Le christianisme primitif et l’âge d’or byzantin
« De tout ce qui est écrit, je ne lis que ce que quelqu'un écrit avec son sang.
Écris avec ton sang : et tu verras que le sang est esprit. »
Friedrich Nietzsche, Ainsi Parlait Zarathoustra
Jésus de Nazareth vit la Passion sous le règne de Tibère. À cette époque, Hérode Antipas – roi de Galilée – règne dans la continuité de son père, Hérode le Grand, roi de Judée, vassal client de l’empereur : il trucide beaucoup de ses proches [note 1 — D’ailleurs, il vient tout juste de faire décapiter – à la demande de sa belle-fille Salomé – Jean-le-Baptiste, au motif d’avoir prêché autour de lui qu’un certain Jésus était le messie.], écrase ses sujets d’impôts, et fait reconstruire le Temple (de - 19 à 63). Sur ces territoires de Judée, depuis leur assujettissement par Pompée en - 63, un préfet fait régner l’ordre impérial de Rome (Ponce Pilate occupe cette charge, du milieu des années 20 à la fin des années 30).
Après la mort de Jésus, Paul rencontre Jacques et Pierre en 38 ; et il relate dans ses premiers écrits du début des années 50 que ces derniers – avec d’autres – se réunissent en 48-49 à Jérusalem pour statuer sur la question du salut des non-juifs. Cela dit, ce concile des Apôtres – concile originel – reste pour une grande part un mystère.
Ensuite, Marc – disciple de Pierre – accompagne Paul. Paul est au centre de ce qui se sait de cette histoire. Paul a la mémoire. Il écrit parfaitement en araméen, en latin, et en grec, et il fonde, aux marges des synagogues, des églises en Syrie, en Anatolie et en Grèce.
Puis, Paul et Pierre disparaissent dans les persécutions de chrétiens à Rome sous le règne de Néron à la fin des années 60 après Jésus Christ. Et avec eux, c’est toute la génération de ceux qui ont connu Jésus kata sarka [note 2 — N.B. : le Jésus « historique », celui qui a vraiment existé en « chair et en os ».] qui disparaît.
Tout cela se déroule dans un contexte général marqué par les révoltes juives en Judée et la survenue de la ruine du Temple en 70, qui provoque l’exil de nombreux juifs.
Dans ce contexte, le destin des apôtres a été tragique (sauf une exception notable). Judas s’était pendu à un arbre durant la Passion. Mathias – son remplaçant, tiré au sort parmi les disciples pour faire partie des douze témoins de la résurrection du Christ – finit lapidé à Jérusalem. Jacques de Zébédée est décapité à Jérusalem par Hérode. Son frère, Jean, a été jeté dans l’huile bouillante à Éphèse, puis a été envoyé dans les mines de sel de Patmos. Jacques d’Alphée dirige la première Église chrétienne de Jérusalem pendant près de 30 ans et meurt en martyr, lapidé en 62. Barthélémy a été écorché vif en Arménie. Pierre a été crucifié à Rome par Néron. Son frère André, disciple de Jean-le-baptiste, a été crucifié en 60 dans la ville grecque de Patras. Jude, cousin de Jésus, va prêcher en Perse où il est battu à mort en 65. Simon le zélote va prêcher en Égypte puis se retrouve crucifié en Samarie. Thomas le douteux a été tué par une lance en Inde en 72. Philippe a été crucifié à Hiérapolis en 80 par Domitien. Matthieu – collecteur d’impôts – va prêcher en Éthiopie, puis meurt paisiblement de vieillesse.
Au nord de Jérusalem, sur les rives de la mer Égée, Éphèse était la porte d’entrée vers l’Asie mineure à l’époque. La communauté juive y était donc importante et grandissante ; alors, Paul en avait fait sa base missionnaire dans les années 50. Pourtant, à Éphèse, le culte d’Artémis était intense (la chasseresse était la déesse protectrice de la cité).
Mais non loin au large d’Éphèse, exilé sur l’île de Patmos, Jean y a ses visions de l’apocalypse (cela dit, curieusement, l’apparition des premières traces de ces révélations se fait seulement au milieu des années 90 [note 3 — Ces écrits s’inscrivent dans la lignée des récits hébraïques de la fin des temps, ouverte par l’apport le plus tardif à l’Ancien Testament : le Livre de Daniel qui est apparu au milieu du IIe siècle av. J.C.]).
Reste que, dans cette petite région méditerranéenne, d’une foi issue d’une secte juive en déroute (les nazôréens), c’est Paul qui a proposé et rendu accessible par ses écrits toute une théologie, toute une religion, à l’ensemble du monde hellénisé, et au-delà à l’ensemble des non-juifs, à tous les gentils du monde. Dans cette théologie, c’est la parole elle-même qui prend la place de la divinité.
Et ensuite donc, ce sera par la convocation de cette figure d’autorité paulinienne que, quelques décennies plus tard au début du IIe siècle après Jésus Christ, se forgeront les fondements du christianisme primitif à Rome.
