La dynastie des Bourbons entre absolutisme et machinations

« Dansez ! Dansez, ou nous sommes perdus ! »

Pina Bausch

« L’argent est un maître qu’on se donne.

Celui qui se casse la tête ou qui s’éreinte pour en obtenir plus qu’il en a besoin est un fou. »

René Ouvrard [note 1 — Maître de chapelle de la Sainte-Chapelle de Paris (1624-1694).]

Les grandes compagnies mercantiles, c’est de loin le phénomène social le plus important de son temps. Là-dessus, la doctrine mercantiliste fait d’abord le constat des bénéfices que procure au souverain  la suprématie économique ; puis elle tente de proposer une stratégie de rivalité, qui prenne acte de la domination des compagnies des Indes sur les routes commerciales internationales, et qui offre une réponse efficace pour faire face à cet état de faits. C’est alors qu’on commence à s’obséder d’attirer l’or sur son territoire d’activité, par la génération d’excédents commerciaux de toutes sortes.

Les grandes compagnies sont des instruments de puissance pour le souverain. Elles se développent selon des logiques d’intégrations verticales, en prenant progressivement la main sur les filières d’approvisionnements dans lesquelles elles sont investies. Leur grande taille leur confère une parfaite robustesse logistique et financière. Et en l’espace d’un siècle des dizaines de compagnies vont se créer dans tous les pays d’Europe. Ensuite, la plupart disparaissent en se transformant en empires économiques oligarchiques au tournant du XIXe siècle.

Par l’ordonnance de 1629, Louis XIII avait cherché à inciter la bourgeoisie française à créer des compagnies de commerce pour rivaliser avec les Anglais et les Néerlandais (la charge de créer la Marine Royale a été confiée à Richelieu en 1624). C’est d’abord un échec : les Compagnies maritimes du Morbihan, du Sénégal, de Gambie, des Cent Associés, de Saint-Christophe végètent. En 1633, la Compagnie Rosée Robin obtient le monopole du commerce au Sénégal, puis réalisera de la traite négrière pour alimenter les colonies aux Amériques. En 1658, Jean-Baptiste Colbert réorganise la traite négrière au sein de la Compagnie du Cap-Vert et du Sénégal. En 1660, Mazarin crée la Compagnie de Chine, à laquelle il associe le surintendant des Finances Nicolas Fouquet. A sa direction, la société secrète de la Compagnie du Saint-Sacrement y occupe une place prépondérante…

Mais tout cela est soudainement balayé par la prise de pouvoir de Louis XIV qui reprend tout en main. En 1664, il charge Colbert de créer la Compagnie Française des Indes Orientales [note 2 — Son capital initial est de près de 9 millions de livres, garanti sur le trésor royal.] et la Compagnie Française des Indes Occidentales [note 3 — La compagnie est dotée d’un capital de 6 millions de livres dont les trois quarts sont financés par une souscription prélevée sur le renouvellement du bail des fermiers généraux en charge de lever les impôts (la « Ferme d’Occident » y occupera une place centrale à partir de la réforme de 1774). L’un de ses objectifs affichés consiste à financer le peuplement des colonies du Canada par le profit du sucre des Antilles.], avec monopole du commerce lointain pour 50 ans. Celles-ci absorbent toutes les compagnies françaises antécédentes et prennent le statut de manufactures royales. Le comptoir des Compagnies des Indes est créé à Lorient (« L’Orient »). De sorte que les marchandises chinoises affluent sur le territoire par cette porte d’entrée [note 4 — À partir de là, la France se prend de passion pour les histoires chinoises.]. Cela dit, les pressions néerlandaises puis anglaises contrecarrent le développement de l’industrie prospère des textiles (« les indiennes ») à Pondichéry [note 5 — La « folie des indiennes » en France dure pendant près d’un siècle (du dernier tiers du XVIIe au dernier tiers du XVIIIe siècle). Sur la même période en Angleterre, des droits de douane allant de 30 à 100 % s’appliquent sur les indiennes françaises afin de protéger l’industrie textile naissante dans la métropole.].

À la mort de Colbert en 1683, les flottes commerciales des compagnies françaises sont sous la protection de la marine royale française, qui dispose de 127 vaisseaux lourds de combat (chacun embarquant plus d’une centaine de canons [note 6 — Ce qui fait un total de plus de 10 000 canons portés en mer par la France.]), de 69 frégates de courses [note 7 — Pour la prise en chasse des navires marchands ennemis.], et de 50 galères de combat. Chacun de ces navires embarque entre 500 et 1 000 hommes d’équipage. C’est l’une des flottes les plus puissantes d’Europe. Mais c’est encore loin de pouvoir dominer les flottes néerlandaises et britanniques.

En 1719, les compagnies françaises sont absorbées dans le système de Law. Et puis, après le krach de 1720, les compagnies sortent à la fois affaiblies et dynamisées par cette période d’agiotage (spéculation). Le banquier Joseph Pâris reprend les affaires en main et, doté du monopole de la traite négrière sur la côte d’Afrique, les affaires reprennent effectivement. La Compagnie Française des Indes Orientales s’impose alors comme une puissance majeure de l’océan Indien de 1720 à 1740. Mais, durement impactée par la guerre de Sept Ans et le choc frontal avec la East India Company en Inde, la Compagnie française est endettée à la fin des années 1760, malgré la parfaite gestion de Jacques Necker qui la dirige après l’avoir renfloué sur ses propres fonds en 1763. Et rapidement son monopole lui est retiré en 1769, puis la position est rouverte au commerce de l’initiative privée.

