L’artiste et le général : l’art et la manière de la machine de guerre nationale

« Accumuler de l’argent suppose qu’on est assez intelligent pour le faire

et assez sot pour que ça vous intéresse. »

Gilbert K. Chesterton

« Rien n’est beau, il n’y a que l’homme qui soit beau : sur cette naïveté repose toute esthétique,

c’est sa première vérité. Ajoutons-y dès l’abord la deuxième :

rien n’est laid si ce n’est l’homme qui dégénère ».

Friedrich Nietzsche

« Y’a rien au-delà de l’esthétique. »

Philippe Sollers

Au XVIIIe siècle, la philosophie encyclopédiste des Lumières appelle le musée, l’espace de conservation des œuvres d’art en tant que lieu de savoir. Bel idéal sur le papier… Mais en pratique, ce qui se trouve au musée, c’est ce qu’il faut savoir. Le musée, c’est le temple à la gloire de la machine de guerre du souverain, il recèle les prises, butins et pillages, comme preuves de la gloire de la machine de guerre du souverain.

Y’a une histoire de recherche de crédibilité et de vérité de quelque-chose là-dedans. Le souverain attend de l’art qu’il témoigne de quelque chose. Autour des œuvres d’art se jouent des querelles culturelles, mémorielles, muséales, qui ouvrent de nouvelles lignes de fronts dans les rivalités entre souverains. Des expéditions spéciales sont expressément commanditées afin de mettre la main sur des artefacts susceptibles d’étayer les édifications cosmogoniques, mythologiques et identitaires. À partir de là, c’est toute une diplomatie culturelle faite de récits et de contre-récits, d’appropriations et de confiscations diverses qui peut se déployer… Prises de guerre, butins, trésors, confèrent une aura de prestige qui enveloppe le corps du souverain, ce qui satisfait la raison d’État…

Et puis y’a une histoire de crédibilité du pouvoir aussi. Pour bien le comprendre, il faut se poser la question suivante : dans l’ordre des représentations qu’une société se donne d’elle-même, l’objet « les riches » sert-il à quelque chose d’autre qu’à susciter l’envie ? À prouver qu’on est libre ? Faux. Ce sont les artistes qui servent à ça. Dès lors, l’exhibition de l’œuvre d’art par le collectionneur propriétaire privé lui permet de manifester un pouvoir d’influence séducteur. De la signature de l’agent financier marquant les billets de sa reconnaissance de dette, à la signature de l’artiste marquant l’œuvre de sa singularité absolue, les œuvres d’art entrent dans le vaste réseau d’échange des droits de créance et des avoirs qui peuvent se liquider ou se sédimenter en patrimoines, au fil des flux et des courants des circulations marchandes. Ces sédimentations enveloppent alors de leur style les espaces de mise en scène de la vie quotidienne, et sont par là même d’emblée traversées de flux d’autorités culturelles.

L’art est aujourd’hui un actif financier parmi d’autres, un actif spécifique certes, un actif aux propriétés singulières, un actif dont la liquidité est très limitée, mais un actif financier quand même. Dans la transaction marchande d’une œuvre d’art, y’a aujourd’hui des histoires de paris à tenir, de prises de risques et de mises engagées. Par là même, les flux monétaires marchands viennent sanctionner l’objectivité de la valeur d’une œuvre et la qualité de la signature d’un artiste. Sa cote peut alors monter ou descendre sur un « marché de l’art » (mais enfin, on pressent que cette expression contient quelque chose d’antinomique).