L’Empire carolingien et la crise iconoclaste dans l’Empire byzantin

« Tout objet visible qui n’est pas une source de lumière est une sorte de miroir. »

Alhazen, Traité d’optique (XIe siècle)

Durant tout le Moyen Âge l’esprit de corps des officiers des Légions de l’Empire romain va persister en Europe.

À cette époque, les officiers de la Couronne sont le plus souvent des ducs gouverneurs de provinces, des maires de palais (intendants), des comtes gouverneurs de villes, et des connétables (« comtes de l’étable ») administrateurs des armées.

Mais désormais et pour quelques siècles, lever une armée médiévale n’est pas aussi simple que de lever une Légion. Il faut faire appeler les bannières de ses vassaux et rassembler les hommes sous le serment.

Une armée médiévale ne compte que quelques milliers d’hommes et n’est que rarement permanente. La suite d’un seigneur, le corps de personnes retenues à son service, constitue l’essentiel de sa force armée mobilisable.

Par ailleurs, avec des systèmes de conscriptions plus ou moins localisés, des bourgs pouvaient lever des milices de vilains. Mais le mercenariat ne reprendra véritablement son essor qu’au tournant du XVIe siècle. Au Moyen Âge, les gens d’armes remplacent les soldats.

Cela dit, le cas échéant, pour l’emploi de mercenaires auxiliaires – qui le plus souvent étaient analphabètes – on utilisait le système du contrat d’indenture (qui est une sorte de chirographe). C’est un contrat synallagmatique standard mais qui a été indenté, c’est-à-dire coupé en deux morceaux de telle sorte qu’on pouvait prouver l’engagement en faisant correspondre les deux parties, exactement comme une tessère.

C’est à ce moment, au tournant du VIe siècle, que les Lombards (« longue barde ») s’installent massivement partout en Italie. Ils viennent des rives du Danube plus au nord en Germanie ; et ils s’adonnent, eux, volontiers au mercenariat.

À cette époque, l’Italie est fragmentée. Rome se conserve autonome, dans les États pontificaux retranchés sur les territoires qui bordent le Rubicon d’Ouest en Est de la péninsule, jusqu’au delta du Pô versant sur la mer Adriatique, où se trouve le fort de Ravenne. Mais Rome ne compte guère plus de 50 000 habitants.

D’autres territoires variables et de petite taille restent liés à l’Empire byzantin – avec lequel les guerres seront nombreuses – mais au nord comme au sud de la péninsule s’établissent divers duchés et cités autonomes lombardes, pas forcément assujetties par un roi.

Les peuples lombards n’ont guère le goût des hiérarchies féodales. Le pouvoir est très décentralisé. Ils se regroupent en farae (bandes), et aiment s’installer dans des périphéries d’arrière-pays ou des recoins reculés pour qu’on les laisse tranquilles. Ce faisant, ils vont refonder nombre de nouvelles villes en Italie. Ainsi apparaissent des communes libres (Gênes par exemple) dans lesquelles les habitants se jurent « entraide et fidélité commune », dans des termes éventuellement notifiés par charte. Certaines s’organisent alors en università (unité administrative) ; elles sont alors dotées d’un Conseil, représentant les familles notables, et de syndici (administrateurs), en charge d’exécuter les décisions du Conseil. C’est sur la base de ce modèle que, guildes, corporations, et villes franches vont se multiplier au Moyen Âge.

Durant les VIIe et VIIIe siècles, alors même que les Romains hellénisés s’intègrent à la socialité lombarde, les Lombards se christianisent (arianisme). La capitale lombarde est alors le plus souvent à Pavie ou à Milan. Conséquemment, ce mélange culturel fait naître de nouveaux artisanats et orfèvreries.

La couronne du roi de Lombardie est une couronne de fer, réputée contenir un clou de la vraie croix. Cela dit, s’il y a un roi, idéalement il est élu par les ducs et les principaux chefs de bandes. Reste que dans la pratique, le pouvoir monarchique lombard est instable, son histoire est jalonnée de coups de forces sanglants.

Du Ve au VIIIe siècle, l’Église chrétienne entreprend une évangélisation intense des peuples européens, et notamment des royaumes mérovingiens (l’archevêque Boniface de Mayence, par exemple, est appelé « l’Apôtre des germains »). Pour l’Église, en s’appuyant sur un vaste réseau de monastères bénédictins productifs, il s’agit de faire face à la résurgence des pratiques païennes germaniques, et à la persistance des druidismes et des chamanismes scandinaves…

Au VIe siècle dans le Languedoc, les Wisigoths sont pressés vers le sud par Clovis. Là, ils consolident leur installation dans la péninsule ibérique et fondent leur capitale plus au sud, à Tolède.

