Le bateau et la mesure de l’espace
« Il y a trois sortes d’hommes :
les vivants, les morts, et ceux qui sont en mer. »
Aristote
Les Portugais et les Espagnols ont été les premiers à se lancer à l’assaut des océans, poussés par la soif de l’or. Et le résultat a dépassé toutes les espérances : c’est toute une nouvelle technologie disciplinaire du travail qui est alors découverte. Et cette découverte n’a été faite ni en Afrique, ni aux Indes, ni même aux Amériques, non, c’est bien plutôt en chemin, sur le bateau lui-même, c’est par le développement des technologies maritimes et par la diffusion de la culture de la vie en mer qu’il s’est passé quelque chose.
C’est par la navigation que l’art de gouverner s’est trouvé de nouveaux horizons. C’est à travers les rivalités maritimes dans la conquête d’un nouveau monde qu’une volonté de pouvoir va inciter et orienter une volonté de savoir bien spécifique. Parce que, à la limite des capacités des hommes, la mer enseigne l’émotion du rapport à l’espace, elle montre de manière éclatante que l’espace est le lieu du pouvoir.
À partir du XIVe siècle, les techniques de navigation avaient commencé à évoluer : le gouvernail d’étambot, la boussole sur pivot, l’astrolabe nautique et le quadrant, et puis il y a l’invention de la caravelle aux voiles carrés par les Portugais au début du XVe siècle. Et ensuite, l’invention du sabord va permettre d’installer des pièces d’artillerie sur les ponts intermédiaires, permettant ainsi d’abaisser le centre de gravité et la stabilité en mer des navires de guerre.
Toutes ces innovations ouvrent de nouvelles possibilités de voyager en haute mer. Or justement, la haute mer est par définition un domaine hors de portée du souverain. C’est une zone de « non-droit » comme diraient certains.
Dans ces « espaces autres », le souverain y délègue le pouvoir à son capitaine. Le capitaine c’est celui qui donne le cap. Or, pour pouvoir gouverner (tenir le gouvernail et mener à bon port), sachant que le bateau est le lieu d’un arrachement à soi-même, le lieu d’une déterritorialisation, il faut savoir lire le ciel pour tenir le gouvernail, il faut savoir se repérer dans l’espace et dans le temps. Pour cela, le souverain doit se donner une vision du monde pour pouvoir déterminer les coordonnées des sites d’intensité de valeur à ses yeux. En pratique, il faut donc commencer par cartographier ces espaces pour pouvoir s’y orienter.
À partir du XIVe siècle, synthétisant les observations des navigateurs antécédents, les cartes de navigations locales, précises et figurant les lignes de vents (les portulans) se multiplient.
Déjà au XIIIe siècle Al Idrissi avait produit un planisphère orienté sud-nord (sic : tabula rogeriana). Ce chef-d’œuvre de cartographie mondiale, centré sur la Mésopotamie, était resté pendant des siècles la référence pour les voyageurs et marchands arabes qui commerçaient entre l’Orient et l’Occident.
Vers 1300, au fin fond d’une bibliothèque de Constantinople, un moine de la cathédrale de Saint-Dié redécouvre le traité de géographie de Claude Ptolémée, paru à l’origine en 150. La carte du monde de Ptolémée – qui renseigne bien les terres de l’Afrique, de l’Asie et les océans – ouvre l’horizon des regards européens [note 1 — Son calcul de la circonférence de la Terre servira de référence pour les premières expéditions vers le Nouveau Monde.].
Sur cette base, l’Atlas Catalan (1375) s’impose comme la référence cartographique à l’aube de la Renaissance. Il y figure la première représentation du monde dans son ensemble, composée de différentes nations, et illustrée d’images des souverains régnants de l’époque. On y voit l’importance des royaumes arabes et africains dans la vision occidentale des pôles de richesse mondiale.
En 1492 à Nuremberg, Martin Behaïm réalise le premier globe terrestre.