Le plus ancien corpus connu de cette évangélisation recueille dix épîtres de Paul [note 4 — Les discours de Paul aux premières communautés chrétiennes.]. Il est attribué à un certain Marcion – fils de l’évêque de Sinope – qui est devenu un riche armateur, et qui officie dans une école à Rome [note 5 — L’alphabétisation des Juifs est faible à cette époque (surtout en Judée), de l’ordre de 3 % de la population.]. Il y fondera une Église, une assemblée des croyants [note 6 — Parce qu’il dénie toute autorité des textes de l’Ancien Testament, Marcion sera excommunié par l’évêque de Rome Anicet en 144.].
En 120, Polycarpe de Smyrne édite les Évangiles. Les textes circulent. La pensée chrétienne devient buissonnante. À partir de là, deux autres écoles de théologie font face au paulinisme de l’école de Marcion : celle de Justin (apologétique qui recueille les Actes des Apôtres), et celle de Valentin (gnosticisme de « L’Évangile de la vérité » autour duquel se réunissent des « hellénisants » pratiquant collectivement la spéculation sur les textes [note 7 — Le courant dit « génération des sans roi » (abasileus genea), rassemblait, entre autres, des disciples de Simon le Mage (baptisé par Philippe) que Pierre défait dans un « combat aérien » à Samarie (un débat public) ; et qu’il excommunie finalement comme hérétique, en l’accusant d’avoir voulu le corrompre : « Que ton argent périsse avec toi, parce que tu as pensé acquérir avec de l'argent le don de Dieu. » (Actes des Apôtres, 8 : 9-21). Il y avait des séthiens aussi (croyant qu’Adam et Ève ont eu un troisième fils : Seth). Ils seront pour leur part accusés d’avoir pratiqué des rituels cannibales et excommuniés de la même manière.]).
Dans ce contexte, Marcion édite – probablement au début des années 140 – ce qu’il appelle le Nouveau Testament (kaine diatheke) [note 8 — Le mot Bible en latin, biblia signifie : « le livre », mais en grec, le mot est pluriel, ce qui se traduirait plutôt par « bibliothèque ».] : en réalisant la réunion synoptique de l’Évangile [note 9 — Qui annonce la bonne nouvelle de la venue du Christ (christòs : « le roi sauveur », traduction grecque de « messie »).] de Luc (médecin et compagnon de route de Paul), des Actes des Apôtres [note 10 — Écrit autour des années 90, le texte raconte, autour des personnages de Pierre et de Paul, la séparation des premières sectes chrétiennes d’avec la religion juive.], et des épîtres de Paul.
À partir de là, pour les différentes écoles se pose le problème de la définition d’un canon orthodoxe. Ainsi, à la fin du IIe siècle, l’hérésiologue Irénée de Smyrne entend faire face à la survenue de textes chrétiens nouveaux qui se mettent à proliférer, en définissant le canon orthodoxe des textes sacrés qui, seuls, enseignent la vraie piété.
Dans les décennies qui suivent, par la définition du canon orthodoxe, la synthèse se fait dans ce petit monde chrétien qui entretien globalement sa culture araméenne. Ce canon retient comme apport légitime dans le Nouveau Testament l’Évangile de Marc (écrit dans les années 70), l’Évangile de Matthieu (écrit dans les années 90), et l’Évangile de Jean (écrit entre 100 et 120) [note 11 — Par ailleurs, Le Livre de l’Apocalypse de Jean (écrit semble-t-il à la fin des années 80) ne sera intégré au canon que bien plus tard, aux alentours des années 630.]. Mais cela dit, il exclut comme apocryphes tous les autres [note 12 — Notamment, les Évangiles de Philippe, de Marie, de Marie-Madeleine, de Thomas, de Nicodème, l’Évangile secret de Marc et celui de Jean, ainsi que les Actes de Paul et les Actes de Philippe. Et même, en 1976 a été retrouvé un fabuleux Évangile de Judas…].
Et donc, ainsi l’Église chrétienne s’institue [note 13 — En hébreu ancien, la conjugaison du verbe ne marque pas le temps (passé, présent, futur) mais plutôt ce qui est stable d’une part, et ce qui se passe (action) d’autre part.] : sur cette fondation doctrinale pleine de plis, ainsi que sur le constat effarant que Jésus ne revient pas tout de suite et que la fin des temps est repoussée sine die.
Dans cette affaire, Matthieu est le saint patron des banquiers, des contrôleurs fiscaux, des comptables et des douaniers. Son évangile tient les comptes.
Évangile de Matthieu (LSG), extraits : 6, 18, 21, 22, 23, 24 et 25.
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6
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19 Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où la teigne et la rouille détruisent, et où les voleurs percent et dérobent ; 20 mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où la teigne et la rouille ne détruisent point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. 21 Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.