Au milieu du VIIIe siècle, l’héritier de Charles Martel – Pépin Le bref – dispose d’un royaume de Francie marqué par l’extinction de la dynastie mérovingienne : le roi Childeric III ne gouverne plus activement. Alors, le maire du palais fomente un coup d’Etat, et pour fonder une légitimité en rupture d’avec la légitimité dynastique du sang, il conclut un pacte avec le pape Étienne II qui le couronne en 754 à Saint-Denis : il s’engage à défendre les États de l’Église en Italie face aux Lombards (par « La Donation de Pépin Le Bref » en 756). En retour, par ce geste théocratique, la souveraineté du roi de France devient sacrée.

En perspective, l’important, c’est que dans cette transaction, le Vatican s’est trouvé une zone de repli considérable pour pouvoir faire face aux luttes intestines des factions dans la péninsule italienne. Et de l’autre côté, à partir de là, une souveraineté puissante va s’élever en Europe occidentale : la dynastie carolingienne.

Le fils de Pépin Le Bref – Charles Ier – est couronné roi des Francs en 768 à Noyon. Il se place, dès son accès au trône, comme protecteur des arts, des lettres, et de l’orthodoxie catholique (universelle).

Il pratique un féodalisme bien ordonné : le suzerain entretien la fidélité de ses vassaux par des dons, notamment de domaines. Et comme le trésor royal s’alimente des revenus du domaine dynastique et des butins de guerre, il peut dès lors convoquer l’aristocratie à ses entreprises de conquêtes.

Il mate l’insurrection du duc d’Aquitaine en 769, répudie sa femme lombarde en 771 [note 1 — Cette première épouse était la fille de Didier, roi des Lombards. Le problème survint lorsque Didier en vint à contester la conquête de l’Alémanie par Charles Ier. C’est que, par cette usurpation, Charles Ier avait ainsi spolié l’héritage de sa propre belle-sœur Gerberge de Lombardie. Mais ce ne fut pas une bonne idée de contester cela : défait, et détrôné, Didier finira ses jours cloîtré dans un monastère bénédictin.], conquiert la Lombardie en 773, la Bavière en 788, pille le trésor colossal des Avars dans les Balkans en 798, et soumet enfin, après des années de guerre, la Saxe païenne la même année [note 2 — Il y impose la « loi du fer de Dieu » : la conversion ou la mort.]. Seule ombre au tableau : en 778 il a encaissé une défaite légendaire à Roncevaux, au passage des Pyrénées [note 3 — Au XIe siècle, l’histoire voulait que ce soit face aux sarrasins ; mais nous savons aujourd’hui que cette arrière-garde de chevaliers francs a été massacrée en réalité par la milice basque pour se venger du pillage éhonté de la ville chrétienne de Pamplune par les troupes de Charlemagne.].

L’empereur a installé à partir des années 790 la résidence de sa capitale à Aix-la-Chapelle, en Austrasie, sur les terres d’origine de son père Pépin Le Bref. Il y installe sa cour impériale.

Les insignes impériaux de Charlemagne (les regalia [note 4 — « Signes royaux », dérivé du latin rego : « diriger », d’où sort également rex : « roi ».]) sont : la couronne (les rois de France la revendiqueront pour eux mais officiellement ce seront les empereurs du Saint-Empire romain germanique qui en hériteront), l’épée de Charlemagne (Joyeuse était utilisée pour le couronnement des rois de France), le sceptre (le sceptre de Charles V dit « sceptre de Charlemagne » sera utilisé dans les cérémonies du sacre du roi de France à partir du XIVe siècle), et le globe crucigère – symbole de la voûte de l’Univers sous la domination temporelle du Christ sauveur, dont l’empereur est le représentant (Charlemagne est systématiquement représenté avec).

L’atelier monétaire est intégré à l’intérieur du palais. Dans l’Empire, le système monétaire frappe très peu l’or, par contre l’argent est standardisé par les rois carolingiens : l’unité – la livre – se divise en 20 sous qui font chacun 12 deniers.

Le système économique se remonétise quelque peu durant cette époque. C’est que, après l’effondrement du système institué par les Romains, l’émission de monnaie métallique était redevenue un privilège royal dès les Mérovingiens. Ils monnayaient intensément l’argent. Mais le système de change était confus [note 5 — Et pourtant, Dieu sait comme les administrations mérovingiennes aimaient à tout comptabiliser, le matériel comme le spirituel… Les élites étaient prises d’une véritable passion pour les « jeux de société ».]. Ainsi, le retour à une unité de masse métallique stable permit de constituer des étalons monétaires, notamment à Paris.

