Disciplines du travail et jeux de représentations du monde
« L’Histoire est un cauchemar dont j’essaye de me réveiller. »
James Joyce
La monnaie, c’est une preuve de travail. C’est d’abord en ça qu’elle investit les corps.
Et par là même, ça pose au souverain un problème disciplinaire. Or, depuis l’urbanisation de l’humanité, l’enjeu disciplinaire principal a toujours été de contenir les puissances de débordements portés par les jeunes hommes. Il s’agit de canaliser les élans physiques des corps puissants pour les mettre au service du souverain.
Lorsqu’un souverain monarchique est représenté en posture équestre au centre de la place, surplombant le spectateur tout en majesté en train de monter à cheval, hé bien le cheval, c’est le Peuple. C’est une représentation de la verticalité du pouvoir. L’art équestre est une part importante de la formation du prince. Car à travers sa manière de conduire la monture, c’est son art de gouverner les corps des hommes dans l’effort qu’il apprend à maîtriser. Et c’est cette excellence disciplinaire qu’il entend exhiber à travers ce type de représentations. Les arts équestres, c’est une composante archaïque de la raison d’État. En Occident, la pratique équestre est – quoi qu’on en dise – la marque d’appartenance à une certaine élite.
L’un des apports les plus décisifs et définitifs de Karl Marx à l’histoire de la connaissance des sociétés humaines tient dans l’idée que le trait commun des modes de production réside dans le monopole de la propriété des moyens de production par une partie de la société afin de forcer l’autre partie à fournir un travail non payé. Monopole des outils… Le pouvoir économique repose sur une sorte de prise d’otages. Mais enfin, hélas pour la dimension émancipatrice de la doctrine marxiste, cela s’est révélé également vrai pour le régime communiste soviétique. C’est à croire que y’a pas moyen d’en finir avec cette affaire…
Toute la question est d’observer les métamorphoses historiques implacables, obstinées et rageuses de cette force de coercition qui s’applique sur ceux qui travaillent. Jamais au grand jamais, ni dans les sociétés communistes, ni dans aucune autre société que l’histoire ait connue jusqu’à aujourd’hui, jamais cette… chose, n’a lâché prise. Elle tient la nuque de sa proie entre ses mâchoires et ne lâchera pour rien au monde. Et justement ce monde, elle préférera le détruire mille fois plutôt que de lâcher prise…
N'en doute pas une seconde cher lecteur, à quelque niveau d’érudition qu’on prenne la question du travail de l’homme en société, c’est bien d’une prise d’otages qu’il s’agit… (la monnaie, c’est ce qui permet de « racheter » sa vie, de sauver sa vie).
Pour traverser le miroir, il faut pointer direct au cœur de la fable moderne : suivons les traces de Robinson… Vraiment… suivons les traces de ce naufragé insulaire emblématique du sujet rationnel de la science économique classique : homo œconomicus… Nous voyons tout de suite que la question coloniale est toujours incroyablement présente quel que soit le bout par lequel on prend la question…
Bon, rentrons dans le vif du sujet… pas de détours assommants. Combien de « cœurs simples » broyés par le travail ? La question peut sembler naïve…
Commençons par une mise en lumière de l’actualité par un exemple d’aujourd’hui : au début des années 2020, Apple Store met en ligne des applications qui représentent 3 millions d’heures de travail. Seulement, 90 % d’entre elles n’ont pas été payées. Et on l’ignore. (À ce tarif-là, c’est plus du « travail au noir », c’est du travail « dans le noir »). Du coup, question : ce travail a-t-il été forcé ?
Ce qu’on peut dire de prime abord, c’est que pour la plupart il s’agit de projets dont la rentabilité (la reconnaissance de la valeur par l’objectivation de marché) a échoué. Ce travail a été fait pour la grâce : c’est de l’œuvre. Mais ces œuvres gratuites récupérées pour la valorisation de la firme, au départ, dans l’intention du travailleur, c’est pour satisfaire qui, ou quoi ?
