Le temps chrétien et le grand déplacement musulman
« On ne dira point : Il est ici, ou : Il est là. Car voici,
le royaume de Dieu est au milieu de vous. »
Évangile de Luc, (17 : 21)
Avec l’effondrement de l’Empire romain, l’économie se démonétise peu à peu. Pour tout un tas de raisons qui apparaissent déjà ici. Mais il y a aussi cette fameuse « affaire Judas » qui habite les esprits…
Du coup, le Moyen Âge naît avec la généralisation de la pratique du serment. Verba volant, les paroles volent, mais les serments les arrêtent : c’est un lien de soi aux autres, et à Dieu. Les serments, on les couche par écrit, et on les grave dans la pierre.
Les dettes énoncées se formalisent sous différentes formes : serments institutionnalisant les liens, serments promissoirs exprimant les engagements, serments probatoires prouvant la vérité (juramentum)…
Le serment se donne comme un fait de conscience. Son usage est réservé aux hommes libres de plus de 14 ans. Il organise les liens horizontaux et verticaux de la société médiévale féodale : les alliances et les allégeances.
Le serment se fonde sur le sacramemtum. Ainsi, l’obligation du jurement est la plus forte qui soit, et le parjure est considéré comme le plus grand des péchés (pacta sunt servanda : « les pactes doivent-être respectés »). Dans l’Empire romain chrétien, on ne conçoit pas de société sans serments.
C’est dans ce cadre que, au Moyen Âge, l’usage généralisé de la charte (convenientiae) prend tout son sens. L’acte écrit de l’accord entre deux parties prend alors le plus souvent la forme d’un chirographum (charte-partie) : un parchemin en deux parties où le texte doublé des termes du pacte est séparé au niveau de la découpe par une écriture d’authentification : la devise.
La circulation des promesses change de forme, le rapport au temps se transforme. Car l’expérience du temps qui passe est culturelle, c’est-à-dire historique.
Dans le Moyen Âge chrétien, la vision antique d’un temps cyclique laisse place à la vision messianique d’un temps linéaire dont la flèche pointe vers une fin des temps : l’apocalypse, le jugement dernier. On attend le retour du Christ (parousie) [note 1 — Cela dit, c’est aux alentours du XIVe siècle que le thème de l’apocalypse prend de manière générale une intensité maximale dans les mentalités.]. Et c’est le statut existentiel de l’homme par rapport au regard divin qui rentre dans une sorte de mouvement cyclique : chute de l’Éden puis de nouveau élévation aux cieux.
Le Moyen Âge chrétien impose un nouvel espace-temps. Les tempos sont fortement marqués. Et le cosmos ptolémaïque est intégré dans la vision de l’espace, comme une sorte de sphère de l’ici-bas incluse dans le royaume céleste de Dieu au-delà des étoiles. En dessous, l’enfer est imaginé au centre bouillant de la terre. Et plus tard une dichotomie de cité céleste et de cité terrestre sera superposée sur cette vision du monde.
Entre la cité céleste et la cité terrestre, la doctrine chrétienne mûrit progressivement l’institutionnalisation d’une séparation conceptuelle entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel.
Dans ce cadre, d’abord en idée, puis en réalité, le pape occupe le trône de l’empereur de Rome. Mais sa souveraineté sur l’espace reste faible.
Par contre, dès les débuts de la chrétienté, l’Église cherche à monopoliser la maîtrise du temps : le rythme du travail et des négoces, l’invitation à la prière, et l’annonce du repos.
À partir des années 530 après Jésus Christ, la règle de saint Benoît (Sanctus Benedictus de Nursia) découpe le temps monacal selon la liturgie des heures canoniales. Ces heures scandent la vie des hommes devant l’éternel.
La semaine chrétienne sépare deux temps bien distincts, le temps profane et le temps sacré : le temps séculier du quotidien routinier – le temps du travail d’une part, et d’autre part le temps extra-ordinaire, libre des nécessités du travail (skholé), un temps consacré au spirituel (c’est-à-dire – dans la doctrine chrétienne – un temps voué à l’étude de la piété).