La première réforme est instituée par Charlemagne en 793-794, peu avant le synode de Francfort. Le marc dérive alors de la pondus caroli (la livre carolingienne, qui donnera le mot anglais pound) dont la valeur était de 408 g et d’où découlèrent, par décrets, la livre de Troyes, établie à 376,4 g, et la livre tournois à 367 g. Le Saint-Empire romain germanique de son côté instituera un dérivé de la livre carolingienne, appelé marc de Cologne (kölnische mark), qui équivaut à 233,8 g. Il sera la base des poids monétaires de monnaies ultérieures comme le thaler.

Par ailleurs, sur cette base, les orfèvres du haut Moyen Âge introduisent progressivement l’usage d’une unité de poids fin pour les métaux précieux : l’esterlin [note 6 — De la racine germanique ster- qui signifie « fort, stable ».] (qui fait 1/20 d’once d’argent soit environ 1,38 gramme). Ensuite, ce sera à partir de là que Guillaume le Conquérant introduira cette unité de mesure en Angleterre dans les années 1080, donnant lieu à la création de la « livre sterling » [note 7 — Qui équivaut à « une livre de pennies (esterlins d’argent) » et qui sera plus tard standardisé dans le système : 1 livre = 20 shillings = 240 pennies.].

L’empereur décrète la protection royale des routes et des chemins. Ainsi, la période carolingienne met fin aux insécurités et permet l’expansion des commerces, notamment ceux axés sur le Rhin. Cela dit, les liens commerciaux avec Byzance et au-delà sont très faibles.

À Aix-la-Chapelle, l’Académie Palatine, dotée d’une vaste bibliothèque, réunit les érudits et les beaux esprits de l’époque. Et ce faisant, elle participe à former les administrateurs de l’Empire : palatins et prélats.

Il existe quelques tribunaux impériaux. Mais comme d’usage, aux membres de l’aristocratie nobiliaire échoit d’administrer la justice dans leurs fiefs respectifs. Dans ce cadre, pour s’assurer d’une certaine centralisation du pouvoir souverain, comtes et marquis [note 8 — Le marquis est le seigneur d’un fief en bordure du territoire du souverain (« les marches »).] sont les vassaux directs du roi des rois.

Et puis, l’administration efficace du pouvoir centralisé se fait également par les missi dominici, les « envoyés spéciaux de l’empereur » en charge du contrôle du pouvoir royal au niveau local. Ces « inspecteurs généraux » allaient le plus souvent par deux, complémentaires dans leurs fonctions : un évêque et un comte.

En 803, des scribes (notarii) sont affectés en soutient administratif auprès des missi dominici, ou auprès de magistrats locaux afin de rédiger les jugements rendus par les tribunaux (scabini). Cela concernait notamment les accords commerciaux les plus importants, qui attendaient leur enregistrement par le tribunal (« la sentence de l’accord »), pour se mettre en œuvre (pour « entrer en vigueur »).

Le paiement des redevances participe également à stimuler la circulation monétaire. La dîme (du latin decima : « dixième ») est une « offrande » d’un dixième du revenu (ou de la récolte) à l’institution de l’Église. Elle fut décrétée sous peine d’excommunication dès la fin du VIe siècle [note 9 — Cela dit, ce dispositif fiscal important dans l’Europe du Moyen Âge trouvait déjà des occurrences historiques chez les Judéens de l’Antiquité.] ; ensuite Charlemagne se charge de sa perception à partir de la fin du VIIIe siècle. Les charges ecclésiastiques sont pleinement assimilées aux charges publiques. Le budget de l’Église se confond avec le budget impérial.

L’empereur fait construire de nombreuses cathédrales romanes, certaines sont richement ornées. Charlemagne aime à se penser souverain à la fois temporel et spirituel : prêtre roi (chistus domini) tel David.

Depuis le VIe siècle, l’institution monachique bénédictine est en plein essor. L’application de la règle de saint Benoît se diffuse et les monastères se multiplient, les écoles et les scriptoriums aussi [note 10 — Le capitulaire de 789 précise : « Que l’on enseigne, les psaumes, les chants, le comput, et la grammaire. ».]. La pratique de l’écriture se développe au sein d’une élite lettrée. La typographie minuscule dite « caroline » apparaît.

Dans la filiation, aux alentours du Xe siècle, les moines copistes introduisent les espaces entre les mots et c’est à cette époque qu’apparaît une pratique nouvelle : la lecture silencieuse. La possibilité de lire silencieusement pour soi-même change profondément le rapport du texte au lecteur, la place de l’écrit dans la société, et l’intimité du rapport de soi à soi.