Ce moteur, cette nécessité intérieure, cette obligation, cet appel, cet instinct de fabrication, cette vocation, cette passion, ces principes auxquels on a sacrifié, c’est de la dette (fut-ce à soi-même) qu’on a cherché à éteindre [note 1 — L’entreprise capitaliste tire l’essentiel de son profit de l’appropriation et de l’exploitation de biens communs, c’est entendu (les contestations patronales éhontées de ce fait se heurtent aujourd’hui à la validité empirique des discours écologistes et féministes). Cela dit, ça devient encore plus piquant quand on considère que les gratifications statutaires ou personnelles de certains métiers (« les métiers passion ») sont directement soustraites de la plupart des salaires payés dans les secteurs concernés ; c’est le « hope labor » (métiers du care, de la production artistique, du spectacle, de l’éducation, saisonniers, stagiaires, etc. tous ceux-là sont supposés être déjà bien content d’être employés « à se rendre utiles »). Et il s’agit d’activités à propos desquelles les mesures de productivité sont le plus souvent hasardeuses.]. Volonté de stabilité, manifestation de la présence de la raison d’État en soi… les gens cherchent à participer à la production collective, c’est plus fort qu’eux, c’est pas qu’une question d’argent.
Reste la valeur de toutes ces heures de travail… envolées…
Autrement dit, essayons de prendre au sérieux l’hypothèse de Walter Benjamin face à L’ange de l’histoire de Paul Klee [note 2 — Tableau peint en 1920 et offert à son ami Walter Benjamin.] en posant de front la question suivante. Considérant tous ces édifices monumentaux, majestueux, ces grandes réalisations de l’humanité : les pyramides d’Égypte, les zigurats de Babylone, le Parthénon d’Athènes, les aqueducs romains, les châteaux forts, les palais, Versailles, etc., combien de millions d’heures d’efforts, de souffrances, et de malheurs pour achever ces merveilles du génie humain ? Combien de pauvres travailleurs morts sur les chantiers ? Faut-il vraiment que ce soit le terreau de la misère qui engendre la preuve du génie ? Faut-il que l’œuvre vienne au monde à ce point dans la douleur ? Pourquoi les touristes viennent-ils admirer ces productions ? Qu’y a-t-il à admirer ? Pourquoi tout ça ? L’abîme est vertigineux… Et comment exactement, au fait, a-t-on trouvé la force par la masse et la puissance d’assujettir autant d’âmes à autant de malheur ? Et tout ça pour des murs de pierre ?… De puissantes nécessités ont su s’imposer aux hommes à travers l’histoire. C’est dire le caractère colossal de la dette qui appelle à être payée. Et donc, jusqu’où ? Jusqu’à quand ?
Il faut payer la dette, il va falloir travailler plus dur… vieille histoire en fait… L’actualité de ce discours disciplinaire est présente à tous les temps, depuis la nuit des temps semble-t-il…
De nos jours en l’occurrence, dans l’emploi privé au service du capital, la discipline de marché perfuse l’ambiance. Cette dette se distille comme une peur qui retombe en pluie fine sur les populations.
La peur gouverne le travail (seuls ceux qui ne savent pas de quoi ils parlent auront le culot de prétendre le contraire). La loi du silence pèse sur les travailleurs : exploitation journalière, salariat précaire, concurrence, désaffiliation, relégation, isolement, invisibilité, disqualification sociale de la parole, etc. Le déni s’organise dans la sélection adverse des grandes gueules comme d’habitude : dans la fierté il faut clamer haut et fort qu’on aime son travail, sinon on se tait. Le principe de responsabilité en a vu d’autres, comment croyez-vous qu’on mette les hommes à l’effort ?!
Mais enfin… le travail doit-il nécessairement être lié à la peur ? (Parce que, quoi qu’on en dise, c’est laid). On peut espérer que la réponse soit non. Mais il faudrait alors que la raison d’État soit partagée par tous comme l’esprit de corps est partagé par la phalange de citoyens. Et hélas, cette mythologie bienheureuse d’une idéalité citoyenne où le Peuple se trouverait réconcilié avec lui-même n’a jamais vu le jour en vérité. Pour atteindre cet idéal, il faudrait pour chacun y mettre le même courage à être citoyen au quotidien que celui d’une mère qui se saigne pour ses proches.