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18
En ce moment, les disciples s’approchèrent de Jésus, et dirent : Qui donc est le plus grand dans le royaume des cieux ? 2 Jésus, ayant appelé un petit enfant, le plaça au milieu d’eux, 3 et dit : Je vous le dis en vérité, si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. 4 C’est pourquoi, quiconque se rendra humble comme ce petit enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux. 5 Et quiconque reçoit en mon nom un petit enfant comme celui-ci, me reçoit moi-même. 6 Mais, si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspendît à son cou une meule de moulin, et qu’on le jetât au fond de la mer. 7 Malheur au monde à cause des scandales ! Car il est nécessaire qu’il arrive des scandales ; mais malheur à l’homme par qui le scandale arrive ! 8 Si ta main ou ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe-les et jette-les loin de toi ; mieux vaut pour toi entrer dans la vie boiteux ou manchot, que d’avoir deux pieds ou deux mains et d’être jeté dans le feu éternel. 9 Et si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi ; mieux vaut pour toi entrer dans la vie, n’ayant qu’un œil, que d’avoir deux yeux et d’être jeté dans le feu de la géhenne. 10 Gardez-vous de mépriser un seul de ces petits ; car je vous dis que leurs anges dans les cieux voient continuellement la face de mon Père qui est dans les cieux. 11 Car le Fils de l’homme est venu sauver ce qui était perdu.
12 Que vous en semble ? Si un homme a cent brebis, et que l’une d’elles s’égare, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres sur les montagnes, pour aller chercher celle qui s’est égarée ? 13 Et, s’il la trouve, je vous le dis en vérité, elle lui cause plus de joie que les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. 14 De même, ce n’est pas la volonté de votre Père qui est dans les cieux qu’il se perde un seul de ces petits. 15 Si ton frère a péché, va et reprends-le entre toi et lui seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. 16 Mais, s’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes, afin que toute l’affaire se règle sur la déclaration de deux ou de trois témoins. 17 S’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église ; et s’il refuse aussi d’écouter l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain.
18 Je vous le dis en vérité, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. 19 Je vous dis encore que, si deux d’entre vous s’accordent sur la terre pour demander une chose quelconque, elle leur sera accordée par mon Père qui est dans les cieux. 20 Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux. 21 Alors Pierre s’approcha de lui, et dit : Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu’il péchera contre moi ? Sera-ce jusqu’à sept fois ? 22 Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois.
23 C’est pourquoi, le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs. 24 Quand il se mit à compter, on lui en amena un qui devait dix mille talents. 25 Comme il n’avait pas de quoi payer, son maître ordonna qu’il fût vendu, lui, sa femme, ses enfants, et tout ce qu’il avait, et que la dette fût acquittée. 26 Le serviteur, se jetant à terre, se prosterna devant lui, et dit : Seigneur, aie patience envers moi, et je te paierai tout. 27 Ému de compassion, le maître de ce serviteur le laissa aller, et lui remit la dette. 28 Après qu’il fut sorti, ce serviteur rencontra un de ses compagnons qui lui devait cent deniers. Il le saisit et l’étranglait, en disant : Paie ce que tu me dois. 29 Son compagnon, se jetant à terre, le suppliait, disant : Aie patience envers moi, et je te paierai. 30 Mais l’autre ne voulut pas, et il alla le jeter en prison, jusqu’à ce qu’il eût payé ce qu’il devait. 31 Ses compagnons, ayant vu ce qui était arrivé, furent profondément attristés, et ils allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé. 32 Alors le maître fit appeler ce serviteur, et lui dit : Méchant serviteur, je t’avais remis en entier ta dette, parce que tu m’en avais supplié ; 33 ne devais-tu pas aussi avoir pitié de ton compagnon, comme j’ai eu pitié de toi ? 34 Et son maître, irrité, le livra aux bourreaux, jusqu’à ce qu’il eût payé tout ce qu’il devait. 35 C’est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne à son frère de tout son cœur.
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21
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10 Lorsqu’il entra dans Jérusalem, toute la ville fut émue, et l’on disait : Qui est celui-ci ? 11 La foule répondait : C’est Jésus, le prophète, de Nazareth en Galilée. 12 Jésus entra dans le temple de Dieu. Il chassa tous ceux qui vendaient et qui achetaient dans le temple ; il renversa les tables des changeurs, et les sièges des vendeurs de pigeons. 13 Et il leur dit : Il est écrit : Ma maison sera appelée une maison de prière. Mais vous, vous en faites une caverne de voleurs. 14 Des aveugles et des boiteux s’approchèrent de lui dans le temple. Et il les guérit. 15 Mais les principaux sacrificateurs et les scribes furent indignés, à la vue des choses merveilleuses qu’il avait faites, et des enfants qui criaient dans le temple : Hosanna au Fils de David ! 16 Ils lui dirent : Entends-tu ce qu’ils disent ? Oui, leur répondit Jésus. N’avez-vous jamais lu ces paroles : Tu as tiré des louanges de la bouche des enfants et de ceux qui sont à la mamelle ?
17 Et, les ayant laissés, il sortit de la ville pour aller à Béthanie, où il passa la nuit. 18 Le matin, en retournant à la ville, il eut faim. 19 Voyant un figuier sur le chemin, il s’en approcha ; mais il n’y trouva que des feuilles, et il lui dit : Que jamais fruit ne naisse de toi ! Et à l’instant le figuier sécha. 20 Les disciples, qui virent cela, furent étonnés, et dirent : Comment ce figuier est-il devenu sec en un instant ? 21 Jésus leur répondit : Je vous le dis en vérité, si vous aviez de la foi et que vous ne doutiez point, non seulement vous feriez ce qui a été fait à ce figuier, mais quand vous diriez à cette montagne : Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer, cela se ferait. 22 Tout ce que vous demanderez avec foi par la prière, vous le recevrez.