Des trois diocèses créés par Charlemagne autour de sa capitale Aix-la-Chapelle, celui de Mayence devient très vite le plus puissant. Au Xe siècle, l’archevêque de Mayence est le premier à prétendre au droit de sacre au sein de l’Empire carolingien [note 11 — L’application de l’onction consacre le sujet souverain à la grâce de Dieu (christus domini), mais subordonne à l’intermédiation du pouvoir spirituel de l’Église son accès à l’Esprit saint. Cet idéal de suprématie ecclésiastique s’éteindra avec la fin du temps des Croisades au XIIIe siècle.]. Mais il n’a pas encore voix au chapitre. Pour asseoir sa prétention épiscopale, l’archevêque a besoin d’une cathédrale, d’une pierre vivante. Mais enfin, ce défi à l’autorité du pape de Rome ne recueille pas la faveur des cieux : cette première cathédrale romane est ravagée par un incendie à peine quelques jours avant sa consécration.

On sait très peu de choses des bâtisseurs de cathédrales de l’époque romane. Parce que non seulement ils laissaient très peu de traces écrites mais en outre parce qu’en leur temps, personne n’écrit sur eux. Et pourtant, à l’ombre de leurs loges en bordure des chantiers, réunis là le soir après le travail, les maçons partagent, transmettent, et portent à travers les siècles des gestes ancestraux, des valeurs de fraternité, des découvertes ingénieuses, et des savoirs géométriques.

Dans la continuité de l’esprit des corporations de marchands qui avaient prospéré sous l’Empire romain, les marchands saxons connaissent une relative prospérité durant le haut Moyen Âge – pourtant fort troublé par les incursions vikings. Ces marchands scandinaves sont principalement basés à l’embouchure nord de la Manche, sur les territoires saxes bordant la mer des Wadden (« mer des brumes ») englobant les îles de la Frise, le Rhin, les côtes du Jutland danois, et jusqu’aux côtes ouest de la Britannie.

Au tournant IXe siècle, et notamment sous le règne de Charlemagne [note 12 — Qui est venu installer sa capitale à Aix-la-Chapelle, sur les territoires francs les plus proches des territoires saxons.], les marchands saxons commencent à organiser formellement leurs confréries sous forme de guildes [note 13 — Le mot vient du latin médiéval saxon geldum : « tribut, service ».].

Une guilde corporative réunit les membres d’une même profession d’artisans ou de commerçants sur la base d’une charte fondatrice qui définit les termes de leur entente (notamment sur les prix pratiqués). La fondation d’une guilde se fait donc sur une base collégiale d’égalité de droits de ses membres.

Cela dit, les guildes ont des organisations hiérarchiques d’apprentis et de compagnons afin d’assurer la transmission du métier, la pérennité des savoir-faire, et la continuité des affaires à travers le temps. Et puis des officiers de la Guilde sont désignés, afin d’assurer son organisation. Et parmi les maîtres et les patrons, certains sont élus ; et parmi ceux-là, les plus éminents sont désignés au titre de jurés, afin de représenter la corporation tout entière par rapport aux entités extérieures.

Reste que fondamentalement, les guildes sont fondées sur des ancrages territoriaux. De par les proximités géographiques de leurs membres, elles peuvent tenir des réunions régulières et collectent des ressources communes afin de pouvoir atteindre des objectifs fixés dans les chartes fondatrices. La guilde fonctionne alors comme une sorte de coopérative locale d’assurance.

Lorsqu’il s’agit d’une corporation professionnelle, on parle en ce cas de « Guilde d’occupation ». Sinon, une guilde pouvait aussi réunir différents corps de métiers d’un territoire féodal donné ou d’une ville en particulier (elle réunit alors, dans un Hôtel de Ville, les maîtres marchands, cordonniers, forgerons, charpentiers, brasseurs, sauniers, tailleurs de pierre, etc., d’une localité donnée, et elle pouvait aussi comprendre des ecclésiastiques et des aristocrates dans ses rangs).

Sur ce modèle, les ecclésiastiques aussi se sont mis à former des guildes sous forme de congrégations religieuses. Leurs patrons (qui pouvaient être de riches et puissants laïcs) pouvaient ainsi financer, par leur intermédiaire, des hôpitaux, des abbayes, des monastères et des collèges, ce qui permettait de faire entrer leur lignée dans les jeux de pouvoirs internes à l’Église.

Il existait par ailleurs des guildes de protection, qui pouvait éventuellement mettre leurs forces armées à disposition d’une autre guilde (pour sécuriser ses activités et ses circulations) ou même à disposition d’un pouvoir féodal qui ferait appel à ses services [note 14 — Ces guildes militaires seront très actives au temps des raids vikings dans le nord de l’Europe au tournant du Xe siècle.]. Enfin, si tant est que le suzerain en question ne voit pas l’existence d’une telle entité militaire comme une menace pour son autorité, auquel cas, le plus souvent son pouvoir judiciaire lui permettait simplement de la dissoudre.

