Les compagnies des Indes néerlandaises et britanniques
« L’Inde, l’unique terre que tous les hommes souhaitent voir.
Et quand ils l’ont vue ou même entraperçue,
ils ne donneraient pas cette vision pour tous les spectacles réunis du reste du monde. »
Mark Twain
Au XVIe siècle, l’Angleterre commence à contester les hégémonies portugaises et espagnoles.
En 1577, Francis Drake est mandaté comme corsaire par Élisabeth Ire pour détrousser les navires et les colonies espagnoles le long de la côte Pacifique. La mission est un succès : il ramène des dizaines de kilos d’or, d’argent, et de pierres précieuses (ce qui représente plus de la moitié des ressources du trésor royal de la Couronne d’Angleterre pour l’année 1580). Cette expérience exemplaire – élevée au rang de légende – ouvre une nouvelle ère de rivalités maritimes entre les souverains d’Europe.
En 1584, Richard Hakluyt – l’archidiacre géographe de l’abbaye de Westminster – publie un discours sur la colonisation des territoires vierges de l’Amérique du Nord afin d’argumenter à la reine Élisabeth les nécessités et les commodités liées à ce projet [note 1 — Cf. “A Particuler Discourse Concerninge the Greate Necessitie and Manifolde Commodyties That Are Like to Growe to This Realme of Englande by the Westerne Discoueries Lately Attempted”.]. La rivalité avec l’Espagne est intense… Et l’attrait des ressources au bénéfice de la Couronne est irrésistible.
Alors la reine choisit de généraliser le modèle des chiens de mer (sea dogs), en confiant la première vague de conquête du territoire à l’entreprise privé de capitaines aventuriers mercenaires, corsaires et pirates [note 2 — Il s’agissait quelquefois d’hommes de fort bonne compagnie, comme l’armateur richissime John Hawkins, ou le charismatique Walter Raleigh, explorateur et poète qui – comble du panache – finit décapité en 1618. Les capitaines de navires se voient attribuer des lettres de marques qui leur octroient le droit de mener des attaques en l’échange de la moitié du butin pour la Couronne. Alors, si rien ne garantit le revenu du souverain par ce moyen, par contre la projection de force se révèle globalement efficace dans cette privatisation de la guerre. Mais petit à petit, le système va se corrompre. Il y aura de plus en plus d’usurpateurs de lettres de marques (des flibustiers), et de plus en plus d’hommes « sans foi ni loi » (i.e. « non avoués ») : des pirates.].
En 1585, Walter Raleigh touche les côtes nord-américaines et fonde la colonie de Roanoke dans la future Caroline du Nord ; mais les Espagnols sont déjà là, à Saint-Augustine en Floride depuis 1565.
Le roi Philippe II d’Espagne sent venir l’offensive, et il a patiemment préparé sa force armée afin de se venger de l’Angleterre protestante et de conserver son hégémonie américaine. Embarqués sur 130 navires de guerre, 30 000 hommes attendent ses ordres dans la rade de Lisbonne. Et en 1588, il est prêt ; il lance son Invincible Armada à l’assaut des côtes anglaises. Mais hélas, la flotte espagnole est pulvérisée dans la Manche et pourchassée jusque sur les côtes irlandaises par les habiles marins anglais qui jouent à domicile.
Dès lors, à partir de la fin du XVIe siècle la marine espagnole ne sera plus en sécurité. La voie est libre pour la conquête de l’Amérique.
Aux Pays-Bas, l’insurrection contre le pouvoir de Philippe II – menée par Guillaume d’Orange – avait abouti à la création des Provinces-Unies en 1581. Et la souveraineté de la fédération avait été entérinée en 1609. À partir de là, la Banque d’Amsterdam – créée en 1609 – suit de près la fortune politique de la principauté d’Orange. Dans la guerre monétaire qui l’oppose à l’Espagne, son florin banco va s’imposer au centre du système européen au XVIIe siècle.
Cette création d’un monopole de change calme progressivement le désordre monétaire qui règne dans la ville d’Amsterdam où des centaines de types de pièces circulent en tous sens. Il faut dire, de 1580 à 1630, fuyant les désordres causés par les guerres de religions, des centaines de marchands, d’artisans et d’intellectuels – pour certains fortunés et influents –, avaient émigré vers Amsterdam pour y bénéficier pleinement de la liberté de mener leurs affaires en toute conscience autonome.