Pour s’assurer que chacun ait le courage de savoir la raison d’État, les philosophes des Lumières avaient songé à constituer un extraordinaire dispositif de surveillance de tous par tous pour y arriver. Et aujourd’hui la police fonctionne, les caméras de surveillance tournent à plein régime, mais ça ne fonctionne pas vraiment bien (pas de bien-veillance, juste plus de peur).
En fait, la théorie des jeux est formelle : la réponse est oui, le travail est lié à la peur [note 3 — Sinon : épidémie de passagers clandestins, le taux de chômage serait au niveau des taux d’abstentions, aller travailler serait visiblement un acte pleinement politique de tous les jours. Effectivement, ça voterait avec ses bras. Seuls des régimes totalitaires ont pu fonctionner ainsi, donc, retour à la peur.] ; et son histoire est sanglante…
Pour autant, le plus important est de comprendre comment ouvrir de nouvelles perspectives : l’art et la manière de lier l’effort et les possibles (la danse et la peur ne trouvent à faire bon ménage qu’à l’aune de la « performance », mais sorti de ça, le résultat humain est toujours pathétique).
Fondamentalement, pour le sujet citoyen libre reconnu par le souverain – propriétaire d’une terre ou d’un stock – la discipline générale d’exploitation des ressources repose sur le fermage/la concession d’exploitation/l’entreprise marchande.
C’est une structure spécifique de transferts de ressources, de droits et de risques. Au cœur : la promesse d’un retour, faite par l’exploitant libre, au souverain qui concède l’exploitation (l’éthique bourgeoise capitaliste suivra cette règle). Dans cette concession, en général la raison d’État se satisfait d’un revenu fixe au sujet souverain. Cet impôt solde une sorte de « dette de vie » au souverain. Et tout bénéfice tiré en extra revient à l’exploitant comme fortune à son bénéfice. (Là-dessus, les contremaîtres et les intermédiaires traficotent à tout bout de champ). À partir de là, par délégation de pouvoir du souverain, l’exploitant peut employer des bras supplémentaires pour aider et accroître sa production. Et par ruissellement monétaire, les chaînes de commandement peuvent s’allonger le long des filières d’approvisionnements.
Là-dedans, les modalités disciplinaires du travail – ou modes d’exploitation du travail, c’est simple, il y en a trois :
– l’esclavage, le servage,
– le travail forcé,
– et le travail payé.
Les modalités disciplinaires du travail peuvent se croiser avec les modes d’assujettissement monétaires par la lignée, la terre, et le nombre pour donner des types de statuts différents : domestique esclave, forcé, ou libre, fermier esclave (serf) ou fermier libre (vilain), mercenaire soldat, esclave, forcé, ou libre (salarié), etc. À une même fonction, le statut d’un poste de travail peut varier à travers l’histoire. Par exemple, le rameur sur une galère : dans l’Antiquité hellénique c’est un soldat, dans l’Antiquité romaine, c’est un esclave, au Moyen Âge viking, c’est un guerrier, à l’âge classique, c’est un bagnard, et dans la Modernité hypercarburante, c’est un loisir galant de consommateur…
Bref, pour sortir de la lourdeur théorique, et pour le plaisir de la poésie, dans ce chapitre sur la discipline du travail nous allons prendre un angle d’attaque par ce que l’on pourrait appeler « l’hypothèse Rimbaud » : la discipline moderne du travail, la manière moderne d’exploiter le travail, rationalisée jusqu’à l’os parce que libérée des contraintes religieuses, elle est née de l’expérience de la traite des esclaves africains.
Et cette retransposition généralisée des disciplines de la traite négrière, en retour sur les populations d’Europe (que l’on peut dès lors appeler « prolétarisées »), revient hanter le poète, lorsqu’il lui donne la parole… Je ne résiste pas au plaisir de citer le poème en entier.