Bref, l’expérience française de l’investissement capitaliste mercantile n’est pas concluante. Alors que la puissance britannique se concentre durablement dans la East India Company, la puissance française reste très dissipée. C’est que la trajectoire française est spécifique. L’essor de la souveraineté française à l’âge classique ne repose pas sur celui de grandes compagnies fiduciaires. La foi de ce peuple s’oriente d’une autre manière. Elle est restée ancrée dans la terre de son continent. Sa puissance économique lui vient du dedans. Ce que d’aucuns ont appelé « un grand renfermement »…

Pour comprendre cette divergence, reprenons cette histoire intérieure au commencement, plus en détail, et cette fois, cadrée sur le règne de la dynastie des Bourbons.

En 1648, le Parlement conteste l’autorité royale de la régence de Mazarin. À l’occasion de cette contestation fiscale, le prince de Condé [note 8 — Dit « Le Grand Condé », bras armé de la Couronne de France qui s’est illustré durant les 5 années précédentes lors de batailles épiques pour contenir les incursions venues des Flandres espagnoles.] va entrer en conflit frontal avec le régent… La Fronde va durer 5 années. Condé négocie un soutien avec le lord-protecteur anglais Oliver Cromwell, et marche sur Paris en 1652. Mais le jeune Louis XIV – alors âgé de seulement 14 ans – l’attend à l’intérieur de Paris, et le défait militairement lors de la bataille du Faubourg Saint-Antoine. Condé fuit aux Pays-Bas.

D’autre part, Mazarin, Colbert, et Fouquet, par d’habiles jeux d’alliances, s’enrichissent considérablement durant les années 1650. Couronnement : Nicolas Fouquet devient surintendant des Finances de la France en 1653.

En 1659, épuisé, le roi Philippe IV d’Espagne signe le traité de paix des Pyrénées avec la France. Et pour sceller l’entente, il offre sa fille l’infante d’Espagne Marie-Thérèse d’Autriche en mariage au roi de France.

À cette époque-là de sa vie, Louis XIV est en pleines grandes manœuvres. Il est amoureux de la nièce de Mazarin, la jeune Marie Mancini. La raison d’État lui dicte pourtant de renoncer à cet amour pour aller traverser la France et épouser l’infante Marie-Thérèse d’Autriche, à Saint-Jean-de-Luz le 9 juin 1660. À cette occasion, pour fêter ses noces, il se montre magnanime et accorde son pardon royal à son cousin le prince de Condé.

Le 10 mars 1661, Mazarin meurt. Et soudainement, « coup de Majesté » : le roi Louis XIV déclare alors solennellement à tous qu’il prend personnellement en charge les affaires de l’État. Le souverain entend gouverner « par lui-même ».

Le roi rentre à Paris, en grande pompe, et en profite pour installer son pouvoir monarchique en sa capitale. Désormais, il gouvernera seul les affaires de la France. Il organisera lui-même la tenue de son Conseil.

Et en effet, de 1661 à 1691, Louis XIV gouverne, en s’appuyant sur les réseaux administratifs qu’il construit méticuleusement autour de son contrôleur général des Finances Colbert, et de son secrétaire d’État à la Guerre, Louvois, comte de Tonnerre.

Cependant au début, il y a un point qui coince : Nicolas Fouquet fait de l’ombre au roi soleil. Pis, on soupçonne le surintendant des Finances de fausses écritures et de malversations.

Le 17 août 1661, le faste des fêtes de Fouquet attire décidément sur sa personne la colère du roi. Tout le beau monde du royaume de France s’y presse pour s’y faire éblouir. Mais le roi de France rumine en son for intérieur. Le château de Vaux-le-Vicomte est bien trop beau pour être honnête. Fouquet y affiche de manière ambiguë son emblème (l’écureuil) comme symbole de prévoyance, et l’accompagne paradoxalement d’une devise de défi : quo non ascendet ? (« jusqu’où ne montera-t-il pas ? »). Or, le roi n’aime pas les jeux de faux-semblants qui se font à ses dépens [note 9 — Frappé par la typhoïde lors du siège de Calais en 1658, il perd en conséquence tous ses cheveux par poignées. C’est à partir de là qu’il adopte la perruque complète.]. Crime de « lèse-majesté »…

Alors le roi va faire un exemple pour affirmer son pouvoir. Car seulement quelques semaines après, Colbert l’informe que Fouquet continue ses « voleries » du Trésor royal. Ainsi, décidé, le roi fait envoyer d’Artagnan – le capitaine lieutenant des Mousquetaires du roi – pour le mettre aux arrêts.

Le soldat va accomplir sa mission sans coup férir. Les mousquetaires sont les spadassins du roi, ses troupes de choc ; leur devise tient le souffle court : « Là où elles tombent, elles sèment la mort [note 10 — Quoi donc ? les bombes des mousquetaires pardi ! Ce jeu de faux-semblant là, par contre, amuse beaucoup le roi.]. » Ce corps d’élite est chargé de tous les assauts risqués et de toutes les opérations de maintien de l’ordre qui réclament une force de choc foudroyante et implacable.

La chose est faite. Fouquet restera deux ans au donjon de Vincennes en attente de son procès. Et en 1664, il est condamné à la prison à perpétuité.

Maintenant, le roi peut à sa guise être le maître des fêtes.

Pour légitimer son accès au trône, Louis XIV se déguise en empereur romain en 1662 lors d’une grande parade équestre célébrant la construction du carrousel du Louvre. La noblesse y est convoquée en spectatrice afin de prendre place dans la mise en scène du pouvoir central du roi. Satisfait, le roi va maintenir ce dispositif en continu, en l’installant dans le palais de Versailles. Le roi danse… et aime à jouer aux mascarades.