Ne comptant pourtant à l’origine guère plus de 30 000 habitants, la cité d’Amsterdam devient rapidement un centre commercial et politique de toute première importance. Et en 1594, près de la place du Dam en son centre, une petite dizaine de marchands de la ville se réunissent chez l’un d’eux – dans la brasserie de Martin Spiel – pour discuter de l’opportunité de se lancer dans le commerce des épices. C’est que, le monopole d’approvisionnement portugais absorbe beaucoup trop leurs revenus. Ainsi, ils dotent d’abord leur entreprise de 300 000 florins et, de 1598 à 1602, une soixantaine de navires sont partis commercer avec les Indes ; ils en reviennent avec succès. Le rendement est fabuleux : la mise est triplée. Alors les capitaux affluent pour pouvoir remettre ça [note 3 — D’autant que des renseignements avantageux sont disponibles au soutien de l’entreprise : des espions hollandais (comme par exemple Jan Van Linschoten – travaillant officiellement pour les Portugais au comptoir de Goa aux Indes) ont pu dérober entre 1583 et 1588 des dizaines de cartes compilant les savoirs de plusieurs décennies de navigation sur les routes des Indes.].
Le capital s’accumule aux Pays-Bas, d’autant qu’il trouve à s’investir dans des dépenses d’infrastructure en irrigations, en chantiers navals, et en nouveaux moulins, qui décuplent la productivité agricole de ces territoires.
Depuis le milieu du XVIe siècle, le pays s’était couvert de moulins à vent et à eau, pour assécher ses terres cultivables et moudre du grain. On en compte alors plus de 10 000 sur tout le territoire ; et au XVIIe siècle ça se met à manufacturer à tours de bras. Des moulins sont transformés en véritables scieries industrielles, qui permettent de produire des bateaux trois fois plus vite [note 4 — L’invention du vilebrequin en 1592 (qui convertit des mouvements circulaires en mouvements verticaux) permet de scier des planches 30 fois plus vite. Les grumes de bois seront importées du port de Stavenger non loin de là en Norvège.].
Amsterdam devient rapidement le plus gros chantier naval d’Europe. Et puis surtout, au début du XVIIe siècle les Pays-Bas s’imposent comme la première puissance commerciale au monde. Le XVIIe siècle sera le Siècle d’or néerlandais.
Le Siècle d’or néerlandais propulse Amsterdam capitale de la navigation, de la finance, et de l’imprimerie. La Compagnie des Indes et la Banque d’Amsterdam sont les organes de cette puissance qui atteint à la souveraineté en 1609 lorsque les Provinces-Unies prennent leur indépendance de la souveraineté impériale pour former une république fédérative.
D’abord, pour contourner la mainmise des puissances maritimes portugaises et espagnoles sur les approvisionnements de richesses venues d’Orient et du Nouveau Monde, la Compagnie à Charte des Indes Orientales se crée en 1602. Une grande compagnie de commerce, la Compagnie Unie des Indes Orientales (VOC [note 5 — Vereenigde Oostindische Compagnie.]) vient de naître. Le grand pensionnaire Van Oldenbarnevelt préside à la création de cette société par actions d’une taille absolument inédite : elle dispose dès l’origine d’un capital initial de 6,5 millions de florins [note 6 — Soit environ dix fois plus que ce que sera la Compagnie Britannique des Indes Orientales à sa fondation. Cette somme astronomique représente pour l’époque plus de la moitié du budget annuel des Provinces-Unies. La participation au capital est ouverte à tous les citoyens hollandais, de sorte que le nombre de titulaires contributeurs du fonds initial s’élève à 1163 personnes.], et arme pour commencer une soixantaine de navires.
Grâce à l’indépendance souveraine de la fédération des Pays-Bas, la Compagnie se trouve dotée du monopole du commerce avec les Indes. Ses prérogatives lui permettent de traiter avec les souverains locaux, de créer des comptoirs, des colonies, et d’entretenir une armée comme bon lui semble.
Dans un premier temps, comme les fonds étaient bloqués dans le fonctionnement de la Compagnie, ceux qui voulaient empocher leurs gains et tirer des liquidités de la vente de leurs titres de la VOC se retrouvaient sur le vieux pont d’Amsterdam [note 7 — Le plus proche de la mer et des bateaux en partance, et non loin du siège de la Compagnie où il fallait venir faire contresigner la transaction. Pour faciliter tout cela, la Bourse d’Amsterdam sera construite en 1611.]. Et, pour financer le développement de cet extraordinaire outil de puissance, la Banque d’Amsterdam va mener une politique de crédit à bon marché qui prend de l’ampleur dès le début des années 1620. Cela permettra plus largement une forte expansion de l’industrie dans le pays et une extraordinaire explosion d’accumulations de capitaux.
Au XVIIe siècle, la Compagnie des Indes Orientales va créer un véritable réseau de comptoirs européens en Asie. Dès 1617, Batavia (Djakarta) devient sa plaque tournante du commerce en Asie.
Au passage, la puissance maritime hollandaise balise les routes océaniques et optimise les durées de navigation. Cela dit, la Compagnie s’endette lourdement à travers toute l’Europe pour lever les forces armées nécessaires à la sécurisation de ses routes et de ses comptoirs.
