L’âge classique : gouverner les corps et orienter les regards
« L’argent est la puissance aliénée de l’humanité.
[Car…] l’argent, - moyen et pouvoir universels, extérieurs, qui ne
viennent pas de l’homme en tant qu’homme et de la société humaine en tant que société, - […] transforme tout aussi bien les forces essentielles réelles et naturelles de l’homme. »
Karl Marx, Manuscrits de 1844
« Pour ma part, je dis que cette chose est libre qui existe et agit par la seule nécessité de sa nature, et contrainte cette chose qui est déterminée par une autre à exister et à agir selon une modalité précise et déterminée. […] Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d’avoir et qui consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. »
Baruch Spinoza, « Lettre à Schuller » (1674)
À la fin de la Renaissance, en Occident les bases de l’autonomie du système bancaire sont posées. Au-delà du modèle monarchique de la souveraineté, sur les fondations des modèles économiques hanséatiques, suisses, et italiens, les banquiers changeurs vont commencer à argumenter, non seulement de la possibilité, mais plus encore de la nécessité de les laisser faire, dans la conduite de leurs affaires, et dans la production de la régulation internationale de leur secteur d’activité.
Les frontières de la souveraineté se déplacent, la logique fondamentale de la crédibilité se modifie, la raison d’État se métamorphose.
C’est que, le développement de la monnaie manuelle sous la forme fiduciaire (la multiplication des billets), ouvre un espace de jeu où, comme le mot l’indique, se déploie explicitement une très aiguë problématique de confiance. Autrement dit, entre raison d’État, machinations monétaires, et désenchantement du monde, une problématique de fiabilité de la croyance dans le pouvoir d’achat se déploie. Au-delà du simple rapport du numéraire à la valeur, la question de la signature de la parole prend une intensité nouvelle, non seulement liée au rapport du nominal au réel, mais plus encore liée au rapport de la vie profane dans l’ici-bas à l’existence sacrée de l’au-delà, résultant d’un rapport de l’apparaître à l’être, un rapport de l’actuel à la multiplicité des virtuels, et du visible à l’invisible…
La problématique financière du pouvoir de création monétaire prend une dimension nouvelle. C’est que, dans une économie de crédit, où circulent des billets comme lettres de reconnaissance de dettes, la création monétaire est un pouvoir de transformation de créances en moyens de paiements.
Des billets privés de reconnaissance de dettes sont émis. Et si, en tant qu’agent non financier vous les acceptez en paiement, en fin de compte en général il n’y aura guère qu’un banquier pour vous les racheter (opération d’escompte). De sorte que, le banquier investisseur/émetteur monétaire stocke, dans ses avoirs, ces créances, ces promesses frappées de signatures relativement peu crédibles (risquées), et leur adosse un titre en équivalence, mais frappé de sa signature (crédible par définition). Et ce titre est ainsi mis à disposition de l’agent non financier en contrepartie de sa livraison initiale. Ce dernier pourra ensuite utiliser ce titre crédible comme moyen de paiement universel. Ou, s’il n’en a pas un besoin immédiat, il peut aussi dans un premier temps tout simplement laisser en dépôt ce billet bancaire sur son compte : « Les crédits font les dépôts. »
A priori, l’intensité et l’amplitude de ce pouvoir de création monétaire (la portée du pouvoir d’achat qu’il promet) sont strictement fonctions de la robustesse et de l’étendue de la crédibilité de la signature de l’agent financier émetteur. Or justement, cet agent financier, il faut qu’on croie dans la qualité de sa signature, c’est-à-dire dans la fiabilité de sa parole. Car après tout, c’est lui qui se charge de la responsabilité de régler les comptes. Et plus on y croit, plus il est effectivement en capacité d’assurer sa fonction. Sinon… c’est la banqueroute et la crise.
Alors évidemment, à l’âge classique, la croyance dans la fiabilité bancaire reste encore profondément indexée sur les capacités d’accès à des stocks d’or en dernière instance. Mais les choses vont commencer à changer…
En fait, on pourrait situer l’origine de la monnaie fiduciaire en Occident aux alentours du XIIIe siècle, avec l’introduction de la numérotation arabe, et l’acquisition de la technologie comptable en partie double, dite de compte en « T » qui, pour une unité institutionnelle (un centre élémentaire de décision autonome), met en vis-à-vis – en balance – un ensemble d’actifs, c’est-à-dire un ensemble d’avoirs d’un côté, avec d’un autre côté un ensemble de passifs, c'est-à-dire un ensemble de devoirs. De sorte que c’est sur cette base technique que peut se développer la propriété extensive de reproduction capitalistique de la monnaie (on peut calculer des taux et des rendements, c’est-à-dire des indicateurs de performance financière qui guident les actions). Ainsi peut s’ouvrir dans l’espace des transactions, entre avoirs et devoirs, une problématique de co-ordination.