Cela dit, quelques-unes de ces guildes militaires jouèrent des rôles importants auprès des souverains du haut Moyen Âge.

D’abord, sous le règne de Charlemagne, la Guilde des Compagnons Saxons s’était constituée, au début du IXe siècle, comme un important corps de mercenaires, composé de paysans non serviles (vilains). Après avoir aidé l’empereur Lothaire Ier dans sa guerre contre Louis le Germanique, la guilde fut assujettie à la maison royale, et ses hommes devinrent « serviteurs de la maison du roi » (housecarl [note 15 — En vieux nordique, karl connote un homme libre.]).

Après la mort de Charlemagne en 814, son fils Louis Ier dit « le Pieux » hérite de son immense empire. À sa suite, par le traité de Verdun signé en 843, la division de l’Empire entre ses trois petits-fils va profondément marquer la répartition des identités des peuples d’Europe : les Francs, les Burgondes, et les Germains. L’Empire est scindé en trois tranches, découpées du nord au sud. D’abord la Francie occidentale est posée aux côtés des chefferies bretonnes de l’ouest, et sur sa frontière sud au-delà des Pyrénées, face à l’émirat Omeyyade de Cordoue (premier État unifié d’Al-Andalus). Ensuite, la Francie médiane court du nord au sud des Flandres jusqu’au milanais italien. Et enfin la Francie orientale, au cœur du continent, s’étend des frontières du Danemark aux rives de l’Adriatique.

Dans la Francie orientale, la dynastie des Ottoniens fonde le Saint-Empire romain germanique. D’autre part, La Francie occidentale traverse un siècle de fer qui voit l’émergence de la dynastie capétienne dominer la féodalité française.

Les territoires de l’Empire carolingien sont affaiblis par la mort de Charlemagne. Ils ont pourtant à faire face à une menace qui devient constante à partir de la fin du IXe siècle : les Vikings païens – habiles navigateurs maritimes et fluviaux – quittent la Scandinavie pour mener des expéditions de pillage, de commerce et de colonisation [note 16 — Les Vikings norvégiens découvrent l’Islande en 860, où ils fondent un État libre dirigé par une Assemblée dans sa capitale à Althing. De là, certains iront s’installer au siècle suivant au Groenland puis plus à l’ouest sur les terres d’un Nouveau Monde qui s’ignore encore, mais que les Vikings appellent « Markland ».]. Notamment : Paris est pillé en 845.

En 864, Charles le Chauve créé les ateliers de la Monnaie de Paris [note 17 — Qui est aujourd’hui l’une des plus vieilles entreprises privées au monde.] ; et il décrète l’interdiction de commerce avec les ennemis du royaume.

Reste que le chef viking Rollon – qui occupait l’embouchure de la Seine à cette époque – se voit intégré dans la féodalité française, lorsque Charles III concède à reconnaître sa légitimité, et le prend pour vassal en 911. Incidemment, cela crée le duché de Normandie. Après tout, un souverain doit savoir domestiquer les menaces. Mais enfin, une culture odinienne (nordique, gothique) prend racine en Normandie (littéralement : « pays des hommes du nord »).

Pendant ce temps, la chrétienté progresse au Nord. En 970, Erik le victorieux fonde, sur un disparate morcelé de petits royaumes et de tribus claniques, un royaume de Suède unifié. Il se fait baptiser au Danemark (qu’il domine), et renforce les liens des royaumes scandinaves avec l’Église catholique.

Hugues Capet, le chef de la maison des Robertiens, est élu, par ses vassaux, roi des Francs en 987. Ça reste un humble début. Certains marquis, ducs et comtes sont parfois plus riches et puissants que lui. Son domaine royal ne s’étend que de Paris à Orléans. Cependant, il ne parle pas le germanique, mais le français. Et la Paix de Dieu est avec lui. Sa dynastie à lui sera nommée capétienne ; et dans le cadre de ses lois fondamentales [note 18 — Au premier titre desquelles se trouvent la loi salique et le droit d’aînesse qui assurent le principe de succession au trône par primogéniture à l’aîné des fils.] la monarchie française va perdurer jusqu’en 1792. Stabilité.

De l’autre côté du monde occidental, au tournant des VIIIe et IXe siècles après J.C., à Constantinople éclate la querelle des images, plus connue sous le nom de « crise iconoclaste ». Ce fut un moment charnière de remise en cause de la pratique liturgique de vénération des images saintes, les « icônes », au sein de l’Empire romain d’Orient.

Le problème est le suivant : peut-on vraiment reconnaître des pouvoirs miraculeux aux images ?

