont raison des archers anglais à la bataille de Castillon. À la suite de cette victoire décisive, l’Aquitaine redevient française, et la France trouve son intégrité territoriale hexagonale. Et finalement, la Gendarmerie française devient la force de cavalerie lourde la mieux organisée et la plus redoutée du Moyen Âge [note 35 — La solde du capitaine lieutenant d’une Lance (unité tactique élémentaire) était, compte tenu du coût de l’équipement, l’équivalent d’une petite baronnie.].

Le milieu du XVe siècle est un moment de bascule important au niveau de la raison d’État du souverain. Car enfin, la guerre de Cent Ans aura été le chaudron bouillonnant dans lequel les armes à feu font leur apparition décisive sur les théâtres d’opérations militaires en Occident. En conséquence, le souci de la puissance industrielle va faire son entrée dans la raison d’État du souverain.

Louis XI hérite d’un royaume de France plus fort et plus puissant (et plus conforme aux souhaits du Vatican aussi… ). Avec patience, il tisse le réseau royal d’intendance et de diplomatie qui permet de mettre en minorité les autorités féodales qu’il lui faut définitivement assujettir pour restaurer la souveraineté du roi de France : en Savoie, en Provence, dans le Languedoc, en Bretagne, en Bourgogne, en Picardie. Il s’agit de remembrer la France. En 1475, il persuade les Anglais de rembarquer leur expédition militaire à Calais par le paiement d’un tribut annuel de 50 000 écus au roi Édouard IV (une part importante du budget royal de la Couronne anglaise à cette époque). Pendant ce temps, il peut écraser son rival le duc de Bourgogne Charles le Téméraire.

La devise de Louis XI : « Qui s’y frotte s’y pique ». La méthode : « Qui ne sait dissimuler ne sait régner. » Pourquoi ? « Car tel est notre bon plaisir ». Ainsi l’homme d’État exprime-t-il la détermination de sa volonté souveraine.

Pour renforcer le pouvoir royal, Louis XI joue la carte du peuple contre les aristocraties. Il convoque avec succès les États généraux. Mais les impôts augmentent drastiquement : « En politique, il faut donner ce que l’on n’a pas, et promettre ce que l’on ne peut pas donner. »

À partir de là s’institue l’administration d’un certain nombre de corps de gens d’armes en charge de la paix civile. L’administration royale de la police s’applique dans le royaume selon une hiérarchie de compétences juridiques territoriales : par l’intendant de police, le prévôt, le bailli, le sénéchal. Le roi lui-même fait fabriquer beaucoup de cages pour y engeôler ses opposants.

La maréchaussée – en charge de surveiller et de contrôler les gens de guerre – se voit dotée d’un Code d’honneur similaire à celui de la noblesse. Cela se fait d’autant plus naturellement que les charges de gendarmerie sont le plus souvent assumées par des nobles. Reste que ce corps a compétence sur tout le royaume. Sauf en ville, où la milice de police est l’institution exclusive d’administration de l’environnement urbain. À Paris par exemple, le Chevalier du guet, assisté de ses sergents, complète les services de police des commissaires examinateurs, il est en charge de la sécurité urbaine la nuit.

Et c’est justement au fin fond de la nuit du Moyen Âge chrétien que se trouve la source de toutes les légendes urbaines : l’histoire d’un ordre civil sacrificiel et vorace. La voici : l’histoire de Dracula, le seigneur vampire.

Au commencement, notre ténébreux héros est en fâcheuse position : le 30 mai 1453, le puissant sultan ottoman Mehmed II entre à cheval dans Constantinople vaincue [note 36 — Après des semaines de combats acharnés, les murailles de Constantinople sont finalement tombées sous les assauts de boulets de canons de plus de 600 kilos tirés par des canons longs de 8 mètres.]. Il va en faire sa nouvelle capitale. Et il n’a pas l’intention de s’arrêter là [note 37 — Il s’appelle lui-même « César de l’Empire romain » et entend faire de l’Empire ottoman une « troisième Rome ».].