Sous le règne de Louis XIV, « qui ne danse pas… fait l’aveu de sa disgrâce. »  Le siècle de Louis XIV, c’est « le Grand Siècle français ». Vont entrer en scène : Saint-Simon, Madame de Sévigné, Racine, Corneille, Boileau, Molière, La Fontaine, Lully, La Bruyère…

En 1664, à l’âge de 26 ans, et secondé de son très zélé Colbert, Louis XIV gouverne seul le pays. En mai, il donne la mémorable « Fête des plaisirs de l’Isle enchantée » pour inaugurer son attachement au château de Versailles, où il va bientôt installer le siège du pouvoir royal.

Après la disgrâce de Fouquet, le roi a supprimé la charge de surintendant des Finances. Il crée à la place un Conseil royal des finances, qu’il préside. À ses côtés, Colbert est nommé en 1665 contrôleur général des Finances en charge de la tenue des registres.

Le règne de Louis le Grand traverse ses heures les plus glorieuses dans les années 1660-1670. À cette époque, il se laisse volontiers conter qu’il est le plus grand roi de l’univers [note 11 — Il faut dire, en face, la dynastie des Habsbourgs s’enfonce dans la consanguinité et l’héritier du trône d’Espagne, Charles II, surnommé « l’ensorcelé », est incapable de gouverner.].

Au palais du Louvre, le roi soleil se représente en Apollon, il réside au-delà des Champs-Élysées. Dans la perspective du Grand Cours, dès 1664 il a commencé à faire construire par André Le Nôtre la légendaire avenue boisée. Elle part du fond du jardin des Tuileries et pointe en ligne droite vers la butte Chaillot – où la place de l’étoile est massivement terraformée [note 12 — L’Arc de Triomphe y sera construit par Napoléon à partir de 1806.].

Spectacle quotidien du passage du cortège royal… jeu de silhouettes… le carrosse passe les arches en ligne droite, alignées en perspective vers le soleil couchant, puis oblique vers le sud-ouest jusqu’à Versailles, où les premières campagnes de construction du palais viennent de commencer. Ça en met plein la vue et chacun à sa place.

À Versailles, avec sa maîtresse Louise de La Vallière, c’est les poèmes, les cavalcades enfiévrées dans les prairies et les bois du domaine ; le roi est amoureux. Le vigoureux jeune homme aiguise sa virilité dans le sport de plein air qu’il préfère : la chasse. Et il la pratique sous toutes les coutures. Louis passait ses soirées d’abord chez Louise de La Vallière, puis chez la marquise de Montespan, puis rejoint le lit de la reine Marie-Thérèse d’Autriche. Et puis, non content de les faire vivre sous le même toit, le roi entend également leur faire prendre le même carrosse devant le monde, et qu’elles s’entendent en harmonie [note 13 — À la cour on se dit à cette époque que les empereurs chinois organisent leurs concubines par multiples de 3.]. Alors évidemment, les tensions s’aiguisent. Et, victime des intrigues de la cour, la belle cavalière Louise est acculée à se retirer dans un couvent de Carmélites jusqu’à la fin de ses jours. La reine est bien en place aux côtés du roi. Pour sa part, Athénaïs de Montespan conserve sa position d’arbitre des élégances et des extravagances voluptueuses de la nuit [note 14 — Le roi lui fera 7 enfants en dix ans. L’une de ses suivantes, une certaine Madame de Maintenon, prend secrètement en nourrice l’aîné mâle de ces enfants. Mais enfin, avec le temps, le roi aime à jouer les papa-gâteau pour tous ces enfants. Et il en viendra à élever la tendresse parentale au niveau de la raison d’État pour justifier leur reconnaissance et leur intégration à la Maison du roi. Puis finalement, il fera de leur mère d’adoption – Madame de Maintenon – sa favorite quelques années plus tard. Il finira même par l’épouser secrètement.].

Le château de Versailles devient le palais le plus somptueux du monde, avec des jardins dotés de plus de 500 fontaines, des terrasses arborées de sculptures de maîtres, une ménagerie exotique comblée de merveilles de la nature, et un bassin aussi grand qu’un lac, offrant au regard une perspective incroyable. Le domaine s’étend sur près de 900 hectares. Le jardin du château est conçu par le très admiré Le Nôtre. Il est constitué d’un labyrinthe composé de bosquets avec des fontaines qui évoquent les qualités attendues du souverain. Des fables de La Fontaine y sont mises en situation. Les jets d’eau des fontaines symbolisent les discours.

Afin de mieux concurrencer le commerce néerlandais, en 1666 le roi offre la liberté de commerce à tous les sujets français. Et pour contrôler tout ça, en 1667 il crée la charge de lieutenant général de Police, en confiant à Colbert le soin d’attribuer le poste.

Quelques années plus tard en 1668, le roi de France attaque les Pays-Bas, parce qu’il n’a toujours pas reçu la dote promise pour son mariage par la Couronne d’Espagne lors du traité des Pyrénées.

Les troupes françaises percent les Pays-Bas espagnols et ensuite, pendant 4 années, Louis XIV va mener une guerre âpre et totale contre les Provinces-Unies des Pays-Bas. Une paix avantageuse aurait pu être signée alors ; mais, se sentant en position de force, il en a voulu plus. Le conflit reprend. Et les six années qui suivent, ce sera l’inverse : les positions françaises sont en difficulté. Une paix difficile et fragile sera signée une première fois en 1678.

À l’occasion de cette guerre, s’inspirant des usages vénitiens, le roi de France se fait livrer une vaste collection de plans-reliefs monumentaux pour pouvoir embrasser d’un point de vue surplombant les principales villes et places fortes de son royaume, pour ensuite, en tout point stratégique, avoir une connaissance dominante du terrain qui lui permette le cas échéant d’emporter la décision. Cette collection de gigantesques maquettes militaires, unique au monde, a compté près de 200 pièces [note 15 — Sûr de son bon mot, Saint-Simon appelait Versailles « le château de cartes ». Cela dit, les plans étaient la plupart du temps conservés au palais des Tuileries.].