Et de nombreuses compagnies plus petites sont créées afin d’exploiter des secteurs et des zones géographiques encore inexplorées, par exemple : la Tweehuysen Compagnie, ou encore la Nieuw-Nederland Compagnie.
Mais enfin, en tout cas, toutes les Bourses de commerce, de marchandises, de monnaie, et de contrats d’assurance qui sont liés à ces compagnies, suivent corrélativement des trajectoires d’essor considérables.
Le succès de la Compagnie des Indes Orientales encourage la création d’une Compagnie des Indes Occidentales afin d’organiser le commerce et la colonisation en Afrique et au Nouveau Monde. C’est alors une considérable offensive contre l’Espagne et son monopole en Amérique qui fédère toutes les initiatives privées (protestantes).
Déjà, les Français s’étaient installés à Québec en 1608. Quelques décennies plus tard, ils passeront ensuite par les Grands Lacs pour descendre le fleuve Mississippi jusqu’à la Nouvelle Orléans.
Et en 1609 l’anglais Henry Hudson explore pour le compte de la VOC la rivière qui porte aujourd’hui son nom sur le site de la future New York [note 8 — La Compagnie de Moscou à Londres (la première société par action de l’histoire, créée en 1520) n’avait pas voulu parier sur son projet de trouver une route des Indes par le nord-ouest. Pour le compte de la Compagnie néerlandaise, il trouvera néanmoins sur ces territoires un énorme vivier de fourrures de castor, très prisées en Europe à l’époque.].
Et puis surtout, comme la guerre de Trente Ans éclate en 1618, les Néerlandais vont utiliser à outrance le recours aux corsaires afin de ruiner les routes commerciales espagnoles.
La Compagnie néerlandaise des Indes Occidentales (GWC [note 9 — Geoctroyeerde Westindische Compagnie.]) est créée en 1621. Et déjà, le commerce atlantique du hareng et de la baleine devient particulièrement prospère à cette époque. En 1624 est fondée la colonie de New Amsterdam sur le site de l’île de Manhattan.
En 1628, le vice-amiral Piet Hein capture la flotte d’argent espagnole dans les Caraïbes et rapporte en butin plus de 12 millions de florins aux Provinces-Unies. Cela va considérablement faciliter le financement de l’effort de guerre.
Dans les années 1630, les Néerlandais font alliance avec Louis XIII pour reprendre Anvers et les Pays-Bas espagnols. Mais l’alliance est confuse. Et ensuite, au vu des ambitions du roi soleil Louis XIV, cette alliance avec la France ne semble pas profitable (gallus amicus ma non vincinus : « les Français amis, mais non voisins »).
Finalement, la guerre interminable ne profitant plus à l’enrichissement de personne, la conférence de Westphalie s’ouvre à Osnabrück et Münster en 1643. Et en 1648, la souveraineté des Provinces-Unies est définitivement reconnue. Les Pays-Bas font leur entrée dans le concert des grandes nations.
À cette date, les Provinces-Unies sont la première puissance navale et marchande d’Europe. La flotte néerlandaise compte au total plus de 2 000 navires (soit plus que l’Angleterre et la France réunies). Et puis, on estime qu’en l’espace d’un siècle, le PIB des Pays-Bas a été multiplié par 3 et que le revenu par habitant y est de loin le plus élevé du monde occidental. La population est la plus alphabétisée du monde, et les salaires y sont trois fois plus élevés que dans le reste de l’Europe. Au XVIIe siècle aux Pays-Bas, on compte environ 2,5 millions d’habitants, et la société se compose alors d’une vaste classe moyenne (qui, pourtant, va disparaître progressivement au fil du XVIIIe siècle au profit d’une répartition de plus en plus inégale des richesses produites).
Les Provinces-Unies acquièrent une place considérable dans le secteur financier. Ainsi, alors qu’Anvers se trouve empêtrée dans les guerres de religions, Amsterdam est florissante. Pour y faciliter les logistiques des marchandises, des kilomètres de nouveaux canaux sont aménagés.
Les dépenses somptuaires d’ostentation soutiennent – par la clientèle et le mécénat – le développement des arts, des sciences et des techniques. Dans les centres-villes, les bourgeois les plus riches des grandes cités néerlandaises se font faire – par des architectes – de véritables petits palais, adjoints de jardins. Ces jardins palatiaux sont plus petits que ceux des villas italiennes, mais ils sont plus denses et plus dessinés.