Alors, afin de stopper les armées Ottomanes fortes de 150 000 hommes, et trois fois plus nombreuses que les siennes, Vlad III Basarab Drãculea [note 38 — Du nom de l’Ordre des dragons, qui réunissait les chevaliers qui souhaitaient s’élever contre l’expansion ottomane en Europe.], seigneur de Valachie [note 39 — Un territoire adossé aux montagnes des Carpates dans l’actuelle Bulgarie.], veut montrer (sous la bénédiction du pape Pie II) qu’il est prêt à tout. Par conséquent, il fait empaler une grande partie de sa population à la frontière sud de son royaume.

Mais d’où a bien pu lui venir une telle idée ? Vlad III dit « l’empaleur » était un roi très éduqué. Il avait été formé dans sa jeunesse à Constantinople dans les années 1430. Son père, acculé par une tentative de coup d’État, avait été contraint de sceller son alliance avec Mehmed II en livrant ses fils en otage à la cour du puissant sultan. Pour autant, arrivé à l’âge adulte, son frère était converti à l’islam, mais pas lui. Et puis, au moment de la succession, pour pouvoir accéder au trône, Vlad dut ardemment lutter contre des usurpateurs. Vlad III était donc très instruit de l’art de la guerre à la manière ottomane.

Bref. Horrifiés par sa radicale stratégie de la terre brûlée, les généraux musulmans firent tout d’abord demi-tour. Mais enfin… en 1477, à l’issue d’une offensive décisive des ottomans, sa tête est finalement séparée de son corps, et exposée par le sultan victorieux à Constantinople… Et sa mémoire fut maudite [note 40 — C’est au siècle culturel des « turqueries » fascinées pour l’Orient, au XVIIIe siècle, que cette histoire resurgira en Occident comme une légende urbaine. Un peu partout, on témoignait d’apparitions de vampires comme on le faisait de sorcières au XVIIe siècle (c’est à cette époque d’ailleurs qu’on fait le plus volontiers l’analogie de la circulation du sang à la circulation monétaire). Voici ce qu’en disait Voltaire : « On n’entendait point parler de vampires à Londres ni même à Paris. J’avoue que dans ces deux villes il y eut des agioteurs, des traitants, des gens d’affaires, qui sucèrent en plein jour le sang du peuple, mais ils n’étaient point morts quoique corrompus. »].

Ainsi, c’est de là que vient la légende d’un souverain vampire autophage qui alimenterait sa puissance en buvant le sang de ses sujets [note 41 — N.B. : boire du sang frais était une pratique médicinale assez couramment préconisé par les médecins de l’époque en Occident. Ainsi, sur son lit de mort en 1492, le pape Innocent VIII fit saigner de jeunes garçons pour s’alimenter de leur sang afin de rajeunir. C’était d’ailleurs lui qui avait lancé l’Inquisition sur la mission de chasser les sorcières par la bulle Summis desiderantes affectibus de 1484. Mais avant de mourir, il obtint du successeur de Mehmed II qu’il lui envoie à Rome la Sainte Lance, qui jusque-là était conservée à Constantinople…].

Finalement, la chute de Constantinople et du dernier empereur romain Constantin XI en 1453 marque l’extinction de l’Empire byzantin, et la fin d’un Moyen Âge chrétien orienté. En effet, l’Empire ottoman bloque désormais complètement les routes de commerce vers l’Orient.

Cela provoque un afflux de lettrés byzantins vers Rome et Florence (qui apportent dans leurs bagages les sagesses classiques antiques : Aristote, Tacite, Vitruve, Apèles, etc. ). De telle manière que la renaissance de la Rome antique dans la culture occidentale a justement lieu au moment de l’extinction de l’Empire romain. Ce renouvellement ouvrira l’essor de nouvelles rivalités entre les cités bourgeoises d’Europe, et l’avènement d’une réflexion explicite sur le concept de raison d’État.

CHAPITRE 6