Le renseignement sur l’aménagement de l’espace devient une ressource stratégique sensible pour le souverain.

Sous le règne de Louis XIV, Louvois rassemble, dans le cadre de la Surintendance des fortifications, le Corps des ingénieurs géographes des camps et armées du roi. Et dans ce cadre, Vauban couvre le territoire français de fortifications, et surtout de casernes. Il fait réaliser des recensements et quantité de mémoires de collecte de données sur l’état du royaume. C’est toute une logistique administrative d’exercice du pouvoir monarchique qui se met en place. En 1669 est créé le Corps des commissaires ingénieurs des ponts et chaussés.

En 1676, Pierre-Paul Riquet construit un canal sur un pont au-dessus de la rivière Répudre. Tout de même : un canal sur un pont au-dessus d’une rivière… une telle chose ne s’était jamais vue dans l’histoire de l’ingénierie humaine. Le tour de force d’ingénierie est inédit. Mais il était nécessaire pour finaliser la construction du canal du Midi [note 16 — Le canal du Midi relie Sète à Toulouse, et donc ensuite par la Garonne, cette voie relie la Méditerranée à l’océan Atlantique et ce, à l’intérieur même du royaume de France, sans avoir à faire le tour par l’Espagne.].

Sous son règne, Louis XIV fait triompher les arts et techniques industrielles, parce qu’il s’inquiète des sorties de devises de son royaume vers les produits de luxe de divers pays d’Europe.

Ainsi, pour constituer les manufactures royales de glaces, capables de produire des miroirs de plus d’1 mètre de haut en vue d’équiper Versailles, Colbert va jusqu’à faire exfiltrer des maîtres verriers vénitiens de l’île de Murano où les autorités vénitiennes les tenaient pourtant bien au secret. (D’ailleurs, pour tenter de contenir la fuite du secret industriel, la sérénissime en fera assassiner un certain nombre à Paris).

Les compagnies de draperies des Pays-Bas seront, elles aussi, l’objet d’une formidable entreprise de débauchage afin d’instruire les artisans français. Du coup, à partir de 1669, la qualité des productions des manufactures textiles s’élève dans tout le royaume de France, à la suite d’une série d’ordonnances royales qui instaurent des corps d’inspections (Bureaux des visites et des marques [note 17 — La « marque de fabrique » est appliquée par l’inspecteur sur les marchandises pour garantir qu’elles ont été visées en conformité aux décrets royaux.]). Et ce sera ensuite en périphérie de ce label de qualité étalon qu’on laissera au fil des décennies se développer plus tard une production de qualité plus populaire.

Colbert lance toute une série d’opérations d’efforts industriels au long cours, dont certaines ne porteront leurs fruits que plusieurs décennies après. La porcelaine dure par exemple, venue de Chine, est importée majoritairement par la Compagnie des Indes néerlandaise basée dans le port d’Amsterdam. Or, en ce siècle, la porcelaine est l’objet de consommation ostentatoire par excellence. Elle est l’objet de toutes les convoitises industrielles. Les flux de devises générés sont considérables. À ce point que, derrière, c’est le stock d’or du roi qui est en jeu. On cherche donc à réaliser une production locale. Et alors que les manufactures céramiques de Saxe à Mayence triomphent, ce ne sera qu’après des décennies d’aventures industrieuses plus ou moins victorieuses [note 18 — Il a fallu 2 000 ans aux artisans chinois pour maîtriser les techniques de cuisson de la porcelaine. Et ce seront finalement des missionnaires jésuites envoyés par Colbert en espionnage en Chine qui perceront le secret du kaolin.] que les manufactures de Sèvres réaliseront une production de qualité satisfaisante (à partir de 1750, des savants chimistes permettent des innovations inédites jusqu’alors). Cette vaisselle de luxe produite en France exportera au XVIIIe siècle les manières de table « à la française » à travers toute l’Europe.

Bientôt, le palais de Versailles s’affiche comme lieu d’exhibition de la glorieuse victoire industrielle de Louis XIV [note 19 — La cour du roi de France – constituée de milliers de personnes – s’y installe pleinement et officiellement en 1682.]. Le roi y monopolise toutes les sources d’approvisionnement de la crédibilité esthétique de l’apparence dominante.

La règle de l’étiquette organise l’accès et la proximité au souverain dans la société de cour à Versailles. La consommation ostentatoire de produits de luxe permet de tenir les exigences du code.

Ainsi, lorsque Monsieur (le frère du roi), revenant d’une fête dans le quartier des bouchers, se présente au réveil du roi les talons imbibés de rouge sang, quelques jours à peine plus tard après ce lever royal, toute la haute aristocratie s’affichait avec des talons rouges. La figure du forban est à cette époque en vogue chez les jeunes gens de l’aristocratie…

En 1673, Louis XIV re-déclare la guerre militaire à la Hollande pour mener à bien sa guerre commerciale contre la Compagnie des Indes. Mais cette guerre commence à lui coûter fort cher.

Le Conseil des finances multiplie les augmentations fiscales pour financer toutes ces dépenses, mais enfin… les misères s’accroissent. En 1675, la révolte des bonnets rouges en Bretagne accule la répression à décapiter tous les clochers de la région : ils avaient osé sonner le tocsin à l’insurrection [note 20 — La marquise de Sévigné se félicite du nombre de pendus qui jalonnent les routes bretonnes.].

Sous le règne de Louis XIV, un artisan gagne en moyenne 1 livre par jour. Un pauvre paysan touche 190 livres par an, mais après les charges payées, il lui en reste seulement 15 pour vivre. Mais enfin, de toute façon, la vie économique des plus pauvres est encore très largement démonétisée.