Arthur Rimbaud, « Mauvais sang », Une saison en enfer (1873)
Encore tout enfant, j’admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu’il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne ; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu’un saint, plus de bon sens qu’un voyageur — et lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison. Sur les routes, par des nuits d’hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon cœur gelé : « Faiblesse ou force : te voilà, c’est la force. Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre. » Au matin j’avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu. Dans les villes la boue m’apparaissait soudainement rouge et noire, comme une glace quand la lampe circule dans la chambre voisine, comme un trésor dans la forêt ! Bonne chance, criais-je, et je voyais une mer de flammes et de fumées au ciel ; et, à gauche, à droite, toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres. Mais l’orgie et la camaraderie des femmes m’étaient interdites. Pas même un compagnon. Je me voyais devant une foule exaspérée, en face du peloton d’exécution, pleurant du malheur qu’ils n’aient pu comprendre, et pardonnant ! — Comme Jeanne d’Arc ! — « Prêtres, professeurs, maîtres, vous vous trompez en me livrant à la justice. Je n’ai jamais été de ce peuple-ci ; je n’ai jamais été chrétien ; je suis de la race qui chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ; je n’ai pas le sens moral, je suis une brute : vous vous trompez… » Oui, j’ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre : tu as bu d’une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. — Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu’ils demandent à être bouillis. — Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d’otages ces misérables. J’entre au vrai royaume des enfants de Cham. Connais-je encore la nature ? me connais-je ? — Plus de mots. J’ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! Je ne vois même pas l’heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant. Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse !
Poésie de la négritude généralisée par le patronage occidental moderne [note 4 — Anecdote de toute première importance, l’air de rien : il n’existe nulle photo de Rimbaud portant le casque colonial en Afrique. À ce que je sache, pas une. Là où tout européen se doit de porter ce chapeau caractéristique du « blanc », à tout instant, surtout devant un appareil photographique. Porter ce chapeau, c’était soi-disant un devoir pour se protéger de « l’africanite » : la furie meurtrière causée par les coups de soleil (sic !)…]…
Mais enfin, alors tout n’est-il que blanc et noir ? N’est-ce que ça ?
Non. Pour la réflexion sur lui-même du sujet moderne, il y a plus fondamental encore à trouver au-delà de la figure racialisée de l’esclave africain…
Par exemple on trouve cette idée chez Tolstoï pour qui : « l’argent ne représente qu’une nouvelle forme d’esclavage impersonnel à la place de l’ancien esclavage personnel [note 5 — Cf. Léon Tolstoï, L’argent et le travail, 1890.]. » Ou encore, avant, chez Dostoïevski, le « maudit russe » [note 6 — Selon le bon mot de Freud.]… parlons-en ! Jeune diplômé d’une école d’ingénieurs militaires, Fiodor Dostoïevski fut condamné à mort par le tsar Nicolas Ier pour quelques lectures subversives d’étudiants avec des amis dans une cuisine. Porté sur l’échafaud, gracié au dernier moment, il est néanmoins condamné à 4 années de travaux forcés. Bref, en fait il passera toute sa jeunesse dans les bagnes de Sibérie. Mais il s’en sort vivant. Enfin relâché, à 38 ans, il écrit Souvenirs de la maison des morts qui ouvre le genre de la littérature concentrationnaire. L’écrivain revenant y restera toute sa vie quelque part. Il sera criblé de dettes quasiment toute sa vie. À ce propos, il écrivait : « L’argent, c’est la liberté monnayée. »
En fait, le cas russe est tellement exemplaire de la multiplicité continue des logiques disciplinaires du travail imposées par le souverain à sa propre constitution… Dans l’esprit slave, il y a tellement d’esclaves, de servitudes, de bagnes et de déportations… tellement de misères noires, interminables et glacées, pour des millions et des dizaines de millions d’innocents ! Et déjà dans les temps immémoriaux de ces steppes… Et ce qu’il y aurait à en dire est tellement vaste !… Je renonce à l’aborder… J’ai l’impression qu’on s’y perdrait… Que de larmes !… « Qu’est-ce que la Russie ? Qu’est-ce que la Russie !… »