Cette problématique est bivalente : entre une problématique actionnelle de rapport au temps d’une part (un problème d’efficacité), et une problématique passionnelle de rapports de points de vue sur la valorisation d’autre part (un problème de goûts).
Reste que le secteur des institutions financières est producteur d’un bien spécifique pour un système économique marchand : la crédibilité, le crédit, la confiance. Car c’est sur la base d’une promesse crédible de livrer de la valeur en contrepartie d’une livraison actuelle de biens, c’est sur la base d’une transaction monétaire effectivement conclue, sur la base de cette confiance dans l’agent financier, sur ce crédit (à partir duquel se mesure une capacité d’acquisition – le pouvoir d’achat d’un acteur), c’est sur cette base donc, que s’institue un système de circulation des marchandises, c’est-à-dire un domaine de substitutions possibles, un domaine de possibles métamorphoses des actifs (avec en ligne de mire, l’équivalence généralisée d’avec l’unité de compte « or », c’est-à-dire avec l’actif octroyant (soi-disant) une capacité de domination par l’apparat).
Bref, l’institution financière produit de la fiabilité et de l’ordre, mais cela dit, la crédibilité de la promesse de tenir ses engagements est liée à la souveraineté – c’est-à-dire à l’autonomie de droit et de fait – de l’émetteur monétaire. Or justement, en dernière instance, par-delà même la détention d’un stock d’or, le crédit de l’émetteur monétaire repose de toute manière sur le crédit du souverain ; que l’émission monétaire soit directement monopolisée par le souverain (qui se réserve en ce cas, par seigneuriage, le pouvoir de battre monnaie), ou que le crédit de l’émission métallique et scripturale d’agents financiers privés (banquiers) repose sur la détention de dettes du souverain [note 1 — Que l’on qualifie alors de « monnaie de premier rang » dans un tel système hiérarchique de concession de la création monétaire.]. Car lorsqu’un État est votre obligé, en tant que banquier, vous vous sentez crédible, vous avez du « répondant » comme on dit. C’est que, l’existence du souverain étant liée à un territoire et à une population, la capacité à y prélever un flux de valeur confère une crédibilité qui n’est contrainte que par la raison d’État : pour tenir une parole souveraine, ce n’est qu’une question de temps et de mise en ordre de la population dans l’espace du territoire. C’est-à-dire que fondamentalement, un souverain peut être illiquide, mais pas insolvable. En ce sens il ne peut pas faire faillite (avec cessation d’activité à la clé). Au pire, son identité se trouve assujettie par une force qui lui est extérieure, sa constitution bascule et son État se trouve révolutionné, mais voilà tout. Car il reste que sa substance – la souveraineté – persévère dans son existence multiforme. Ainsi, stabilité de l’État et stabilité monétaire sont intrinsèquement liées.
Alors il apparaît que, du XVIe au XVIIIe siècle, dans le cadre du problème de l’accroissement des richesses d’un pays et de la puissance de son État (c’est-à-dire le problème de l’intensité et de l’étendue de la crédibilité de sa souveraineté), le surgissement du concept de population dans l’art de gouverner et comme nouvel objet théorique pour la raison d’État révèle l’existence d’un basculement historique profond : c’est le basculement de l’épistémè classique vers l’épistémè moderne.
Ce basculement épistémologique de la fin de l’âge classique correspond à une transformation de la conception même de l’acte de connaissance : d’un savoir conçu dans l’épistémè classique comme représentation du divin dessein révélé, vers un savoir conçu comme reconnaissance faite au sujet individuel de la possibilité d’avoir une croyance positivement fondée [note 2 — Si tant est que le sujet de connaissance se dote de connaissances sur sa propre nature, en se construisant des sciences de l’homme, en se façonnant des facultés de connaissances de lui-même et de ses biais, par l’exploration des énigmes qui le constituent comme sujet : le langage, la vie et le travail.].