La querelle commence en 730 à Constantinople : l’empereur Léon III interdit tout usage d’icône du Christ, des saints, et de la Vierge Marie, et il ordonne leur destruction. Sans doute l’influence de la théologie islamique alors en plein essor – parfaitement iconoclaste – initie-t-elle une remise en question des élites religieuses byzantines.

Reste que nombre de chrétiens se refusent à détruire leurs icônes. La position est défendable, ça reste à juger. Pour distinguer une innocente résistance chrétienne exempte d’idolâtrie païenne nettement hérétique, on appelle alors ces iconophiles chrétiens des iconodules. Et justement, ces derniers accusent les iconoclastes d’imiter les musulmans qui interdisent toute représentation du divin, y compris de la vie animale.

Reste à savoir où veut vraiment en venir l’empereur iconoclaste. Traditionnellement, l’iconoclaste se réclame des textes bibliques qui interdisent l’image peinte ou taillée au nom de la lutte contre l’idolâtrie. Certes, dans la doctrine chrétienne, le problème de l’adoration des idoles est intense et discriminant. L’idolâtrie est la marque du sauvage, du païen, du primitif. Mais l’enjeu fut plus grand : les spécialistes s’accordent à dire que dans cette dispute entre iconophiles et iconoclastes s’est décidée la forme d’humanisme dans laquelle nous vivons : une société pleine d’images.

La crise iconoclaste de l’Empire byzantin – dont le bouillonnement s’est étalé sur plus d’un siècle – a procédé d’une polémique en deux temps entre l’Empereur et le Patriarche, pour imposer leur propre conception de l’hégémonie symbolique.

Le premier temps, le concile iconoclaste de 754 voit la victoire sans partage de l’empereur Constantin V. Les images et les crucifix sont détruits, les iconophiles sont persécutés, et on ne retient pour seule icône du Christ que le rite eucharistique. À la suite, toute l’administration impériale se range à ce parti derrière le patriarche iconoclaste de l’époque, nommé par Constantin V.

C’est dans ce contexte que son épouse, l’impératrice Irène Tzitzak (« la fleur »), affiche au contraire son adhésion aux thèses iconodules du moine Téophane. Son fils Léon IV poursuivra pourtant la politique iconoclaste de son prédécesseur. Enfin… Jusqu’à ce que survienne Irène d’Athènes qui l’épouse en 768. Elle monte sur le trône à ses côtés, se débarrasse de lui en quelques années, assure d’abord la régence impériale au nom de son fils Constantin VI, puis en 797, elle le renverse à son tour par un coup d’État et lui fait crever les yeux. Elle passe alors du titre de « basilissa » (mère de l’empereur) à celui de « basileus » (empereur). C’est la première femme empereur de l’histoire, et elle est résolument iconophile.

Un second moment donc, marque en revanche la victoire décisive de la doctrine iconophile : il s’agit du concile de Nicée de 787, organisé par Irène et dirigé par le patriarche Taraise. Le concile de Nicée de 787, considérant que le fils de Dieu s’est effectivement incarné physiquement pour se rendre visible aux hommes [note 19 — Dans Les Évangiles (Jean, 14 : 8-10), Philippe demande : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. » Jésus répond : « Celui qui m’a vu a vu le Père. »], restaure la vénération des icônes, mais en interdit le commerce.

En 802 la controverse ressurgit alors que le ministre des Finances de l’impératrice Irène lui succède sous le nom de Nicéphore le logothète [note 20 — Dans l’administration byzantine, le Logothète général est le titre de celui qui est en charge de toute l’administration fiscale.]. La définition de l’économie est alors au centre du problème de séparation des pouvoirs entre le temporel et le spirituel, le visible et l’invisible.

Et la dispute ne s’arrête pas là. L’empereur Léon V provoque dès son arrivée sur le trône en 813 une seconde crise iconoclaste. Car il cherche à imposer le Chrisme impérial [note 21 — Monogramme composé de lettres faisant office d’emblème signature du souverain (le plus connu fut celui de Constantin Ier). Charlemagne signait également ses actes officiels de son monogramme. Il prit d’ailleurs parti dans cette querelle des images, par l’organisation du concile de Francfort en 794. À l’issue, la doctrine de l’Empire franc s’est décidée à maintenir la culture des images dans les églises comme support de mémoire, mais d’en interdire la vénération.] comme seul et unique symbole susceptible de vénération. Il intime l’ordre au Patriarche de prêcher cette doctrine. Mais face à lui, Nicéphore le Patriarche représente la résistance iconophile. Il s’oppose alors à l’empereur Léon V. Et finalement, de Nicéphore le Patriarche il reste un texte capital pour comprendre ce qui s’est passé, écrit entre 818 et 820 [note 22 — Cf. : NICÉPHORE le Patriarche, Discours contre les iconoclastes. Antirrhétiques, (PG 100), trad. fr. M.-J. Mondzain, Klincksieck, Paris, 1990. N.B. : Ce moment pose en fait un problème historiographique ; celui de la damnatio memoriae de la conception iconoclaste vaincue. Il ne reste que les fragments soumis aux réfutations transmis par les vainqueurs. Après 787 par exemple, chez tous les chroniqueurs, Constantin V est dit « copronyme » (nom de merde).].