C’est alors dans ce contexte que survient la première bulle spéculative des temps modernes : en février 1637 le prix de la tulipe semper augustus – qui avait atteint jusqu’à la valeur d’une maison en centre bourg – s’effondre de 95 %, ce qui provoque la ruine de centaines de familles. Le prix du poivre également s’effondre soudainement [note 10 — Avant la crise, le prix du poivre équivalait grosso modo à 12 000 euros le kilo. Sa cote sur la Bourse d’Amsterdam se répercutait sur l’Europe entière.]. Et conséquemment, pour absorber le choc, la Compagnie des Indes se met en défaut de paiement au début des années 1640 [note 11 — Elle disposait en réalité de considérables stocks de poivre gardés en réserves spéculatives.].
Nonobstant, la plus grande entreprise privée que le monde ait connu est en marche. Les Espagnols ne savaient que sécuriser et taxer les flux commerciaux ; mais avec les compagnies des Indes, c’est un pouvoir bancaire souverain qui se construit à travers l’énorme excédent de capitaux générés par les prises de risques calculés dans le commerce maritime : avec l’exploitation des colonies, le commerce d’armes, et la traite des esclaves sur différents comptoirs de l’Asie, de l’Afrique du Sud ou de l’Afrique de l’Ouest. Les marchands néerlandais vendent du crédit à l’Europe entière.
La concentration des capitaux permet de mieux organiser les massives dépenses d’infrastructures navales et de mutualiser les risques inhérents à chaque projet selon des clés de répartition des responsabilités plus standardisées. D’ailleurs les parts dans les sociétés s’appellent « stock » (joint stock en anglais) dénotant la valeur sous-jacente de l’actif : la cargaison. Leurs prix fluctuent en fonction des nouvelles informations qui circulent sur les différentes Bourses de valeurs d’Europe [note 12 — Dans les standards d’aujourd’hui des experts ont calculé la valeur de la Compagnie des Indes au faîte de sa puissance au XVIIIe siècle, bilan : 7 900 milliards de dollars (de 2010). Sans compter que sa valeur a été multiplié par 6 en quelques décennies, et que les dividendes des bonnes années pouvaient aller jusqu’à 30 % de la valeur du stock détenu. Cela dit, à partir des années 1720, la profitabilité va quelque peu se tarir.].
Les compagnies néerlandaises intermédient les commerces internationaux : elles acheminent en Asie la soie chinoise, les métaux japonais, et les épices indonésiennes d’une part, et en Atlantique d’autre part, les esclaves d’Afrique, le sucre des Caraïbes, le tabac et le coton d’Amérique. Et comme l’industrie textile néerlandaise s’approvisionne également en laine espagnole de première qualité à très bas prix, elle écrase pour l’instant la concurrence britannique à travers toute l’Europe.
Sur tout le globe, les compagnies néerlandaises multiplient les comptoirs aux points de passages et s’adjoignent quelques colonies. En Asie, les places fortes portugaises sont attaquées, et des comptoirs stratégiques sont installés, sur le détroit de Malacca en 1641, à Colombo en 1656, à Cochin en 1663, etc.
À la fin du XVIIe siècle, la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales comptait à elle seule une quarantaine de navires de guerre lourds (vaisseaux et frégates), et une flotte principale de plus de 150 navires de commerce. Et elle entretenait une armée permanente de plus de 12 000 hommes.
Une colonie de protestants s’installe au Cap en 1652. Ainsi, un comptoir important et une forte colonisation Boer est déjà établie en Afrique du Sud à la fin XVIIe siècle. Cela se passe initialement sans difficultés car, il faut dire, les Khoïsans qui vivent sur ces terres sont des chasseurs-cueilleurs très pacifiques [note 13 — Cela dit, à la fin du XVIIIe siècle les Anglais viendront sur les colonies Boers installer la Colonie du Cap. Les Boers iront se réfugier plus au nord au Transvaal. Les troubles ainsi créés amèneront des tribus Bantous à se regrouper en force plus au nord dans un royaume autonome : le royaume Zoulou. Le conflit sera interminable. D’autant que la découverte de mines de diamants en 1877 remettra le feu aux poudres.].
Ensuite, durant tout le XVIIIe siècle, la Compagnie Unie des Indes Orientales armera plus de 3 000 navires. Et bien sûr, elle frappera sa propre monnaie.
Ainsi, pendant près de deux siècles, la Compagnie des Indes restera le pilier de la souveraineté néerlandaise. Et finalement elle sera dissoute en 1799 avec l’instauration de la république Batave.