23 Jésus se rendit dans le temple, et, pendant qu’il enseignait, les principaux sacrificateurs et les anciens du peuple vinrent lui dire : Par quelle autorité fais-tu ces choses, et qui t’a donné cette autorité ? 24 Jésus leur répondit : Je vous adresserai aussi une question ; et, si vous m’y répondez, je vous dirai par quelle autorité je fais ces choses. 25 Le baptême de Jean, d’où venait-il ? Du ciel, ou des hommes ? Mais ils raisonnèrent ainsi entre eux ; Si nous répondons : Du ciel, il nous dira : Pourquoi donc n’avez-vous pas cru en lui ? 26 Et si nous répondons : Des hommes, nous avons à craindre la foule, car tous tiennent Jean pour un prophète. 27 Alors ils répondirent à Jésus : Nous ne savons. Et il leur dit à son tour : Moi non plus, je ne vous dirai pas par quelle autorité je fais ces choses.
28 Que vous en semble ? Un homme avait deux fils ; et, s’adressant au premier, il dit : Mon enfant, va travailler aujourd’hui dans ma vigne. 29 Il répondit : Je ne veux pas. Ensuite, il se repentit, et il alla. 30 S’adressant à l’autre, il dit la même chose. Et ce fils répondit : Je veux bien, seigneur. Et il n’alla pas. 31 Lequel des deux a fait la volonté du père ? Ils répondirent : Le premier. Et Jésus leur dit : Je vous le dis en vérité, les publicains et les prostituées vous devanceront dans le royaume de Dieu. 32 Car Jean est venu à vous dans la voie de la justice, et vous n'avez pas cru en lui. Mais les publicains et les prostituées ont cru en lui ; et vous, qui avez vu cela, vous ne vous êtes pas ensuite repentis pour croire en lui.
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22
Jésus, prenant la parole, leur parla de nouveau en parabole, et il dit : 2 Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fit des noces pour son fils. 3 Il envoya ses serviteurs appeler ceux qui étaient invités aux noces ; mais ils ne voulurent pas venir.
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14 Car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. 15 Alors les pharisiens allèrent se consulter sur les moyens de surprendre Jésus par ses propres paroles. 16 Ils envoyèrent auprès de lui leurs disciples avec les hérodiens, qui dirent : Maître, nous savons que tu es vrai, et que tu enseignes la voie de Dieu selon la vérité, sans t’inquiéter de personne, car tu ne regardes pas à l’apparence des hommes. 17 Dis-nous donc ce qu’il t’en semble : est-il permis, ou non, de payer le tribut à César ? 18 Jésus, connaissant leur méchanceté, répondit : Pourquoi me tentez-vous, hypocrites ? 19 Montrez-moi la monnaie avec laquelle on paie le tribut. Et ils lui présentèrent un denier. 20 Il leur demanda : De qui sont cette effigie et cette inscription ? 21 De César, lui répondirent-ils. Alors il leur dit : Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. 22 Étonnés de ce qu’ils entendaient, ils le quittèrent, et s’en allèrent.
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15 Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! Parce que vous courez la mer et la terre pour faire un prosélyte ; et, quand il l’est devenu, vous en faites un fils de la géhenne deux fois plus que vous. 16 Malheur à vous, conducteurs aveugles ! Qui dites : Si quelqu’un jure par le temple, ce n’est rien ; mais, si quelqu’un jure par l’or du temple, il est engagé. 17 Insensés et aveugles ! Lequel est le plus grand, l’or, ou le temple qui sanctifie l’or ?
18 Si quelqu’un, dites-vous encore, jure par l’autel, ce n’est rien ; mais, si quelqu’un jure par l’offrande qui est sur l’autel, il est engagé. 19 Aveugles ! Lequel est le plus grand, l’offrande, ou l’autel qui sanctifie l’offrande ? 20 Celui qui jure par l’autel jure par l’autel et par tout ce qui est dessus ; 21 celui qui jure par le temple jure par le temple et par celui qui l’habite ; 22 et celui qui jure par le ciel jure par le trône de Dieu et par celui qui y est assis.
23 Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! Parce que vous payez la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, et que vous laissez ce qui est plus important dans la loi, la justice, la miséricorde et la fidélité : c’est là ce qu’il fallait pratiquer, sans négliger les autres choses. 24 Conducteurs aveugles ! Qui coulez le moucheron, et qui avalez le chameau.
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36 Je vous le dis en vérité, tout cela retombera sur cette génération. 37 Jérusalem, Jérusalem, qui tue les prophètes et qui lapide ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l’avez pas voulu ! 38 Voici, votre maison vous sera laissée déserte ; 39 car, je vous le dis, vous ne me verrez plus désormais, jusqu’à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !
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Comme Jésus s’en allait, au sortir du temple, ses disciples s’approchèrent pour lui en faire remarquer les constructions. 2 Mais il leur dit : Voyez-vous tout cela ? Je vous le dis en vérité, il ne restera pas ici pierre sur pierre qui ne soit renversée. 3 Il s’assit sur la montagne des oliviers. Et les disciples vinrent en particulier lui faire cette question : Dis-nous, quand cela arrivera-t-il, et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde ?