Le livre de la Genèse propose la semaine de sept jours sur le modèle de la création : Dieu créa le monde en 6 jours, et le 7e il se reposa. Du coup, dans la liturgie chrétienne, la symbolique du chiffre 7 est forte : 7 vertus, 7 péchés capitaux, 7 dons du Saint-Esprit, 7 sacrements… (Évidemment l’origine de cette symbolique est mésopotamienne, elle se trouve déjà dans l’épopée de Gilgamesh notamment).
Ainsi ira le monde… Dans les temps industriels, la semaine justifiée par la respiration dominicale s’imposera comme rythme de la quotidienneté pour les corps travaillants, ce qui évite la perspective d’une effrayante suite sans fin de jours qui seraient tous les mêmes.
Bref, c’est par le calendrier que le christianisme conquiert le monde. À cette époque, on situait l’origine du monde à peu près à 6000 avant J.C. Cela dit, dès le concile de Nicée en 325, la croyance en la crucifixion du Christ (évènement historique réel) est la base du credo. La Passion est l’instant 0 où le temps est sorti de ses gonds. Le reste n’a plus d’importance.
Le comput, le calcul des dates cycliques de la commémoration de Pâques se fait ainsi à partir des datations connues de la Passion du Christ. La mesure du temps se fait par la composition du calendrier julien, des cycles métoniques (les orbitations de la lune), et des cycles d’indiction romaine (à partir du 1er septembre 312).
Et puis l’adoption de la datation de l’an 0 à la naissance du Christ place la nativité à l’origine des temps (Anno Domini : « année du Seigneur »). Ce petit déplacement est initié par la commande du pape Jean Ier au moine mathématicien scythe Dionysius Exiguus en 525. Cela dit, le système chrétien de datation reste pendant longtemps une affaire d’érudits et ne se diffuse que très progressivement durant le haut Moyen Âge.
Et pourtant, les ouvrages sacramentaires, évangéliaires, bréviaires, etc. contiennent tous le calendrier. Sa diffusion culturelle ira de pair avec les développements de l’alphabétisation.
Bref, dans le Moyen Âge chrétien, le calendrier est religieux, la mesure du temps est religieuse, le rapport au temps est religieux. La socialisation du temps est entre les mains de l’Église.
Cela dit, bien entendu, au fin fond des campagnes, le paysan chrétien vit plus qu’autre chose le rythme nycthéméral et le cycle des saisons. Jusqu’au XIIe siècle, en général, le temps est flou, on suit les rythmes de la végétation. C’est juste que les interventions de l’Église ou du seigneur du fief viennent marquer des temps forts de la spiritualité ou de l’impôt. La plupart des gens ignorent leur âge, la date du jour dans l’année, voir l’année du règne. La mémoire des évènements distants est confuse dans les dépositions judiciaires…
Les systèmes financiers (d’arbitrages intertemporels) sont extrêmement réduits par rapport à leur amplitude impériale d’antan. Seule la cloche de l’église vient marquer un temps, celui de la prière ou celui de l’extra-ordinaire (danger imminent, mort du seigneur, etc. ).
La continuation de la tradition est une valeur cardinale de stabilité à partir de laquelle s’organisent les activités féodales. Les récits historiques sous forme de chroniques montrent bien cette stase, en ce que les évènements dans leur déroulement temporel ne se suivent pas selon un fil syntaxique de causes jusqu’aux conséquences. C’est plutôt que chaque évènement est en lui-même à chaque fois, comme absolument, la manifestation de la reconfiguration de la volonté divine. Seule la succession dynastique des incarnations du souverain marque les « étapes » du temps, les règnes marquent les époques.
La nature éternelle du Dieu du monothéisme implique qu’il n’y a pas d’avant et pas d’après dans le livre de la révélation de sa parole.
Et pourtant, c’est dans cet atemporel que Mahomet va venir introduire un déplacement, un déplacement du temps.