Le traité de Ratisbonne – conclut en 1684 – entérine définitivement la paix avec les Pays-Bas. Cependant, la révocation de l’édit de Nantes en 1685 implique à nouveau l’interdiction du culte protestant en France, ce qui provoque un exode de l’élite protestante bourgeoise vers des royaumes rivaux, et notamment vers les Pays-Bas. L’Europe protestante traite Louis XIV de vieux tyran. C’est une mauvaise nouvelle pour l’industrie française.

Dans les années qui suivent – à partir de 1688 – les attaques des coalisés néerlandais, anglais, espagnols, et germaniques au sein de la Ligue d’Augsbourg vont littéralement épuiser militairement la France pendant plus de 10 années.

La situation des finances en France est alors très fragile. Le crédit du roi chancelle. Il faut y remédier.

Après avoir établi la capitation (l’impôt par tête, indifférent aux privilèges féodaux), au-delà de la taille royale, le ministre des Finances Pontchartrain entreprend en 1696 un recensement général des armoiries du royaume de France, qu’il confie au Juge général des armes et blasons de France, commis royal de généalogie en charge de certifier la noblesse [note 21 — Dont la charge avait été créée par Louis XIII en 1615.]. Il s’agit d’établir un registre public des titres afin de constater les propriétés liées à chaque fief et d’y voir clair dans les rangs des divers types d’officiers : officiers de la Maison du roi, officiers des Maisons princières, officiers d’épée, de robe, de finance, officiers ecclésiastiques, officiers des villes et bourgeois des villes franches.

Autrement dit, nul n’occupe une position dominante dans la société monarchique qui ne soit en charge d’un office pour le compte du souverain.

Pour le petit peuple, la gabelle est relevée jusqu’à venir alimenter à elle seule plus de 5 % des revenus de l’État (cette taxe génère une injustice territoriale spécifique : elle frappe jusqu’à 30 fois plus durement les régions à l’intérieur des terres qui n’ont pas d’accès local direct au sel. Cela va donc inciter au développement d’une contrebande active).

Pour ne rien arranger, le climat traverse une petite ère glaciaire. L’économie du royaume de France est à genoux. Le peuple crie famine. L’hiver 1693-1694 fait plus d’un million de morts.

Physiquement épuisé, caramélisé de partout et ne se déplaçant plus qu’en brouette, Louis XIV se fait représenter officiellement en toute majesté dans le premier portrait royal en plein pied de l’histoire [note 22 — En habit céleste d’hermine bleue et blanche tachetée.], peint par Hyacinthe Rigaud, en 1701.

À sa mort en 1700, le roi d’Espagne Charles II d’Habsbourg désigne Louis XIV comme son héritier. Décidemment, cette dégénérescence des Habsbourgs d’Espagne est une aubaine pour le roi Soleil. Et comme à cette époque, les deux grandes dynasties régnantes d’Europe sont les Bourbons et les Habsbourgs, alors la résolution de la tension ainsi générée mènera à la création de la dynastie des Bourbons d’Espagne : Philippe V, petit-fils de Louis XIV montera sur le trône d’Espagne.

Bref, dans cette guerre de succession d’Espagne, l’empire d’Autriche y gagne tout de même la domination de tous les royaumes du sud de l’Italie. Et au bout d’interminables batailles et retournements, l’Europe, épuisée, trouve enfin un peu de paix en 1713.

Les Provinces-Unies des Pays-Bas sortent affaiblies et très endettés de tous ces conflits. Elles se désunissent sur la question de la péréquation de la prise en charge de la dette. Les États généraux en viennent à réduire drastiquement les dépenses étatiques. Ce qui amène petit à petit à une sorte d’extinction diplomatique de la république néerlandaise.

L’Angleterre pour sa part s’en sort plutôt bien du fait de son opportunisme de passager clandestin dans ces histoires. D’ailleurs les pirates pullulent de partout. On entre dans la grande décennie des aventuriers aristocrates.

Et pour la France, finalement, à la mort de Louis XIV en 1715, la dette de l’État français équivaut à 10 années de recettes fiscales. Elle s’élève à plus de 600 millions de livres. C’est dire le crédit exceptionnel dont bénéficiait le roi Soleil. Son règne fut le plus long de l’histoire de France (72 ans). Et somme toute, c’est sous le règne de Louis XIV que s’est constitué la fondation de l’empire colonial français. Seulement, il reste que sur les vingt dernières années du règne, la situation économique du royaume est désastreuse [note 23 — Le Mémoire au roi du contrôleur général des Finances Desmarets décrit en 1709 une situation économique inextricable (les dépenses annuelles de l’État dépassent les 200 millions de livres alors que les recettes ne dépassent guère les 40 millions ; sachant que : « le Roi ne reçoit presque rien de ses revenus ordinaires, et qu’en même temps on a épuisé la ressource des affaires extraordinaires et forcé toute sorte de crédits »). Du coup, les rentes constituées – qui sont des sortes de titres obligataires – perdent en crédibilité (plus de 40 000 charges d’officiers de toutes sortes ont été créées sur les vingt dernières années du règne) : les pensions et les gages commencent à ne plus être payés (même pour les militaires !). Alors Desmarets lance l’impression de « billets à intérêts » pour combler le manque de circulation monétaire dans le royaume, mais cela donne lieu à des spéculations.].