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13 Veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour, ni l’heure. 14 Il en sera comme d’un homme qui, partant pour un voyage, appela ses serviteurs, et leur remit ses biens. 15 Il donna cinq talents à l’un, deux à l’autre, et un au troisième, à chacun selon sa capacité, et il partit. 16 Aussitôt celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla, les fit valoir, et il gagna cinq autres talents. 17 De même, celui qui avait reçu les deux talents en gagna deux autres. 18 Celui qui n’en avait reçu qu’un alla faire un creux dans la terre, et cacha l’argent de son maître.
19 Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint, et leur fit rendre compte. 20 Celui qui avait reçu les cinq talents s’approcha, en apportant cinq autres talents, et il dit : Seigneur, tu m’as remis cinq talents ; voici, j’en ai gagné cinq autres. 21 Son maître lui dit : C’est bien, bon et fidèle serviteur ; tu as été fidèle en peu de chose, je te confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton maître. 22 Celui qui avait reçu les deux talents s’approcha aussi, et il dit : Seigneur, tu m’as remis deux talents ; voici, j’en ai gagné deux autres. 23 Son maître lui dit : C’est bien, bon et fidèle serviteur ; tu as été fidèle en peu de chose, je te confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton maître.
24 Celui qui n’avait reçu qu’un talent s’approcha ensuite, et il dit : Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonne où tu n’as pas semé, et qui amasse où tu n’as pas vanné ; 25 j’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre ; voici, prends ce qui est à toi. 26 Son maître lui répondit : Serviteur méchant et paresseux, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que j’amasse où je n’ai pas vanné ; 27 il te fallait donc remettre mon argent aux banquiers, et, à mon retour, j’aurais retiré ce qui est à moi avec un intérêt. 28 Ôtez-lui donc le talent, et donnez-le à celui qui a les dix talents. 29 Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. 30 Et le serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents.
31 Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s’assiéra sur le trône de sa gloire. 32 Toutes les nations seront assemblées devant lui. Il séparera les uns d’avec les autres, comme le berger sépare les brebis d’avec les boucs ; 33 et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. 34 Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. 35 Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; 36 j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais malade, et vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi.
37 Les justes lui répondront : Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, et t’avons-nous donné à manger ; ou avoir soif, et t’avons-nous donné à boire ? 38 Quand t’avons-nous vu étranger, et t’avons-nous recueilli ; ou nu, et t’avons-nous vêtu ? 39 Quand t’avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi ? 40 Et le roi leur répondra : Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites. 41 Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche : Retirez-vous de moi, maudits ; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges.
Le IIIe siècle après Jésus Christ est marqué par la peste, le chaos politique et la persécution des chrétiens [note 14 — Le règne de Dioclétien par exemple, est appelé « ère des martyrs » par les patriarches chrétiens.].
Et encore au début du IVe siècle, le christianisme est une religion illégale dans l’Empire romain, en tant qu’adoration d’un rabbin juif rebelle [note 15 — Flavius Joseph avait rapporté l’existence de Jésus de Nazareth sous la notice explicative d’un chef thaumaturge (guérisseur) de Galilée, suivit de 150 serviteurs zélés qui attendaient de lui qu’il chasse les Romains de Jérusalem.]. À cette époque, le culte impérial officiel est apollinien, et dionysiaque [note 16 — Cet axe d’ambivalence culturelle avait été posé par Plutarque au début du IIe siècle, le manichéisme est ensuite venu probablement y jouer un rôle.].
Mais les choses vont basculer : en ce IVe siècle, Constantin Ier édifie Constantinople au lieu où se trouvait la colonie grecque de Byzantium, sur le détroit du Bosphore, pour en faire sa capitale, à la croisée de l’Europe et de l’Asie.
Constantin s’était débarrassé de son dernier rival pour l’accession au trône impérial en 312, après plusieurs années de troubles qui opposèrent de nombreux prétendants à la succession de Dioclétien. Et c’est justement lors de la bataille décisive sur le pont Milvius, dans les faubourgs de Rome, que Constantin a la révélation d’un signe divin (in hoc signo vinces : « soit vainqueur par ce signe »). Il avait vu en rêve le chrisme [note 17 — Un monogramme du Christ qui entremêle les lettres grecques chi et rho, les deux premières lettres du mot « christos ».], et il avait fait appliquer cette marque sur tous les boucliers de ses forces armées. Et ce fut une victoire écrasante.
Donc, c’est à la suite d’une expérience mystique du signe divin – une expérience militaire – que l’empereur romain Constantin se convertit au christianisme. Bon, mais en fait, les officiers supérieurs des Légions romaines jouèrent un rôle important dans le phénomène d’adoption du christianisme.
Le culte est d’abord mêlé au culte mithraïste du Sol Invictus, qui est en vogue chez les légionnaires depuis au moins un siècle. La communion s’y fait par le partage du pain et du vin ; et le sang de la victime sacrificielle (le bœuf) est répandu pendant la cérémonie de communion des croyants.