Au VIIe siècle après Jésus Christ, le culte zoroastrien d’Ahura Mazda est religion d’État dans l’Empire perse Sassanide [note 2 — Le clergé hiérarchisé des mages gère le réseau administratif et juridique de l’Empire. Les temples du feu sont les centres administratifs. Par le rituel de l’anneau, Ahura Mazda investit les rois. Le roi qui sacrifie alors à Ahura Mazda est maître du temps : « cosmocrator ».]. La guerre fait rage : Jérusalem vient d’être reprise à l’Empire byzantin, dont la religion d’État est le christianisme. Par ailleurs, venu des royaumes indo-grecs du bassin de l’Indus, la doctrine du mélange, prôné au IIIe siècle apr. J.C. par le prophète zoroastrien Mani (qui voulait marcher dans les pas du Christ), était très répandue dans la péninsule arabique [note 3 — D’où vient, par inversion occulte, le terme « manichéisme », qui signifie l’inverse du contenu de la doctrine de l’éponyme. Mani prônait en effet une doctrine basée sur les vertus du mélange. Reste l’effet, le retour inlassable de cette phrase litanique dans la bouche des gens aujourd’hui : « Il ne faut pas être manichéen ! » (ce qui, littéralement, signifie exactement l’inverse de ce qu’on croit dire). Évidemment nul ne sait comment s’est imposé cet usage inversé. L’opérateur de l’occultation est occulté.]. Les minorités cultuelles sont nombreuses au Proche-Orient : juifs, bouddhistes, brahmanes, baptistes… Il y a de la place pour tous les cultes, mais il n’y a guère de place pour un nouveau culte qui les subsumerait tous. Et pourtant, vers 570, à l’écart, et de l’Empire byzantin, et de l’Empire perse, loin au sud, au fin fond du désert d’Arabie, apparaît le prophète Mahomet.
Mahomet est issu de la puissante tribu des Quraych en charge de la Ka’aba (« le cube »). C’est un lieu de réunion de tous les divers cultes hétérogènes qui étaient pratiqués à La Mecque. Et c’est ainsi dans ce contexte que Mahomet entre en conflit avec son milieu d’origine lorsqu’il commence à prêcher, à l’âge de 40 ans, la doctrine du dieu unique d’Abraham.
Le contexte historique d’apparition est significatif : à partir du tout début du VIe siècle apr. J.C., un vaste mouvement d’extension de la langue arabe écrite est en train de se répandre [note 4 — La langue arabe est dérivée du syriaque, et du pahlavi, qui a cours à cette époque dans l’administration Sassanide en Perse.]. Cette lettrisation part du nord de la péninsule arabique – aux environs de Pétra – pour gagner ensuite, progressivement durant tout le siècle, toute la péninsule vers le sud, jusqu’au début du VIIe siècle.
Les visions de Mahomet, teintées d’une fine connaissance de la philosophie d’Aristote, vont déchaîner des puissances incalculables, et rassembler des forces militaires, pour ensuite déplacer les pouvoirs établis, déplacer le centre de l’espace, et même déplacer le référentiel du temps.
Le 24 septembre 622 après Jésus Christ, Mahomet quitte La Mecque pour rejoindre ses compagnons à Médine. L’Hégire (« le passage, le déplacement, la migration »), du lieu de naissance, au lieu de rassemblement de ses forces, est ainsi le début d’un temps nouveau, une nouvelle ère. Porté à l’universel, c’est ce qui fait date dans l’islam. Ce mouvement de passage, de conversion, restera au cœur de la religiosité musulmane.
Mahomet est un prophète, et un chef de guerre. Il s’institue « commandeur des croyants » ; il prend contrôle des référentiels du temps et des référentiels de l’espace.
Cet arrachement est une rupture dans l’ordre du temps qui se manifeste immédiatement dans sa mesure, puisque l’année n’est pas calculée sur les cycles solaires mais sur les cycles lunaires (ce qui provoquera un décalage annuel de 11 jours avec le calendrier grégorien).
Au même moment, bien loin de là, sur les rives du Gange, les astronomes indiens rédigent des traités détaillant leurs observations du ciel. Dans les mathématiques sanskrites archaïques du Bramasputasiddhanta – chants écrits par l’astronome et mathématicien Brahmagupta en 628 – l’ancestrale numération brahmi [note 5 — Dont les plus anciennes traces ont été retrouvées sur des piliers d’Ashoka érigés un peu partout dans le nord de l’Inde au IIIe siècle avant notre ère.] est incorporée dans un système positionnel décimal qui forge les nombres tels que nous les connaissons. Représentant des quantités négatives et positives ils se distribuent autour de 0, de telle sorte que les négatifs et les positifs sont respectivement des « dettes » et des « avoirs », des nombres contenant déjà en eux-mêmes des règles opératoires de calcul. Le zéro résulte déductivement de la soustraction de deux termes égaux (l’addition de deux inverses), ou de sa mise en rapport à lui-même.