Ainsi, à la fin du règne de Louis XIV, la Couronne commence à organiser le financement de son endettement de masse. Dans ce contexte, par souci d’assurer la stabilité dans la continuité, pour que les investisseurs gardent confiance ; au matin du 1er septembre 1715, le grand chambellan du roi se présente au balcon de sa chambre à Versailles et déclare très solennellement au parterre des courtisans : « Le roi est mort ! » On fait alors arrêter toutes les horloges de Versailles. Il revêt ensuite un panache blanc et poursuit : « Vive le roi ! » Louis XV, l’arrière-petit-fils de Louis XIV n’a encore que 5 ans [note 24 — L’enfant approche du trône en solitaire. Son grand-père le Grand Dauphin a expiré en 1711, et ses parents furent emportés par la rougeole l’année suivante. Et son grand frère est lui aussi décédé quelques mois plus tard. En fait, il ne doit d’avoir survécu qu’à l’intervention de sa nourrice – Madame de Ventadour – qui le soigne elle-même en interdisant aux médecins du roi de l’approcher.].

Le neveu du roi – Philippe d’Orléans – va assurer la régence de transition. Pour s’assurer des pleins pouvoirs de cette position, il convoque le vieux droit de remontrance du Parlement de Paris pour contester certaines clauses du testament du roi. Et comme le Parlement de Paris se trouve satisfait de trouver là un considérable privilège, il statue en effet en faveur d’une révision. Quelle audace ! Jamais ils n’auraient osé le faire du vivant du roi Soleil. Mais enfin, la monarchie absolue a vécu. La liberté d’expression s’ouvre de nouveau. Les mœurs sont d’humeur libertines [note 25 — I.e. : elles tendent à examiner en toute indépendance les choses de la religion.].

Après Louis XIV, sous Louis XV et Louis XVI le budget de la cour pour le bon plaisir du roi et la cassette de la reine – qui, l’un et l’autre se doivent de donner le ton de la mode dans leur royaume – représente de manière à peu près stable sur ces périodes environ 5 % du budget de l’État.

Mais sous la Régence, ce genre de dépenses s’accélèrent. En 1717, Philippe d’Orléans fait ostensiblement acheter le plus beau diamant du monde – pour plus de 650 000 livres – afin d’orner la couronne de France, qu’il compte bien poser lui-même sur le front de Louis XV : le diamant s’appelle « le régent ».

Cette dépense de consommation ostentatoire du sujet souverain, cette mise en scène spectaculaire de la consommation au sein de la Maison du roi participe des nécessités propres à l’exercice du pouvoir monarchique. Car la cour est un foyer permanent d’intrigues politiques et de machinations. L’opération du prestige y joue un rôle systématique.

Or c’est justement la logique même de l’alimentation du crédit royal par l’ostentation monarchique qui est remise en cause dans ces années-là. Dans ces années-là, Bernard de Mandeville publie La fable des abeilles (1714), et Daniel Defoe Robinson Crusoé (1719). « Vices privés, vertues publiques » : dans ces années-là, l’économie politique est encore en gestation dans les entrailles de la philosophie morale, on ne distingue pas bien la notion de luxe de la notion d’innovation. Certaines compagnies françaises accumulent des fortunes colossales dans la production du sucre ou du tabac dans ces années-là. Des banquiers de la cour comme Antoine Crozat (« l’homme le plus riche de France ») [note 26 — Antoine Crozat est à la tête de la Compagnie de Guinée (créée en 1684) et de la Compagnie de Louisiane, dont les opérations habituelles quintuplaient la mise durant les meilleures années. Il prend Watteau et Bossuet sous sa protection, installe ses hôtels particuliers sur la place Louis-le-Grand (future place Vendôme) et fait construire le palais de l’Élysée (chacune de ces bâtisses sera appelée tour à tour « hôtel d’Évreux » par son gendre héritier, le Comte d’Évreux). En 1718, face aux difficultés d’exploitation du bassin du Mississipi, il cherchera à vendre la Compagnie de Louisiane.] ou Samuel Bernard (« l’homme le plus riche d’Europe ») [note 27 — C’était également un membre fondateur de la Compagnie de Guinée. Sa maison de banque a développé un réseau européen si vaste qu’il lui permettait d’offrir des services de virements bancaires internationaux. La fin du règne de Louis XIV lui devait son crédit, à lui et à ses réseaux hollandais. Sa parfaite connaissance des taux et des prix pratiqués en temps réel toutes les places d’Europe lui assurait un commerce d’argent très sûr et des profits d’arbitrages confortables.] font des fortunes considérables dans la traite négrière. Ils prennent tous deux hôtel particulier sur la Place des Victoires [note 28 — C’est là que, quelques décennies plus tard, sera installé le siège de la Banque de France. À sa fondation en 1800, sur 18 administrateurs, 10 sont des acteurs majeurs de la traite négrière.]. Les banquiers rêvent de noblesse, mais la noblesse complote pour contenir leurs prétentions.

En 1722, Louis XV est couronné en la cathédrale de Reims. La situation n’est pas très stable. À la fin de la Régence, la dette de l’État français s’élève à plus de 2 000 millions de livres.

Il est vrai que sous la Régence, la désastreuse expérience de Law au début des années 1720 avait traumatisé le royaume. La valeur du papier-monnaie adossé maladroitement au crédit royal s’était effondrée en quelques semaines. Il faut dire, l’écossais John Law et Philippe d’Orléans s’étaient rencontrés autour d’une table de jeu [note 29 — Comme à Venise, les tapis de jeux dans les salons sont verts (couleur du diable) et l’on parle autour des tables un langage hermétique et calculateur.]… Et une fois l’entente conclue, la petite Compagnie d’Occident de John Law avait absorbé la Compagnie du Mississippi, la Compagnie de Louisiane, la Compagnie du Sénégal, la Compagnie de Chine, et la Compagnie française des Indes Orientales ; tout ça pour devenir la Compagnie Perpétuelle des Indes. De surcroit, sa Banque Générale devint la Banque Royale, garantie par le roi. Law avait des visions modernes : il entendait fonder le monnayage en contrepartie des productions de richesses anticipées. Reste que la surestimation des facilités d’exploitation des colonies de la Louisiane finit par faire éclater la bulle spéculative, et John Law prend la fuite à la fin 1720.

