Naissance de la bourgeoisie et éclosion de la raison d’État
« La crainte de perdre engendre les mêmes passions que celle d’acquérir,
car les hommes ne tiennent pour assuré ce qu’ils possèdent que s’ils y ajoutent encore. »
Nicolas Machiavel
Peut-on vendre ce qu’on veut à qui on veut ? En vérité, la réponse n’est pas si évidente. C’est une question de droits transactionnels du sujet individuel, qui sont éventuellement reconnus par le souverain. Ces choses peuvent donc être variables. Par exemple, le droit féodal énonce une préemption de la lignée. Alors que le droit royal énonce une préemption du domaine royal. Mais enfin, le droit naturel lui, répond oui (et pose plutôt la question réciproque : pourquoi ne pourrait-on pas vendre quelque chose à quelqu’un ?).
Reste que sous cet angle, il apparaît que la responsabilité individuelle vient d’une érosion du principe de responsabilité clanique du sang [note 1 — À partir du Xe siècle, l’Église catholique a commencé à réformer la loi canonique du mariage et à interdire les unions consanguines entre cousins et cousines, espérant par là provoquer des déshérences patrimoniales plus fréquentes qui auraient ainsi, à la longue, fini par concentrer le patrimoine dans les mains des institutions ecclésiales. Mais cela a plutôt produit l’essor de la psychologie individualiste.].
Sorti des droits coutumiers, des droits féodaux et des droits royaux, la méthode du droit naturel consiste à produire des énoncés normatifs de justice sur la base de l’observation de la nature des choses et des relations humaines (partant de l’idée que le commerce est naturel aux hommes). La lecture d’Aristote par saint Thomas d’Aquin fonde le socle de cette manière moderne de produire le droit positif.
Il s’agit d’énoncer des droits naturels des sujets individuels qui vont par là même délimiter un domaine de nécessités à respecter, un domaine de contraintes à l’exercice du pouvoir du souverain.
Reste que pour la raison d’État, il y a prévalence de la logique de la crédibilité de la parole du souverain. Ça fait des plis, ça rend l’affaire complexe. Cette histoire de droits naturels et de libertés fondamentales des individus n’est pas si simple. Car les droits individuels ne sauraient être que des moyens pour satisfaire cette finalité de crédibilité qui participe à la puissance du souverain.
Car après tout, le commerce international ne peut s’inscrire que dans le cadre du droit international. Or le droit international ne naît que du respect de la parole donnée dans les traités, ainsi que de la méfiance jurisprudentielle que doit inspirer à la communauté internationale un souverain – voire une lignée – qui a pour habitude de ne pas tenir sa parole et qui enfreint ses propres engagements.
D’ailleurs, c’est souvent par les principes affichés dans des « devises » que les sujets souverains aiment à s’affirmer fiables et crédibles.
Au XVIe siècle l’usage du mot « État » commence à se répandre ; il désigne une entité politique constituée d’un peuple vivant sur un territoire sous l’autorité militaire, judiciaire, monétaire et fiscale d’un souverain. La raison d’État s’éveille à sa propre conscience. Désignant l’ensemble des savoirs sur les nécessités de l’exercice du pouvoir politique, le terme « raison d’État » devient explicite dans le système d’archives.
Ainsi vient le temps des réflexions théoriques positivistes sur l’art de gouverner. Ce qu’il faut faire se décide en dernier ressort dans le cadre des contraintes imposées par la nature. Alors on commence à sérieusement se poser la question de savoir ce que c’est que « la nature »…