Le zéro devient un nombre (quantité nulle : rien). Et le zéro en sanskrit se dit sûnyatâ : « la non-substance », « le vide ultime des réalités intrinsèques » dans la pensée bouddhiste. Alors il est encore plus qu’un nombre, il devient un chiffre en soi, qui dénote « le néant ». Il est ainsi représenté par un petit cercle.
Les Arabes adopteront ce concept mathématique sous le nom d’as-sifr, qui sera plus tard traduit en latin par cifra et zefirum (« chiffre » et « zéro »).
Au moment de l’Hégire, Mahomet prêche déjà depuis 10 années une nouvelle religion. Cela dit, la retranscription du message du Prophète n’est que progressivement compilée durant le Ier siècle de l’Hégire [note 6 — Coran (al-Qur’an) signifie « lecture ». Fait notable : l’usure (ribà) y est condamnée.]. Et en fait, la tradition n’attribue qu’un seul texte écrit porté par Mahomet (il le portait « dans le fourreau de son épée ») : la Charte de Yathrib (Constitution de Médine) qui pose les bases de la communauté politique de ceux qui entourent Mahomet (l’Oumma, la communauté des croyants, est composée à l’origine de 18 tribus arabes et de 6 tribus juives [note 7 — Lorsqu’elles quittent l’Oumma au 16e mois de l’Hégire, Mahomet déclare qu’il ne faut plus adresser les prières vers Jérusalem, mais vers La Mecque. Par cette réorientation de l’espace, l’Islam se trouve une homogénéité ethnique.]).
À la disparition de Mahomet en 632, les bases d’un véritable empire sont posées, par la force stratégique et poétique. La Mecque est prise, la moitié occidentale de la péninsule arabique est conquise, une communauté de croyants est formée, un nouveau calendrier est fondé. À partir de là, les peuples arabes ainsi unifiés lancent une guerre sainte pour répandre l’islam sur le monde (djihad : « effort »).
Cette offre politique subversive plaît aux élites dominées des périphéries impériales de Byzance au Proche-Orient. Alors certaines expriment le souhait de s’y intégrer et elles facilitent les conquêtes musulmanes.
Et puis en 634, les armées arabes détruisent les forces byzantines à Damas et font leur entrée dans l’Histoire des souverainetés occidentales. Jérusalem est conquise en 637, et en 642, c’est l’Égypte et ses greniers d’abondance. Et bientôt, ce sera tout l’Empire perse qui tombera sous la domination des dynasties arabes.
En 661, le Califat Omeyyade est fondé. Les non-musulmans y ont liberté de culte et sont soumis à l’impôt puisqu’ils ne participent pas à la conscription.
Au début du VIIIe siècle, la langue arabe est officielle, et elle est communément écrite dans tout l’Empire perse, dans la péninsule arabique, et jusqu’au Maghreb Al-Aqsa (« le couchant lointain »).
À l’Ouest, dans une situation chaotique, Rodéric est souverain de royaume Wisigoth d’Ibérie en 710. Et il tombe sous la domination du Califat Omeyyade en 711. La présence musulmane en Espagne s’établit (Al-Andalus), pour longtemps [note 8 — Jusqu’en 1492.].
Partant d’Al-Andalus, le passage des Pyrénées par les armées Omeyyades est ensuite tenté, vers les royaumes francs au nord. Mais l’expansion arabe est arrêtée à Poitiers par Charles Martel en 732. Cela dit, la Septimanie narbonnaise [note 9 — C’est une province gauloise où vivent à l’époque des peuples wisigoths.] ne sera reconquise qu’en 759 par Pépin Le bref.
Finalement, en un siècle fulgurant, l’Islam a conquis toute la partie sud de l’Occident. C’est tout un empire qui adopte le calendrier d’une nouvelle religion.