Ensuite, la carte de Waldseemüller (Universalis Cosmographia) est mise au point à Saint-Dié en 1507. Elle compile l’ensemble des connaissances cartographiques de son temps et marque le début de l’existence de « l’Amérique » dans la représentation du monde. Cette encyclopédie cartographique volumineuse devient rapidement une référence parce que l’essor de l’imprimerie va participer à sa large diffusion. Et en 1522, Magellan fait le tour du monde et confirme l’opérationnalité de la carte.
Pour contrôler la projection de sa force dans l’espace, le souverain doit y voir clair. Le souverain a besoin d’une représentation de l’espace dans lequel il évolue. La géométrie, la géographie – et tout particulièrement à cette époque la cartographie – sont considérées comme étant des connaissances d’importance éminemment stratégiques pour le souverain. Et pour alimenter ces connaissances, il lui faut des capacités d’observations. Par exemple, à la fin du XVIe siècle, Frédéric II – le roi du Danemark (grande nation maritime) – engloutit 1 % du budget royal pour faire construire l’observatoire de Ticho Brahe.
De surcroit, par rapport à l’espace dans lequel il évolue, le sujet souverain a besoin de porter une représentation de lui-même à sa connaissance pour pouvoir se gouverner lui-même : une représentation de ses forces, de son territoire, de son identité culturelle et de son environnement, afin d’ajuster son comportement gouvernemental aux nécessités de l’exercice du pouvoir.
Dans sa constitution, il lui faut connaître ses facultés pour pouvoir développer des capacités d’intelligence. Non seulement il lui faut se donner une cosmogonie qui fonde les origines de sa légitimité, mais en outre il lui faut une représentation du système d’exercice du pouvoir où chacun se voit assigner une place par rapport à Lui dans son système gouvernemental. Mythologie, Cosmologie, Histoire, Mathématiques, Astronomie, Géographie, puis Statistiques et Sciences sociales, sont différentes facultés instruisant le point de vue de la raison d’État du souverain.
Autre illustration : en 1608, la longue-vue est inventée pour usage militaire. Et à Florence, usant de puissantes mathématiques ainsi que d’un solide réseau d’amis artisans, Galileo Galilée lui trouvera un nouvel usage : il invente le télescope. Avec cet instrument d’observation à la pointe des technologies optiques de son temps, il va en voir des choses nouvelles dans l’espace ! … Les satellites de Jupiter !
Mais enfin, comme chacun sait, l’Inquisition viendra stopper en 1633 cette entreprise enthousiaste de renouvellement radical de la cosmologie et du regard du sujet souverain de la raison d’État. Galilée finira sa vie assigné à résidence.
Le bateau est une véritable ville sur plusieurs ponts où chacun a sa place attribuée, à son poste de fonction en mer, et à son poste de combat face à l’adversité ennemie (« branle-bas de combat ! »). Le bateau est le lieu d’une discipline de fer, le lieu d’une nécessité de fiabilité maximale des comportements, la moindre erreur y ouvre l’abîme de la catastrophe pour tout l’équipage. Chacun doit rester fonctionnel et identique à son poste dans la machine. Les hommes d’équipage sont rangés par corps de métiers dans une hiérarchie stricte, mobilisés au service par quart-temps, placés en détente le soir, et passés en revue avant la messe hebdomadaire.
Le bateau est le lieu d’une mise en ordre déterminée, le lieu d’un rationnement d’une exactitude absolue, le concept de capacité de charge vient peser dans tous les sens, la moindre infraction à la régulation collective ou ne serait-ce qu’à l’autorité du capitaine peut être l’objet d’une sanction extrêmement sévère, jamais très éloignée de la peine de mort [note 2 — N.B. : En haute mer, en cas de mutinerie, la sanction traditionnellement prévue dans toutes les marines occidentales depuis l’Antiquité, c’est « le châtiment de la grande cale ». Cela consistait à passer le corps du marin par la quille, sous l’eau, attaché par des cordes de tribord à bâbord. On l’utilise alors en quelque sorte comme une brosse pour frotter la coque de ses balanes et coquillages. Le corps du supplicié pouvait en sortir quelquefois à l’état de serpillière sanguinolente. Et puis il y avait aussi la peine de la « quille sèche », elle était plus clémente ; elle consistait à démettre les épaules du marin en le jetant mains attachées dans le dos par-dessus bord sans qu’il touche l’eau. Le corps ensanglanté était ensuite mis aux fers ou jeté à la mer. Les Hollandais au XVIIe siècle étaient réputés appliquer l’opération méticuleusement codifiée avec beaucoup de calme.].