D’autre part en Angleterre, afin d’aller conquérir les Indes et d’établir des filières d’approvisionnement avec l’Asie, déjà en 1600, un groupe d’hommes d’affaires anglais réunis autour de Thomas Smythe – auditeur de la City of London – avait créé la Compagnie des Indes Orientales : la East India Company (EIC) [note 14 — I.e.: The Company of Merchants of London Trading into the East Indies.] ; à laquelle la reine Élisabeth Ire avait concédé par charte royale le monopole du commerce dans l’océan Indien, pour 20 années d’abord [note 15 — Afin de définir progressivement les objectifs et les moyens avec des parties prenantes.]. À l’origine, autour de Georges Clifford – earl (comte) de Cumberland et champion officiel de la reine [note 16 — Il avait été un capitaine intrépide et victorieux lors de la déroute de l’invincible Armada en 1588, et il était en outre également un redoutable jouteur à cheval. Ses exploits faisaient le ravissement de la reine.] –, la Compagnie est constituée de 218 actionnaires qui la dotent de fonds propres variables d’environ 60 000 livres sterling. Thomas Smythe prend la direction de la Compagnie, et sir James Lancaster est nommé à la tête de la flotte. Ensuite, depuis ses quartiers généraux de la Leadenhall Street au cœur de la City de Londres, le conseil d’administration de cette société privée par actions [note 17 — Composé de 24 membres.] va étendre son influence sur l’intégralité du globe. Et en effet, la conquête du « Nouveau Monde » va se révéler être l’entreprise la plus éminemment initiatique du capitalisme.
La Compagnie crée sa première factorerie (le terme apparaît pour désigner une « usine/comptoir de commerce ») à Machilipatnam dans le golfe du Bengale en 1608. Ensuite, à partir de 1609 la charte et son monopole sont renouvelés indéfiniment « jusqu’à ce que la Compagnie ne fasse plus de profits trois années de suite ». Et déjà en 1647, la Compagnie compte 23 factoreries en Asie. L’essor est fulgurant.
Des compagnies en fiducie sont également créées pour contrôler toutes les armadas de mercenaires des mers du nord. En 1606, afin de soutenir les premiers efforts de colonisation, Jacques Ier (James Stuart I) – roi d’Écosse, d’Angleterre et d’Irlande – lance la fondation de diverses compagnies privées sous forme de sociétés par actions autorisées par charte à s’établir sur les terres contrôlées par la Couronne britannique dans des colonies d’exploitation (factoreries). C’est du bon vieux fermage.
Ainsi est créée la Virginia Company of London [note 18 — Richard Hakluyt fut l'un des principaux actionnaires fondateurs et dirigeant de la Virginia Company of London. En 1612, Hakluyt devint également l'un des investisseurs de la North-West Passage Company.]. Dans la foulée, Jamestown – la première colonie – est fondée en 1607. La Compagnie de Londres y a monopole. Les colons rencontrent Pocahontas et cultivent du tabac. La demande explose pour ce produit en métropole. Ainsi, la compagnie génère plus de 15 millions de livres de bénéfices par an. Mais en 1622, les Indiens y foutent le feu. L’histoire n’en restera pas là, ça va se payer…
Les territoires colonisés s’étendent et les secteurs d’exploitation se diversifient. Plus au nord dans la baie de Massachusetts, en 1620 une centaine de dissidents anglais [note 19 — Protestants non anglicans : luthériens, anabaptistes, quakers, etc.] débarquent du Mayflower pour fonder Plymouth. Une compagnie concurrente à celle de Londres est ainsi créée : la Compagnie de Plymouth. Les colons se lancent alors dans le commerce triangulaire et vont chercher des esclaves en Afrique pour les revendre en Virginie. Et puis, en 1638, sur des terres cultivées pour le tabac, la Shirley Plantation se constitue en Virginie comme ce qui deviendra la première société par action d’Amérique du Nord.
Le règne de Jacques Ier est l’âge d’or de l’époque dite « élisabéthaine » : c’est le temps de l’union des Couronnes britanniques… et puis des écrivains comme William Shakespeare, John Donne, ou Francis Bacon publient à cette époque leurs plus grands chefs-d’œuvre. En 1600, William Shakespeare avait rendu public son Hamlet. Et Francis Bacon, pionnier de la méthode scientifique expérimentale, avait publié La nouvelle Atlantide en 1617 ; il voyait pour l’avenir un progrès technologique qui allait mener l’humanité vers l’abondance et le bonheur.