Nicéphore est le seul écrivain philosophique du IXe siècle [note 23 — L’œuvre philosophique la plus importante au VIIIe siècle, c’est celle de l’iconoclaste Jean Damascène. Nicéphore est né en 758, son père mourut en exil des suites du premier concile iconoclaste de 754. Formé dans l’administration impériale durant les troubles politiques de Constantinople, il apprend à faire preuve de pragmatisme, à payer le prix de la victoire, en adoptant une sorte de relativisme réaliste, qui sera pourtant forcé en radicalisme, à la fidélité littérale à la Loi (akribeia) jusqu’à l’exil et la mort dans sa lutte contre l’empereur Léon V.]. Et justement, si la pensée de la production iconique est une tradition des évangélistes et des patriarches, reste que, bien au-delà de ça, Nicéphore marque une rupture : il pense l’impossibilité de penser et de gouverner sans l’image. Contre l’empereur iconoclaste, l’enjeu n’est pas seulement l’orthodoxie christologique.

Dans l’Empire byzantin, des problèmes fondamentaux touchant à l’utilisation des images pour gouverner les hommes furent soulevés, soumis à l’épreuve de la controverse d’avec l’empereur (disputatio), et résolus par la prise de position iconophile décisive de Nicéphore le Patriarche.

Pour bien le comprendre, il n’est pas nécessaire de prendre au sérieux les disputes sur le sexe des anges, mais de suivre les raisonnements contradictoires déployés par les pouvoirs temporels et spirituels pour s’assurer du maintien de la légitimité et de l’efficacité de leurs pouvoirs.

Sans doute la question du consentement à la contribution fiscale est un des enjeux majeurs de cette affaire. Et plus encore, il s’agit de tenir la terre. Car dans l’Empire byzantin, les prélèvements obligatoires portent surtout sur la paysannerie. Sous la forme de la rente d’abord qui frappait les fermiers. Et puis il y avait le teloumenon, une taxe prélevée par les collecteurs du gouvernement central chargés des inventaires : elle frappait les maisons. Cette taxe grevait donc notamment les patriarches officiers civils, militaires ou ecclésiastiques, grands propriétaires terriens (dynatoï).

Alors, à quel moment l’utilisation d’images pour générer l’adhésion, et gouverner les hommes, est-elle idolâtrie ? L’hégémonie de la production iconique par l’Église exclut-elle l’utilisation d’images sacrées pour fonder la souveraineté du pouvoir séculier, notamment pour la frappe de la monnaie ? Le commerce des biens spirituels (la simonie) se fait-il de manière appropriée par l’usage des monnaies séculières ? En quoi l’iconocratie (le gouvernement par les images) est-il producteur d’un sujet de connaissance spécifique (l’Esprit saint) ? Au risque de noyer la civilisation de la parole – du verbe fait chair – sous la civilisation des images automates, il faut trancher ces questions avant de décider de ce qu’on peut faire avec des images, et de ce qu’on ne doit pas faire. L’image peut-elle mener à une félicité vraie ? Quel est le lien naturel (divin) entre réalité, subjectivité, et lois de la re-présentation ?

Et c’est alors sur ce point que la dispute trouve à se raccrocher. Elle va impliquer des controverses internes à l’Église chrétienne au Moyen Âge sur l’usage de l’icône comme image efficace pour la connaissance de soi du sujet souverain. C’est en effet alors que le mot « économie » acquiert sa systématicité, comme « art de Dieu pour convaincre et sauver les hommes ». Donc : entrons dans le détail, c’est là que se cache le diable.

Ainsi, au VIIIe siècle apr. J.C., surgit à Constantinople au cœur de l’Église une crise autour du concept d’économie. Crise qui manifeste l’apparition du problème de l’usage que l’on peut faire du rapport du modèle – eidos [note 24 — I.e. : le monde vrai comme forme éternelle, chez Platon (dans le Timée), où le temps y est donc nécessairement circulaire.], à la réalité vécue. C’est là une controverse originelle sur le rôle du savoir dans le pouvoir, à travers une réflexion renouvelée sur le rôle du pouvoir spirituel dans le pouvoir temporel. Car en effet, c’est une controverse originale sur l’enchevêtrement des problèmes de la production de vérité par les images, avec les problèmes du gouvernement de soi du sujet souverain par la production de vérité.

