L’automatisation du temps social : le temps des horloges
« Elle a du mal à prendre son élan
La force des dieux, mais
Elle est sûre.
Les dieux cachent de mille manières
La longue marche du temps. »
Euripide
Un monde, c’est un tout de réalité, complet et clos que se donne un sujet. Or justement, par la monnaie, le sujet souverain se donne un monde propre. La monnaie met en scène le monde propre du souverain. Elle mondanise.
Mondaniser c’est mettre à la portée des gens du monde, conduire conformément aux coutumes du monde, rendre mondain. La mondanisation monétaire consistant d’abord à mesurer la valeur du monde.
Le mondain concerne la vie séculière, attachée aux biens et aux plaisirs de ce monde. Et au lieu des mondanités, « the place to be », c’est le lieu d’apparition du souverain, où les mondanités y sont les usages de la société « des gens en vue », « qui fréquentent le monde ». En ce point central de toutes les projections, se trouve le maître des jugements de valeur [note 1 — Dans sa philosophie de la perception, Maurice Merleau Ponty rappelle que Edmund Husserl reproche à Kant sa philosophie « mondaine », parce qu’elle utilise notre rapport au monde.]. Là, pour être maître des emplois du temps, le souverain doit être maître des calendes et des horloges. Or justement, l’horloge cristallise en elle tout le génie bourgeois.
Bien que la technologie horlogère soit connue des chinois depuis des siècles, par contre en Europe, ce n’est qu’à partir de la fin du XIIIe siècle que l’invention des horloges mécaniques se fait progressivement.
En 1335 à Milan est fabriquée la première horloge mécanique de grande taille avec cadran pour beffroi public : l’horloge de Saint-Gothard est capable de frapper les heures. Les technologies horlogères progressent un peu partout. De nombreuses villes se dotent ensuite d’horloges mécaniques pour le prestige, comme à Padoue en 1344 ou à Valenciennes en 1358 qui se dote d’une horloge pour régler le tocsin des cloches de travail. Les autorités ecclésiales s’y intéressent également. En 1386, la cathédrale de Salisbury se dote aussi d’une horloge mécanique.
Cela dit, pour l’heure, ces technologies sont hermétiques. Ainsi, la légende raconte que pour être sûr qu’il ne reproduise son chef-d’œuvre nulle part ailleurs, le créateur de l’horloge astronomique de Prague eut les yeux crevés en 1410.
En France, Jean Fusoris dit « le fondeur » met au point en 1424 les rouages métalliques qui composent la référentielle horloge monumentale de la cathédrale de Bourges.
À peine quelques décennies plus tard, Ludovic Sforza duc de Milan est fier d’exhiber sa montre de poche à ressorts, une petite merveille de sciences mécaniques qu’il s’est fait fabriquer en 1488 par ses tout meilleurs artisans horlogers. Au début du XVIe siècle, dans toutes les cours d’Europe on aime à porter ces petites « boîtes à montre ».
D’ailleurs, à Genève, étant donné que la doctrine calviniste proscrit l’ostentation de bijoux, les orfèvres locaux tournent dès lors leurs activités vers l’horlogerie d’apparat [note 2 — Pour l’anecdote, on appelle « montre » une horloge portative parce que c’est une horloge « qui se montre ».].
Cependant, le point important qui remet la fabrication des horloges à l’heure de la volonté de puissance du souverain, c’est que la navigation en haute mer nécessite une mesure précise du temps écoulé, afin de pouvoir déterminer sa position dans l’espace.
En effet, pour déterminer une position en mer, le calcul de latitude était facile, en prenant repère sur l’étoile du nord qui est toujours fixe dans le ciel. Mais le calcul de longitude – et donc le calcul des coordonnées cartographiques exactes d’un bateau en pleine mer – était impossible. Du coup, on comprend que, malgré la petite trentaine de jours en haute mer nécessaire à la traversée de l’Atlantique, la navigation dans l’Antiquité s’en tenait à la navigation côtière.
Ce problème de longitude s’est posé intensément dès la fin du XVIe siècle aux flottes hollandaises lorsqu’elles se sont soulevées contre la puissance espagnole. Ensuite, la lutte contre les Anglais pour la domination des mers au XVIIe siècle pousse les Provinces-Unies à inciter les innovations horlogères. Les ingénieurs hollandais font alors de nombreuses avancées techniques qui révolutionnent les arts mécaniques, les techniques de navigations, et le rapport au temps.
C’est dans ce contexte que, au siècle classique, Louis XIV créé l’Académie royale des sciences en 1666 et s’y attache les services du mathématicien hollandais Christian Huygens. Son ingénierie est convoquée pour participer au développement de la puissance maritime du souverain français afin de faire face aux enjeux majeurs de son époque. Il s’agit de réussir à localiser la position des navires en temps réel, par le calcul de longitudes, grâce à une horloge à pendule.
En 1657, Christian Huygens avait mis au point la technologie du pendule [note 3 — Pour la mesure fine de la seconde, la technologie du pendule a ceci de commode que sa période d’oscillation ne dépend que de sa longueur : ainsi 60 allers-retours par minute correspondent à une longueur de 25 centimètres. Mais la durée d’oscillation dépendant du poids du pendule (200 g oscillent pendant environ 1 minute et 10 kg 1 heure), l’oscillation doit donc être régulièrement relancée.]. À l’issue des travaux, il s’était révélé que : poids, roue d’échappement, et foliot (pendule), tous correctement forgés et calibrés, suffisent à créer un rythme mécanique [note 4 — Sur cette base mécanique, Huygens mettra au point la première montre à ressort spiral en 1675.]. Ainsi simplifiée, la technologie mécanique se trouve un critère d’excellence dans sa capacité à être standardisée. Un nouveau type d’élégance de la formule se fait jour. Répétition de la machine à répéter les répétitions… Ainsi le mécanique produit du mécanique ; la machinisation vient d’éclore.
Au fil de ses travaux, Huygens réalise des progrès décisifs dans l’isochronie (la constance dans la mesure du temps, sans dérivations). Il a l’idée qu’emporter une horloge sur un bateau permet de mesurer la longitude en rapportant le temps à la distance d’un méridien (d’après ses calculs, un écart de 4 minutes correspond à 1 degré de longitude, soit, à l’équateur, une distance géodésique d’à peu près 100 kilomètres). C’est ingénieux, mais enfin, ça reste encore grosso modo.
Du coup, en 1714, afin de lutter contre les désastres et naufrages dus aux erreurs de calcul de longitude, le Parlement anglais (avec le concours d’autres États) met à prix de 45 000 livres toute méthode capable de déterminer la longitude en mer.
Le britannique John Harrison résout le problème quelques années plus tard en inventant la montre de mer, une horloge dont le pendule résiste au tangage [note 5 — Dans la filiation, le chronomètre H4 sera mis au point en 1764.]. La position exacte d’un navire en pleine traversée peut désormais être connue. En conséquence, la marine commerciale britannique, dotée d’un avantage décisif, va dominer le monde.