En fait, la révolution bourgeoise anglaise des années 1640 ouvre officiellement l’ère du capitalisme « libre ». Double programme : à l’international, intensification de la traite négrière atlantique, colonisations esclavagistes brutales et extermination des Autochtones d’Amérique, et à l’intérieur de la métropole, extensions des enclosures, expropriations, incendies des maisons, entassements urbains, les enfants aux mines, salarisations obligatoires et monopoles d’embauches…
L’Angleterre est secoué par les désordres civils à partir de 1642. Les tensions entre le roi et le Parlement d’Angleterre dégénèrent en guerre civile [note 20 — En 1640, Charles Ier avait eu la mauvaise idée de faire saisir manu militari tous les lingots d’or et d’argent entreposés à la Tour de Londres (qui faisait alors office d’hôtel des Monnaies) afin – espérait-il – de résoudre ses difficultés financières. Les grands bourgeois et les aristocrates fulminèrent ; ils se mirent alors à entreposer leurs métaux précieux à l’abri chez des orfèvres, en l’échange de certificats de dépôts à vue. Et comme ces billets se mettent à circuler, certains de ces orfèvres vont se spécialiser sur cette activité de banque de dépôts. Et c’est ainsi qu’ils devinrent les principaux financeurs de la Couronne. La contrepartie était intéressante : cela légitimait les prétentions au droit de contrôle sur les finances de l’Etat.]. Et finalement, la décapitation de Charles Ier en 1649 va laisser le pays sans roi, pendant 11 ans. Les colonies pensent en profiter pour prendre plus d’autonomie locale. Alors le Commonwealth d’Angleterre est créé en 1649, et le Conseil d’État présidé par Oliver Cromwell y a la charge du pouvoir exécutif.
En 1653, le Parlement protestant se dissout et forge le régime du Protectorat dans lequel Oliver Cromwell règne seul en tant que lord-protecteur. Les majors généraux du lord protecteur ont la mainmise sur l’armée, et pourtant, la levée des impôts est difficile sans parlement. Alors Cromwell autorise les Juifs à venir s’installer en Angleterre afin de faire s’installer à Londres des banquiers juifs venus d’Italie (à Lombard Street). Ensuite, une nouvelle Chambre des Communes est élue en 1656 mais, après la mort d’Oliver Cromwell en 1658, le Protectorat de Richard Cromwell (le fils successeur d’Oliver) se révèle incapable d’unifier l’armée. Et en 1660, la restauration de la dynastie Stuart porte Charles II sur le trône d’Angleterre.
En 1666, le grand incendie de Londres détruit le tracé urbain médiéval de la ville qui entassait des bourgades surpeuplées. Ensuite là-dessus, l’hiver se chargea d’exterminer l’existence des sans-abri restants. Par la force des choses, place nette est faite, les Rebuilding of London Acts installeront l’urbanité bourgeoise londonienne assise sur un financement bancaire approprié.
On voit bien qu’au sein de la bourgeoisie anglaise, de grandes manœuvres sont en cours, car dès son arrivée sur le trône, le roi d’Angleterre s’était empressé de déclarer un certain nombre d’Actes de Navigation particulièrement renforcés pour assurer le monopole de commerce des colonies avec la métropole britannique [note 21 — Il faudra attendre 1849 pour que, sous la pression des idées libérales, soient abolis tous ces Actes mercantilistes.]. Il s’agissait d’assurer les approvisionnements et de garantir les débouchés.
Pour cela, déjà en 1651, par la promulgation du Navigation Act par la Couronne britannique, interdiction avait été faite aux colonies britanniques d’Amérique de confier le transport de marchandises à des compagnies autres qu’anglaises.
Et puis l’investissement dans la marine britannique est considérablement augmenté pour sécuriser les routes atlantiques. Il s’agit notamment de mettre au pas les hordes de corsaires désœuvrés, flibustiers, pirates et boucaniers qui croisent dans les eaux des Caraïbes et qui prennent leur quartier général à la Jamaïque.
À cette même époque, les compagnies néerlandaises décident dans un premier temps de ne pas renouveler l’effort d’investissement dans la rénovation de la flotte qui est vieillissante. La suprématie sur les flottes espagnoles était assurée, et les années 1640 avaient été financièrement difficiles pour les compagnies néerlandaises. Alors les affaires peuvent bien souffler un peu. Mais toujours est-il que ce retard va leur être fatal.
En 1652, c’est la première guerre anglo-néerlandaise, autour de La Barbade. L’année suivante les combats se livrent dans la Manche et sur toutes les mers du globe. Mais dès 1654, les Néerlandais sont forcés de reconnaître l’Acte de Navigation britannique.
À partir de là, l’essor rapide de la traite négrière anglaise dans les colonies – qui était jusque-là le monopole des Hollandais – va appeler la création de la Compagnie royale d’Afrique [note 22 — Le duc d’York, gouverneur général de la compagnie, fait marquer au fer rouge « DY » sur l’épaule de toutes les unités de marchandises vivantes lui appartenant.]. En réponse, les Provinces-Unies investissent alors massivement dans une nouvelle flotte de guerre – mais avec un retard qui se révélera décisif.
En Angleterre, en 1657, la East India Company se constitue à son tour comme société par actions à capital fixe. On commence à clairement comprendre que la valeur des titres de propriété est soutenue par la possibilité de leur revente, c’est-à-dire par leur liquidité.