C’est-à-dire que les possibilités de penser changent lorsque l’épistémè bascule à l’âge classique : de la position initiale d’un point de vue [note 3 — Rem. : un point de vue définit un pouvoir savoir particulier.] qui considère le savoir comme une représentation extensive (faite de séries d’évènements cumulatifs) révélant le dessein transcendantal du divin, il y a une métamorphose du point de vue du sujet de connaissance sur lui-même, vers un savoir conçu comme une croyance intensive (plus ou moins forte) [note 4 — Une croyance (du sanscrit kred d’où dérive le latin credere) peut se définir ainsi, comme chez Benveniste : un investissement de forme, une projection de contenu dans un objet, une opération constitutive de l’unité d’un sujet.]. Et cette conception du savoir comme croyance plus ou moins sûre se développe elle-même dans un plan qui est immanent aux fractures épistémiques – i.e. aux difficultés de savoir – qui se sont amorcées par les énigmes des finitudes que l’homme se découvre en lui-même : les finitudes du langage, les logiques de la vie, et les nécessités du travail. De sorte que, au passage de l’âge classique vers la Modernité, le système des savoirs se reconfigure : d’une Grammaire générale vers une Linguistique, d’une Histoire naturelle vers une Biologie, et d’une Analyse des richesses vers une Économie politique.
Corrélativement, dans les rapports entre monnaie et raison d’État, à l’âge classique, c’est toute une conception du rapport de la valeur à sa manifestation qui bascule. Autrement dit, c’est toute une conception du rapport de l’éclat désiré au sacrifice à consentir qui se trouve reconfiguré. Car derrière la compréhension des logiques inhérentes aux mises en perspectives, c’est toute une pensée sur la logique des projets qui s’approfondit.
En fait, au commencement de notre point de vue moderne actuel, empêtré dans le sempiternel débat sur la neutralité de la monnaie par rapport aux valeurs [note 5 — La variation du pouvoir d’achat d’une monnaie a-t-elle des conséquences réelles sur les orientations de la production et de la consommation ?], s’est jouée dès le départ la possibilité de la conception théorique d’un rapport transitif du nominal sur le réel. C’est-à-dire qu’à cet endroit s’est jouée alors la possibilité de concevoir les effets des représentations sur le présent : non seulement un effet des mots sur les choses, du dit sur le vu, un effet du signifiant sur le signifié, non seulement un effet du virtuel des possibles sur l’actuel, mais encore aussi un effet des apparences sur les essences, un effet des formes sur les forces qui les composent, et donc un effet de la mesure de l’unité nominale sur la valeur « réelle » des objets.
Parce que – vieille affaire – les sociétés se produisent des représentations d’elles-mêmes pour mieux se gouverner. Ainsi, à partir de cette conception, on peut se poser explicitement la question de la vérité sous l’angle des rapports de pouvoirs impliqués, et dans la perspective des conditions sociales d’existence à instituer pour rendre la vérité accessible aux sujets individuels. C’est le problème de la vérité sous l’angle du problème de la fiabilité des représentations que l’on se donne dans l’art de gouverner. Car après tout, les modèles modèlent.
Alors pour la raison d’État moderne, la problématique des rapports entre la monnaie et les représentations du monde se compose à partir de la fracture dans laquelle l’économie politique vient déployer l’énigme de l’accroissement des richesses – l’énigme de la valeur travail –, c’est-à-dire l’énigme de la finitude du temps d’existence de l’homme et de sa plus ou moins grande valeur. Et cette problématique des rapports entre monnaie et représentations du monde se déploie dans la perspective de la généalogie du problème métaphysique du rapport de l’image au réel : en passant du problème de savoir comment une image peut dépasser les apparences pour représenter le réel dans son essence (problème épistémologique de l’icône), au problème de savoir quelle image se donner du réel pour agir sur le réel à partir du réel (problème théorique de l’économie).
Dans ce basculement épistémologique de la Modernité occidentale donc, au platonisme, qui articule derrière le rapport des prix aux valeurs le rapport des apparences aux essences, se superpose alors un pragmatisme qui – en termes d’espace et de temps – articule une dichotomie du quotidien (rationnel) et du sacré (mystique).
Et toujours est-il que dans cette affaire, la monnaie fonctionne comme un vecteur de rationalisation effective des activités des populations : éthique protestante, esprit du capitalisme, et cætera. Et tout ça, c’est pas neutre du tout… D’autant qu’il reste à comprendre comment s’est opéré concrètement ce basculement épistémologique.