Le prêtre de Mithra se reconnaissait à son bonnet phrygien [note 18 — Attribut du dieu Attis fils et amant de sa mère la déesse Cybèle, protectrice du royaume Phrygien du roi Midas, établit en Anatolie au VIIe siècle av. J.C., après la disparition de la civilisation hittite.] (le magi). Et justement, à cette époque, le « phrygium » est le symbole de l’autorité pontificale (auctoritas). Il sera progressivement remplacé à partir du VIe siècle par la tiare pontificale qui symbolise le trirègne du pape : vicaire du Christ, régent du monde, et père des rois ; autant de fonctions qui confèrent des pouvoirs de magistère, de juridiction, et d’investiture sacrée.
En 315, Constantin écrit sa donation, au pape : donation du pouvoir temporel sur tous les territoires occidentaux liés à Rome. Et il se retire à Constantinople pour régner sur la partie orientale de l’Empire romain. Dans cette lettre il confesse sa foi chrétienne et reconnaît à l’évêque de Rome le magistère du pouvoir spirituel sur les âmes. Ce faisant, l’empereur romain reconnaît la prééminence de la sainte chaire de saint Pierre (cathedra) sur tous les trônes terrestres, la prééminence du pouvoir spirituel (auctoritas) sur le pouvoir temporel (potestas).
Cela dit, ce n’est en fait que dans la deuxième moitié du XIe siècle que les papes se revendiqueront de ce texte de la donation. Et les historiens s’accordent aujourd’hui pour dire que ce document n’a probablement même pas existé avant le XIe siècle [note 19 — Le premier à avoir montré l’imposture du document fut le philologue humaniste Lorenzo Valla dans les années 1430. Cela lui attira d’abord les foudres de l’Inquisition, mais enfin, il surmonta cette épreuve et fini secrétaire pontifical. Cela marqua la tombée en désuétude de la doctrine césaropapiste.].
L’origine de la falsification est inconnue, mais on comprend tout l’intérêt d’y faire croire au tournant du XIe siècle : la production de ce document permettait aux souverains pontifes d’affirmer la supériorité de leur autorité sur les seigneurs féodaux d’Occident et sur Byzance (ce qui est une ressource non négligeable lorsqu’il s’agit de les convaincre de s’investir dans une guerre sainte). Le sacerdoce des clercs prend d’ailleurs à cette époque une tournure disciplinaire plus stricte, et plus différenciée de la vie terrestre normale des laïcs [note 20 — Le religieux qui fait vœu renonce à ses droits civils personnels, il est « un mort civil ».], et puis l’appel à la croisade ne va pas tarder.
Au IVe siècle après Jésus Christ en fait, l’archéologie historique moderne nous révèle plutôt un empereur Constantin, certes enfiévré de spiritualité, mais qui garde une emprise considérable sur son empire terrestre.
À Rome, l’empereur se fait construire, à côté du Colisée, un immense arc de triomphe, surmonté d’un fameux quadrige le représentant en Apollon, rayonnant conducteur du char divin. À une centaine de mètres derrière, dans la perspective, s’élevait une colossale statue de bronze de 30 mètres : Constantin couronné de soleil. Dans la perspective du soleil couchant, le géant veillait pour ainsi dire sur le conducteur du char. La vision en profondeur devait être saisissante. L’empereur se veut maître et conducteur des âmes.
En 325, l’empereur Constantin Ier convoque le concile de Nicée, afin d’instituer la doctrine politique du christianisme sur un credo unifié [note 21 — À partir de là, les persécutions vont commencer et de nombreuses sectes « hérétiques » disparaissent : arianisme, simonisme, montanisme, marcionisme, docétisme, séthianisme, encratisme, naassènes, ophites, caïnites, basilidiens, etc.]. À cette occasion, Eusèbe, le biographe de l’empereur, fait le récit de la vision du souverain afin qu’elle prenne place dans les considérations des patriarches. Et le voilà l’air de rien de son vivant officiellement reconnu comme étant « divinement inspiré » (instinctu divinitatis). Et en retour, pour satisfaire le pape Sylvestre Ier, l’empereur lance la construction de la Basilique Vaticane sur la tombe de saint Pierre dès 326 [note 22 — Son fils, Constant Ier, fera terminer l’édifice.].
Le concile de Nicée condamne le prêt à intérêt, sur les fondements à la fois de l’ancien [note 23 — Cf. Deutéronome.] et du Nouveau Testament. L’usure est acceptable pour le prêt des choses qui s’usent, mais exiger un paiement pour le prêt de quelque chose qui, comme l’argent, ne se consume pas dans l’usage est contraire à la charité chrétienne [note 24 — S’il s’agit de faire du bien à autrui, la vertu se récompense par elle-même : « Prêtez sans rien attendre en retour. » (Luc, 6 : 35).]. Et par la suite, des penseurs scolastiques s’appuieront également sur la lecture d’Aristote pour confirmer cette conception (le capitulaire de Nimègue de Charlemagne en 806 confirme encore ce jugement).
C’est d’ailleurs à partir de là aussi que des changeurs juifs – ne se sentant pas concernés par cette histoire de charité entre chrétiens –, obtiendront la capacité de pouvoir pratiquer le prêt usuraire dans l’Europe médiévale.
Les premiers pèlerinages vers Jérusalem apparaissent, les pèlerins cherchent à « mettre leurs pas dans ceux du Christ ». Conséquemment, des « lieux saints » sont identifiés. Ainsi, en 327, à Jérusalem, Hélène – la mère de Constantin – invente la Sainte Croix, première de toutes les reliques. À la suite de quoi, l’église du Saint-Sépulcre sera bâtie sur ce site où a eu lieu la découverte du Golgotha. En ce point de l’espace, l’architecture sacrée exprime « réellement » pour toujours l’anomalie de l’espace et du temps qui a eu lieu à cet endroit.