Mais enfin, reste l’essentiel : pour fonder la valeur de l’activité, il faut que de nombreux comptoirs britanniques s’installent en Inde. Alors cela va se faire, implacablement. Et un siècle plus tard, à partir de 1750, la Compagnie prendra entièrement le contrôle de l’intégralité du sous-continent indien. L’administration de l’Empire moghol lui sera assujettie et son armée comptera plus de 200 000 hommes [note 23 — Soit le double des effectifs de l’armée de la Couronne britannique à la même époque.]. La Compagnie y administrera la fiscalité, la sécurité, et le commerce. Le pouvoir sera intensément concentré entre les mains de ses administrateurs basés à Londres.
En fait, la main de la East India Company est agissante sur tous les phénomènes historiques majeurs au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles. Bien plus tard, ce sera encore la Compagnie des Indes Orientales qui se trouvera impliquée dans la fameuse Boston Tea Party en 1773 – cet acte de rébellion qui mènera à la Guerre d’Indépendance des États-Unis d’Amérique… Et finalement, cette histoire ne prendra fin qu’à l’issue du XIXe siècle lorsqu’en 1873, le Parlement britannique votera le East India Stock Dividend Redemption Act pour dissoudre définitivement (mais confortablement) la Compagnie. L’instrument de montée en puissance impériale aura joué tout son rôle.
Mais pour commencer, il faut affaiblir les positions néerlandaises. En 1664, les Anglais s’emparent de la Nouvelle Amsterdam, qui était alors entre les mains de Peter Stuyvesant – le directeur général de la Compagnie Néerlandaise des Indes Occidentales – et ils la rebaptisent New York. Les compagnies anglaises contrôlent désormais toute la côte nord-américaine, de Jamestown à Boston.
En 1670, plus au sud, la fondation de la colonie intensément esclavagiste de Charlestown ouvre une nouvelle étape d’accélération de l’exploitation industrielle des ressources du « Nouveau Monde ».
Pour approvisionner l’Amérique et les Caraïbes en esclaves, en 1672 est instituée la Royal African Company qui installe son principal comptoir d’approvisionnement en Guinée. Cela porte un coup sévère à la stabilité financière de la Compagnie néerlandaise des Indes Occidentales.
L’emprise anglaise sur l’Amérique s’affermit ; en 1670, plus au nord est créé la Compagnie de la Baie d’Hudson pour exploiter les fourrures au Canada. Et rapidement, la compagnie va contrôler tout le Canada. Du coup, évidemment, cette compagnie qui dispose d’un monopole d’exploitation par charte royale de la Couronne d’Angleterre a été très impliquée dans les guerres de l’Angleterre contre la France.
D’ailleurs, dans les années 1670, les « nations indiennes » sont engagées dans des guerres sur toute la côte est. Et elles se font décimer par les colons anglais.
En Angleterre, le pouvoir étatique reste fragile. Le Parlement complote contre le roi. Et le 30 juin 1688, sept nobles anglais (que la postérité appellera « les sept immortels ») appellent secrètement Mary – l’héritière du trône d’Angleterre – et son mari William (Guillaume III d’Orange-Nassau, gouverneur des Provinces-Unies des Pays-Bas), à rentrer d’Amsterdam pour rejoindre Londres, afin de venir déposer manu militari le père de Mary, le roi Jacques II (James Stuart II). C’est que, ce dernier est catholique. Et en effet, le roi est déposé par le Parlement. Il fuit en France.
En 1689, l’adoption de la Déclaration de Droits (Bill of Rights) limite la prérogative royale sur la création de la loi, en donnant le dernier mot au Parlement, au nom des droits naturels des sujets individuels. Le trône pourtant n’en sort pas affaibli. Couronnée Mary II à l’âge de 27 ans, la reine d’Angleterre, d’Écosse, et d’Irlande, est une femme souveraine dans toute sa splendeur [note 24 — C’est elle qui fait face à Louis XIV sur l’échiquier européen. Hélas, son destin flamboyant sera fauché par la variole à peine 5 ans plus tard.].
La Glorieuse Révolution de 1688 en Angleterre sera suivie d’une crise monétaire aiguë. La guerre de la Ligue d’Augsbourg de 1688 à 1697 contre la France provoque de massives sorties de devises et de métaux précieux pour armer l’Angleterre [note 25 — D’autant que les approvisionnements d’or et d’argent venus du Nouveau Monde se font plus rares.]. Et puis les billets de banque qui seront émis par la Banque d’Angleterre nouvellement créée susciteront la défiance. La valeur de la livre sterling dégringole sur la place d’Amsterdam, le carrefour de la finance mondiale de l’époque. Mais enfin, renonçant à la dévaluation sous le coup des arguments de John Locke qui prône un ordre monétaire naturel, la révolution financière britannique va commencer…
La fin du XVIIe siècle est marquée par la révolution financière britannique qui lance la révolution industrielle occidentale. Cela dit, au moment de la Glorieuse Révolution en 1688, l’empire colonial britannique n’est encore pas très étendu au-delà des Antilles, de la Caroline, de la Virginie, et du Maryland.