Mais, comment l’économie, cette discipline du monde réel, comment un mot aux résonances juridiques, administratives, gestionnaires, pouvait-il sans discontinuité sémantique concerner les mystères de l’incarnation, de la rédemption, et de la Trinité ? C’est que, pour pouvoir envisager un monde visible fondé sur la conviction de l’invisibilité de ce qui fait son sens, encore faut-il produire une pensée spécifique qui mette en relation le visible et l’invisible, l’extérieur et l’intérieur.

La doctrine de l’icône articule une conception économique de l’image naturelle fondatrice de l’image artificielle, et une conception économique de l’image artificielle qui vient à son tour fonder le pouvoir temporel. Ainsi, l’économie soutient l’édifice dont l’icône est l’enjeu final [note 25 — Un symbole est iconique lorsque les relations des éléments de l’image signifiante sont en correspondances analogiques à celles de l’objet signifié. Par exemple : la communauté chrétienne (respublica christiana) est comme un grand orgue qui organise l’harmonie des souffles.]. Pour l’iconophile : « Qui refuse l’icône, refuse la totalité de l’économie. »

Ainsi la réflexion sur l’image est une cause sacrée, car ce qui est sacré c’est la cause même de la pensée. Et si l’icône est sacrée, c’est parce qu’elle re-présente – et d’une certaine manière rend visible – ce qui fonde la possibilité même de penser.

Ainsi, Nicéphore rappelle que la persuasion iconique est première. On comprend alors qu’il importait à l’empereur de s’en réserver l’exclusivité. Il s’avère en effet que la puissance conceptuelle de l’économie rend indissociable enjeux spéculatifs sacrés et objectifs profanes de la conquête (dimensions a priori hétérogènes à cette époque, mais qui, à partir du XVIe siècle seront subsumés sous le terme unique de la « stratégie politique »).

L’économie est donc le concept qui articule, le spirituel et le matériel, le sanctuaire et l’espace profane, l’espace iconique et le territoire à gouverner, le temps quotidien et l’instant sacré. Mais comment ce concept opère-t-il cette articulation ? Comment l’icône articule-t-elle le message évangélique, l’Église, et l’administration du royaume terrestre ?

L’iconocratie – l’Église fondée par Paul [note 26 — Cf. : « Épitre aux Colossiens ».] – est l’organisation d’un empire qui tire sa puissance de l’articulation du visuel à l’imaginaire. La pratique de l’icône perfuse donc cet efficace. C’est un dispositif qui donne chair et figure à l’essence du retrait et par là, prend possession de toutes les visibilités en vertu d’un principe d’unité économique. Cela repose sur la conception paulinienne de l’eikon tou theou : le fils à l’image de Dieu ; conception qui fonde une doctrine de l’image qui rend visible l’espace des institutions [note 27 — Ainsi, la création est imagination du Père. Cette conception va encadrer théologiquement les concepts physiques jusqu’à l’âge classique, comme par exemple chez Newton encore, pour qui, dans le fond, les lois de la gravitation sont le principe de l’imagination de Dieu.]. La création institutionnelle est dès lors imagination pastorale.

Bref, pour le Patriarche, il s’agit de priver l’Empereur de la fécondité iconique dans l’ordre de la manifestation comme dans l’ordre de la représentation. Ainsi, et sauf exception historique, le pouvoir séculier sera tenu de subordonner l’iconographie christique à l’orthodoxie de l’Église pour la frappe de sa monnaie [note 28 — « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » (Matthieu, 22 : 21).]. Incidemment, le lien indissociable de l’économique et du sacré attribue le dernier mot de la souveraineté au détenteur de la sacralité iconique.

Et finalement, Théodora – la régente veuve de l’empereur Théophile – restaure la vénération des icônes le 11 mars 843 (instaurée depuis, fête du « triomphe de l’orthodoxie »).

Bien plus tard, au XVIe siècle, en Occident, le protestantisme (notamment calviniste) restaurera une position iconoclaste dure, incitant – durant les guerres de Religion – à la destruction de toutes les images religieuses, icônes et crucifix. Les passages à l’acte destructeurs lors d’émeutes innombrables dans les villes protestantes (par milliers et durant des décennies) alimenteront le radicalisme sanglant de la Contre-Réforme.

Du même mouvement, une autre modalité de lien indissociable entre l’économique et le sacré se fera à travers le pli réformiste luthérien : l’action sainte peut se déployer dans le quotidien, par la mise en relation de la production profane à l’élection divine.

Alors comme de juste, au XVIe siècle, corrélativement à cette Réforme spirituelle qui va provoquer une homogénéisation du temps comme série d’instants quelconques, la composition de l’État moderne réalisera son iconologie grise et laborieuse : la statistique.