Juste après la faillite de l’expérimentation de l’émission de billets dans le système de Law, en 1721 un homme providentiel est apparu pour restaurer le crédit royal : Joseph Pâris. A la tête de la Commission du visa, il retrouve tous ceux qui ont tiré profit de la banqueroute afin de leur reprendre plus de 1500 millions de livres de créances pour le compte du budget de l’État [note 30 — Dans ces années-là, alors que le plus grand pôle financier de France se trouve à Lyon, la première maison de haute banque internationale est fondée à Paris en 1723, c’est la banque Mallet, d’origine suisse.]. Le roi est satisfait des œuvres de ce petit-fils d’aubergiste du Dauphiné devenu marchand d’armes et banquier. Madame de Pompadour prendra ainsi les frères Pâris sous sa protection. Ils seront bientôt anoblis. Et dans les années 1720, ils sont les maîtres des finances de la France [note 31 — En 1750, ils créeront l’École Militaire à Paris ; où d’ailleurs se trouvent toujours leurs tombes.].

En 1723, Louis XV accède effectivement au pouvoir, Philippe d’Orléans est mort de ses débauches, et la cour retourne à Versailles. Le roi est maintenant un jeune homme charmant doté d’une élégance majestueuse au regard bleu mélancolique. Il est tenu pour être le plus bel homme de France. Il confie le gouvernement des affaires de la France à son éminence grise, le Cardinal de Fleury, son ancien précepteur (comme celui-ci n’apprécie guère les frères Pâris, cela permet d’étouffer leur influence).

Il épouse en 1725 Marie Leszczynska, princesse de Pologne. Elle lui donne son premier fils en 1729. Les festivités sont somptueuses. La popularité du roi de France atteint des sommets.

Et pourtant, dans ces années-là, apparaissent en France les tout premiers procès pour viol d’enfant, dans les années 1730-1740 ; sur fond de rumeurs d’un bordel lubrique pas possible à Versailles.

Madame de Pompadour, fille de l’écuyer du roi, a fait son entrée à la cour. Depuis son plus jeune âge, sa mère l’a préparé à devenir la maîtresse du roi. Fonction qu’elle tiendra avec brio [note 32 — Elle recrute des paquets de jeunes filles pour les plaisirs du roi au pavillon du Parc-aux-cerfs à Versailles.]. Elle reçoit les beaux esprits dans son salon, et donne des représentations de théâtre. Elle oriente le mécénat royal vers un style rococo sensualiste puis néoclassique.

La philosophie des Lumières prend son essor. Un « parti philosophique » fait même son entrée au Conseil du roi. Mais enfin, comme ce parti en vient à faire la proposition d’une taxe universelle qui frapperait toutes les classes sans distinction de privilèges (« le vingtième »), il se heurte à une opposition politique brutale, et son influence disparaît aussitôt. Le Parlement lance alors une campagne de propagande contre Madame de Pompadour.

Au niveau international, une nouvelle guerre de succession d’Autriche amène encore la France et les Pays-Bas à la confrontation militaire en 1740. Résultat : les Néerlandais y perdront leurs barrières de défenses. Dès lors militairement très affaibli, le pays se gardera par la suite de prendre position dans les conflits en Europe.

Par ailleurs, à cette occasion, l’armée prussienne impose sa domination sur l’Autriche au sein du Saint-Empire germanique. C’est que, à cette époque, la Prusse est l’un des pays les plus puissants d’Europe. L’un des plus influents aussi : Jean Sébastien Bach s’y éteint à Leipzig en 1750, sous la protection du très admiratif Frédéric II, roi « philosophe » (lettré, musicien, féru de sciences, et notoirement athée). Avec l’œuvre magistrale de Bach, c’était tout l’art baroque qui avait touché à son apogée.

Le jour de la Toussaint de l’an 1755, un tremblement de terre frappe Lisbonne. Sur le coup, il enterre vivant tous les fidèles de l’église du couvent des Carmes et fait plus de 70 000 victimes sur les 250 000 habitants de la ville. Ils étaient venus se réfugier sur le port, et ils furent emportés par le tsunami qui s’ensuivit. Éboulements, incendies, inondations et vents glacés se conjuguent ensuite soudainement pour semer la mort partout dans la capitale portugaise. La foi chrétienne est ébranlée à travers toute l’Europe : « Comment Dieu a-t-il pu laisser faire cela ? »

Comme l’inhumation des morts commence à prendre trop de place dans les villes, l’hygiène publique devient un problème pris en compte dans les rationalisations d’urbanismes [note 33 — Certains cimetières des grandes villes sont des places de marchés le jour et des coupe-gorge la nuit. Ainsi le cimetière des Innocents sur le site du quartier des Halles à Paris comptait plus de 2 millions de dépouilles au milieu du XVIIIe siècle. Il avait été le site d’apparition des premières danses macabres lors de la grande peste des années 1350 : représentations de la vanité des privilèges sociaux. Mais les temps ont changé. Fin XVIIIe siècle, tous les ossements du cimetière seront exhumés et stockés dans des catacombes aménagées dans les carrières souterraines de la capitale.]. Corrélativement, l’aménagement de l’espace est pensé comme un outil pour résoudre le problème de l’hôpital qui était un foyer de diffusion des maladies dans les villes. Il s’agit de faire en sorte que l’hôpital ne soit plus un mouroir, mais une machine à guérir.

Les XVIIIe siècle, c’est le siècle des Lumières, le siècle des grandes rationalisations, le siècle des grandes machinations.