La présence de la raison d’État, du principe de responsabilité, de la volonté de stabilité, de la nécessité d’anticiper, de calculer, de gouverner, et de maintenir le collectif en ordre fonctionnel, tout ça est maximal sur un bateau, c’est parfaitement visible.
Et plus encore, face aux environnements changeants et la nécessité de se débrouiller en toutes situations de manière autonome (« avec les moyens du bord »), le bateau est le lieu où se déploie implacablement une discipline radicale d’adaptation efficace, une discipline d’ajustements rapides et ingénieux des comportements.
En fait, progressivement – comme une évidence intuitive – c’est toute cette moralité civile rationalisée, paramilitaire, qui fait modèle fondateur de vécu pour la doctrine libérale (si chère aux Anglo-Saxons, grands navigateurs). Et cela fait modèle en outre aussi pour toute une doctrine générale de discipline stricte du travail, qui implique un certain type bien spécifique de rapport à la main-d’œuvre qu’il s’agit de contrôler jusqu’au moindre geste.
Dans ce cadre, une unité de compte de la valeur satisfait idéalement la raison d’État lorsqu’elle traduit au corps individuel du décideur les nécessités hodologiques de l’environnement dans lequel il évolue (ce qui est difficile ou risqué doit coûter cher). Elle permet de se donner des représentations fiables, de prendre au sérieux les informations et les anticipations, les signes et les augures, et de prendre les mesures appropriées à la situation.
De là peut se déployer une volonté de rationalisation sur la base du principe de rationalité : il est rationnel d’être rationnel. Hors du raisonnable, point de salut (les catholiques ont déjà plus de mal avec ça… ). Reste qu’une fois compris, ce principe se veut sans dehors. De sorte que c’est nulle part ailleurs qu’à l’intérieur même de cette région des choses sérieuses où la vie se confronte à la mort que s’aménagent paradoxalement en contrariance des zones de retrait, des non-lieux soustraits à la rationalité de l’espace où peuvent se déchaîner dans l’invisible les rapports passionnels. Plus on peut y faire les fous, moins on est y proche du réel (« Tout le monde au pieu ! Extinction des feux ! »). Les civilisations ont su s’organiser en hétérotopies ce genre d’espaces défouloirs et douillets [note 3 — Cela semble évident. Mais vu comme nous y sommes enfoncés jusqu’au cou : prend-on au sérieux le tsunami de problèmes écologiques qui se profile à l’horizon ? Sommes-nous sur la nef des fous ? Bientôt le radeau de la méduse ?].
Bref, l’art de conduire les collectifs dans le cadre d’une contrainte budgétaire est subtil : entre principe de réalité et principe de plaisir, le résultat rationnel n’est pas qu’un simple équilibre mathématique, il se cristallise en réalité dans la problématique de l’enthousiasme.
Car cet équilibre, cet arbitrage gouvernemental repose sur une représentation de lui-même ; les relations économiques sont intimement liées avec les relations culturelles.
Or justement cette doctrine à ma connaissance ne dit pas son nom, il n’y a jamais eu aucun mot pour désigner cet objet : la discipline du travail qui s’est imposée et s’est répandue à travers le monde durant l’âge d’or des grandes compagnies maritimes mercantiles esclavagistes puis coloniales (XVIe - XIXe siècle).
Reste que c’est là, sur ces bateaux intermédiaires des échanges, sur ces véhicules porteurs de valeur, qu’une certaine culture de l’organisation du travail s’est originellement manifestée, diffusée, fusionnée avec un certain rapport fiduciaire à la monnaie : ce que l’on appelle aujourd’hui « l’entreprise ». Oui… les médiums entretiennent un dialogue intime : la monnaie, quand elle nous met dans le même bateau, elle nous mène en bateau.