C’est le bon moment pour clarifier un point important : le mot paradis est emprunté à l’iranien paridaiza (« jardin, parc, enclos du seigneur, où résident ses animaux sauvages »). D’où dérive le grec paradeisos, puis le latin paradisus, qui avaient été utilisés par Tertulien au IIIe siècle et par saint Augustin (l’inventeur du « péché originel ») au Ve siècle, ce qui en fixa le sens générique d’un lieu de bonheur spirituel. Mais ce n’est que bien plus tard, au tournant des X-XIe siècles, que le terme paradis se multipliera sous le sens de « séjour des bienheureux, lieu où les âmes des justes jouissent de la béatitude au comble de la félicité. »
En 330, l’empereur chrétien résidant à Constantinople décrète que la cité est la Nova Roma « la nouvelle Rome ». Il commence à faire élever ses légendaires murailles, ce qui va en faire bientôt les plus puissantes du monde connu en Occident. Et en effet, Constantinople poursuivra l’héritage de Rome pendant encore mille ans.
À la même époque, aux périphéries de l’Empire, des royaumes comme ceux d’Arménie, de Géorgie, ou d’Éthiopie se convertissent au christianisme.
En 380 l’empereur Théodose Ier fait du credo chrétien nicéen l’orthodoxie religieuse d’un bon prince chrétien. C’est que, dans cette doctrine, le temple est le lieu où le Saint-Esprit séjourne. Et comme le corps est un temple, il en découle que le corps du souverain se doit d’être le lieu où séjourne le Saint-Esprit. Cela s’institue comme religion de l’État impérial, et ça induit du coup une définition de l’hérésie… Ce qui, au-delà de la monolâtrie, crée par là même le monothéisme proprement dit. En 391 les temples païens (« paysans ») sont fermés, et les savoirs païens sont proscrits : le christianisme est instauré religion officielle de l’Empire romain.
La scission de l’Empire, entre Rome et Constantinople a lieu : à la mort de Théodose le Grand en 395, la séparation dynastique des Empires d’Orient et d’Occident est scellée.
Autre division : pour les justiniens, c’est l’Église elle-même qui est la révélation, telle est la nouvelle Jérusalem (verus israel) ; et l’Ancien Testament doit être conservé (cela mènera quelques siècles plus tard au schisme de l’Église orthodoxe par rapport à l’Église romaine).
C’est dans ce contexte que, en 425 à Constantinople, l’impératrice Eudoxie convainc l’empereur Théodose II de fonder la première université du monde occidental,: le Pandidakterion. Cette Université du Palais de la Magnaure – comprise dans l’enceinte du Grand Palais impérial – transportera sous le patronage de l’empereur des trésors de savoirs à travers les siècles.
D’ailleurs, l’usage du papyrus disparaît pour laisser place au parchemin, beaucoup plus durable mais aussi infiniment plus coûteux. Un livre peut dès lors avoir la valeur d’une maison dans le centre d’un bourg. L’alphabétisation redevient hermétique.
Au Ve siècle le système financier marche mal dans l’Empire romain d’Occident. L’évêque de Rome interdit le prêt à usure (ce qui n’est pas le cas à Constantinople). L’État fonctionne mal, les budgets publics sont déficitaires. L’administration confie la perception aux administrations municipales (curies) pour faire rentrer l’impôt. Mais l’escalade de la brutalité fiscale provoque un effondrement des recettes. Légalement, ça pouvait aller jusqu’à la peine de mort pour les contribuables récalcitrants. Mais enfin, devant l’échec des curiales à faire rentrer l’impôt, l’État se retourne contre eux. Les violences intestines montent. La défection administrative et militaire se répand et l’État central perd progressivement sa capacité à gouverner les territoires.
Il faut dire, prises en sens inverse, les routes pavées facilitent les incursions de pillards vers les centres urbains de l’Empire. Sans ses institutions adjacentes pour régler ses usages, l’infrastructure de puissance devient un facteur de fragilité.
Depuis quelques décennies, le climat plus froid avait rendu plus difficile l’élevage dans les grandes plaines de l’Altaï. Les peuples nomades de ces plaines entament alors leurs migrations vers l’ouest. Dès lors, leur maîtrise de l’équitation et leur technologie d’arc composite vont leur permettre de percer les frontières de l’Empire romain. Poussés par le déferlement des hordes nomades de Huns – qui ne disposent pas d’écriture mais qui font du monde leur terrain de chasse – les peuples périphériques d’Europe, en Germanie, en Dacie et en Thrace migrent ainsi sur le long terme à travers le centre de l’Empire : Les Goths, les Ostogoths, les Whisigoths, les Vandales, les Burghondes, les Francs, les Allamands, les Angles et les Saxons mettent le chaos civil partout dans l’Empire. Le pouvoir est de moins en moins centralisé.
En 410 Rome est pillée par les Wisigoths. Et à partir de 424 Théodose II accepte de payer un tribut de 350 livres d’or par an aux Huns… Hélas, le montant exigé sera rapidement multiplié par dix.