En 1755, l’empire colonial français aux Amériques est colossal : il est deux fois plus vaste que l’anglais ou l’espagnol, il s’étend du nord au sud au beau milieu du continent nord-américain : du Canada en Acadie, au Québec, sur toute la région des Grands Lacs, et englobe tout le bassin du fleuve Mississippi jusqu’en Louisiane. Et c’est cette année-là que, par monts et par vaux, les Anglais attaquent. Pour faire diversion, la Prusse – qui s’est alliée avec l’Angleterre – attaque ce qui reste du Saint-Empire romain germanique et l’empire d’Autriche. Ainsi se déclenche la guerre de Sept Ans (1756-1763) durant laquelle les empires français et britanniques se déchirent [note 34 — Pour sceller son alliance continentale avec l’Autriche, le petit-fils du roi – le futur Louis XVI – épousera Marie-Antoinette la fille de l’archiduchesse d’Autriche, en 1770.].

La France possède à cette époque l’artillerie la plus puissante du monde ; mais elle se trouve dépassée par les forces de mobilités (la doctrine militaire de « l’ordre mince » y trouve ses premières heures de gloire). De sorte qu’au final la France y perdra l’essentiel de ses colonies aux Amériques et aux Indes. L’hégémonie impériale britannique va prendre pleinement son essor.

En 1757, un attentat au couteau vise la personne du roi [note 35 — Le « supplice de Damiens » s’ensuivra. La peine prévue pour tentative de régicide est l’écartèlement public. Ça ne s’était plus vu depuis longtemps, mais la peine sera appliquée méticuleusement.]. Et à cette occasion, venu assister à l’exécution publique du régicide, un certain Giacomo Casanova – aventurier polymathe évadé des prisons de Venise – réussit au passage à convaincre le roi [note 36 — C’est par un bon mot à Madame de Pompadour qu’il avait pu accéder au roi : « Madame, Venise n’est pas là-bas, c’est là-haut ! » Le soir même, il était célèbre.] de vendre littéralement du rêve et de mettre en place une grande loterie royale [note 37 — Cette pratique est apparue dans les cités italiennes à la Renaissance. À son retour des campagnes d’Italie, François Ier avait eu l’idée de s’en servir en son temps pour renflouer le Trésor royal. Mais elles devinrent plutôt l’apanage d’institutions ecclésiastiques sous forme de « loteries de charité ». Le Vatican pourtant s’opposait à ces pratiques païennes.]. Il s’agit de financer les extensions de l’École Militaire, et l’érection de la nouvelle église Sainte-Geneviève, dont la construction commence en 1758 [note 38 — Le colossal édifice sera rebaptisé « Panthéon » par les révolutionnaires.]. C’est une première mondiale, et c’est un succès : ça va rapporter des millions de livres à l’État français dans les décennies qui suivent, et couvrir certaines années jusqu’à 5 % du budget de l’État.

Au début des années 1760, pour faire face aux nombreuses machinations, Louis XV se dote d’un Premier ministre d’expérience et confie au duc de Choiseul la conduite des affaires de l’État. Au début ça fonctionne bien. Hélas, à la mort de son épouse, le roi prend Madame du Barry pour favorite. Or c’est une ennemie du duc de Choiseul [note 39 — Elle choque en osant porter des rayures à la cour du roi. Et puis elle se fait représenter « en déshabillé ». Ça jase à la cour… La haute noblesse sent qu’elle perd la main… En effet, pour ses fonctions de représentation, la favorite a obtenu de se faire ouvrir des lignes de crédit considérables (de l’ordre de 300 000 livres mensuelles) auprès du banquier du Roi – Nicolas Beaujon – qui d’ailleurs, après la mort de Madame de Pompadour, a pris possession de l’hôtel d’Évreux (l’actuel palais de l’Elysée). Pour se rendre compte du choc, à l’époque en comparaison, les 400 familles de finance et de haute noblesse les plus fortunées de France disposent en moyenne d’un revenu qui se chiffre à environ 100 000 livres par an.], et du coup les confusions politiques au sommet de l’État reprennent. Nul n’y voit plus clair dans les intérêts constitutifs de la France. À partir de là, le mécontentement monte irrémédiablement de toutes parts dans le pays.

En 1767 est créée la Caisse d’Escompte afin de permettre à la Compagnie Française des Indes Orientales de faire face à ses difficultés de trésorerie récurrentes depuis la fin de la guerre de Sept Ans. L’institution émet donc des billets contre prise en contrepartie de titres de dettes (effets de commerce, billets à ordre, actions, obligations). Mais elle ne se révélera pas très efficace. La Caisse d’Escompte sera donc liquidée dès 1769 ; puis réinstituée de nombreuses fois, avant sa dissolution définitive en 1793 [note 40 — Antoine Lavoisier prend la direction de la Caisse d’Escompte en 1789 (« rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »… ). Mais enfin, la Compagnie française des Indes Orientales est dissoute en 1795, dans la foulée de la liquidation de la Caisse, actée en 1794.].

La Caisse d’Escompte a notamment été réinstituée en 1776, sous l’impulsion de l’administrateur des Finances Turgot, pour faire face aux conséquences dramatiques des faillites en cascade causées à travers toute l’Europe par la crise financière anglaise de 1772 (toute cette histoire avait commencé par une famine terrible au Bengale en 1770) [note 41 — Alors qu’ils provoquent finalement la mort de 3 millions de personnes au Bengale, cette même année, les actionnaires de la East India Company s’accordent une augmentation de leurs dividendes de 10 à 12,5 %.]. Et puis en août 1788, Charles-Alexandre de Calonne – le contrôleur général des Finances de Louis XVI – fait décréter par le roi le cours forcé des effets de caisse de la Caisse d’Escompte. Mais les rumeurs de mauvaises récoltes provoquent déjà des ruées de liquidation sur les comptoirs de l’institution bancaire centrale. Et fin 1788, la méfiance des commerçants à l’égard de ces billets ne va pas tarder à se transformer en panique…