En 451, le concile d’Éphèse institue le culte marial en faisant de la Vierge Marie « celle qui a enfanté Dieu, la mère de Dieu » (theotokos).
En 476, Rome est prise par Odoacre, un généralissime de l’Empire romain d’Occident, élevé dans sa jeunesse à la cour d’Attila. En conséquence, Romulus Augustus [note 25 — Dont le père a été le secrétaire particulier d’Attila.] abdique, et devient le dernier des empereurs romains d’Occident. Le coup de tonnerre historique est considérable mais il est sans bruit.
En fait, depuis le début du siècle, les villes de l’Empire se mettent à déconstruire leurs théâtres pour construire des murailles. Et du même mouvement, de nombreuses maisons aristocratiques fuient l’instabilité de l’Ouest pour aller se réfugier à Constantinople [note 26 — Pendant ce temps, à Rome, le philosophe Boèce effectue les premières traductions latines d’Aristote. Il finira torturé et condamné à mort.].
Au début du VIe siècle après J.C., l’Empire contre-attaque. En 536, l’empereur byzantin Justinien a reconquis l’Égypte, l’Hispanie, et fait rentrer triomphalement dans Rome son général Belisarius.
Dans le soleil couchant, l’empereur siège en son palais d’où il contemple, satisfait, sa capitale. À Constantinople, sur la corne d’or face à la mer, se trouve la magnificente Place de l’Augustaion au cœur de la cité. Elle est bordée par le Palais Sacré (Sacrum Palatium), le Sénat (Magnaura), les Thermes de Zeuxippe, et le gigantesque Hippodrome Impérial, construit sur le modèle du Circus Maximus de Rome.
Là, Justinien a fait construire, entre le Patriarcheion (le palais du patriarche) et la Citerne Basilique souterraine (Basilikè Kinstérnè), la colossale Basilique Sainte-Sophie, qu’il consacre en 537 (Hagia Sophia : « sagesse de Dieu ») [note 27 — Marie est la sainte patronne de Constantinople.]. Son dôme légendaire était armé de 12 tonnes d’or. C’était de loin la plus grande église du monde en son temps. Sur cette place se trouvait également le Million – l’être-là du point zéro de l’espace byzantin – la borne de référence pour les mesures de distance dans l’Empire byzantin.
Au milieu du VIe siècle, Constantinople est au faîte de sa splendeur. La ville compte plus de 500 000 habitants. On y parle grec, bien plus que latin.
Dans le Palais Sacré de l’empereur au cœur de la cité, se situe la salle du trône (Magna Aula), où se tient la Cour de Constantinople. Cette vénérable institution – créée avec les fondations de la ville comme capitale – accueille toutes les vieilles magistratures romaines et grecques, comme repliées et projetées en elle. Et de ce fait, elle constitue le centre de fonctionnement de la machine administrative impériale.
Sous l’abside centrale, à la tête, séant sur le « trône de Salomon », se tient l’empereur (basileos kai autokrator). Sous le trône, à ses côtés se trouvent ses légataires à différents titres : caesar (co-empereur), despotes (héritier impérial), sebastokrator (prince ou princesse membre de la famille impériale). Ensuite, autour siéent magistralement les grands-ducs (megas doux), les ducs, et les grands domestiques (megas domestikos) en charge du commandement des armées. L’empereur s’adjoint également des ministres de son gouvernement en charge de mener à bien ses politiques à travers le labyrinthe des stratégies et des règlements : un grand chamberlain du Palais (kouropalates), un maître du Trésor (protovestarios), et un maître des Compagnons (akolouthos).
Mais enfin, Rome et l’Empire ne sont plus ce qu’ils étaient. Les Ostrogoths chassent vite les forces byzantines des rivages de l’Ouest, et ils marchent sur Rome. Rome résiste un temps, et les longues guerres qui s’ensuivent ravagent la ville à plus de 90 %.
Et puis la peste noire (dite « de Justinien ») apparaît dans les années 540 [note 28 — Une série d’hivers « glaciaires » avait déjà frappé à la fin des années 530, probablement causés par l’éruption d’un volcan islandais en 536.]. Son taux de létalité est de 80 % (sic !). Elle fauche les vivants par dizaines de millions… Et cette catastrophe-là est fatale, les nécropoles se remplissent jusqu’aux plafonds. L’apocalypse – littéralement – est arrivée sur terre dans ces années-là. À l’Ouest, les structures étatiques s’effondrent.
Le règne de Justinien s’éteint en grande pompe en 565, sans héritiers ni empire réunifié en héritage. Et on estime que ses guerres ont coûté à Byzance plus de 30 millions de nomismata (pièces d’or), une fortune…
L’Empire perse Sassanide viendra bientôt presser ses frontières. Déjà, il coupait l’Empire byzantin de tous ses approvisionnements orientaux venus de la route de la soie et de l’océan Indien [note 29 — Justinien avait ainsi envoyé dans les années 550 deux moines nestoriens espionner les fabriques impériales de soie en Chine afin d’en ramener le secret de fabrication à Constantinople.]. Pour autant, le crépuscule de l’Empire byzantin va encore durer mille ans.