Edward Lloyds ouvre sa « Coffee House » à Londres en 1688. En cet endroit, comme au temps hanséatique de l’activité bancaire dans les pubs, les capitaines de navires viennent y échanger des informations. On se met à y discuter de contrats d’assurance maritimes… C’est le début de l’industrie assurantielle britannique. Et corrélativement, la presse écrite se développe. La société civile moderne cherche à s’observer raisonnablement.
La Banque d’Angleterre est créée en 1694 pour faciliter les opérations d’escompte et faire baisser les taux d’intérêt. Le Parlement lance en métropole des grands travaux d’infrastructures fluviales et des emprunts pour financer le développement de la Royal Navy (navy bills). Les compagnies britanniques y souscrivent, ça les intéresse, mais il s’agit surtout d’y faire souscrire. Et avec ça, l’essor du crédit public assis sur les décisions du Parlement ouvre une véritable révolution financière du système économique britannique. Une fiscalité agressive vient participer au financement des chantiers d’infrastructure. Les artisans déposent des brevets et exportent des textiles vers l’Europe.
Et puis les Anglais se lancent à l’assaut du Pacifique, pour y chasser sur les domaines de la Compagnie des Indes néerlandaises. Ils établissent de fructueux comptoirs en Inde, en Chine, en Australie… Et les colonies d’Amérique du Nord s’étendent. Les compagnies britanniques prennent leur essor sous forme de Sociétés Anonymes par actions cotées en Bourse (au détriment des compagnies à chartes détentrices de monopoles concédés).
En fait, pour les Anglais, au XVIIIe siècle se déclenche un véritable âge d’or. En effet, tout au long du XVIIIe siècle, l’Angleterre consolide très progressivement sa domination sur la Britannie pour forger un royaume uni. D’abord en 1707, l’Union Act avait entériné l’union des Couronnes anglaises et écossaises par la création de la Grande-Bretagne. Et puis l’Acte d’union de 1801 crée le Royaume-Uni en y intégrant l’Irlande.
Mais revenons à la source de cette prospérité : les activités de la East India Company en Inde [note 26 — Drapeaux de la East India Company (1609) : (1801) : Sa devise : Deo Ducente Nil Nocet : « Dieu conduit. Rien ne nuit. »]. Au début du XVIIIe siècle, l’Inde de l’Empire moghol représente déjà un quart de la population mondiale et produit un quart de la richesse mondiale, soit un volume dix fois plus grand que la France de Louis XIV. Le pays dispose d’une agriculture efficace et du secteur textile le plus développé au monde, ainsi que de technologies militaires avancées.
Dès 1610, la East India Company envoie un représentant à la cour du roi moghol, explore le pays, et négocie l’installation de comptoirs pour le commerce d’étoffes, de soies et d’épices.
Ensuite, tout au long du XVIIe siècle, les forces de la East India Company s’emparent progressivement des places fortes portugaises qui permettent de sécuriser les routes maritimes vers la région du sud-est asiatique.
D’autre part, les Britanniques négocient des traités de partage avec les Hollandais, par exemple en reconnaissant le monopole hollandais sur les épices indonésiennes en échange du monopole sur les textiles indiens.
La transaction se révèle très avantageuse pour les marchands anglais. Les « indiennes » ont tellement de succès en Europe, et son commerce est tellement bénéfique pour toutes les parties prenantes, que l’économie indienne est florissante à cette époque. Les forteresses et les garnisons britanniques se multiplient sur le territoire. La présence portugaise est anéantie, et la concurrence néerlandaise est circonscrite.
Dans le premier tiers du XVIIIe siècle, l’Inde est divisée et morcelée par de nombreux conflits de successions et par des tensions séparatistes venues de régions princières plus riches que d’autres. Pendant ce temps, la Compagnie britannique des Indes poursuit son activité commerciale intense depuis ses bases fortifiées de Bombay, Madras et Calcutta. Et elle s’installe peu à peu comme force centrale dans les équilibres politiques instables du sous-continent.
Attirés par le bénéfice, les Français avaient également fondé leur propre Compagnie Française pour le Commerce des Indes orientales en 1664. Ils étaient venus installer des comptoirs sur la côte ouest à Chandernagor, Pondichéry, et Karikal.
Pour stabiliser la présence française au tournant du XVIIIe siècle, le conseil d’administration de la Compagnie nomme Joseph François Dupleix, commandant général des Établissements Français des Indes, et le charge de militariser les comptoirs pour en faire des colonies. Il en profitera pour mener une diplomatie interventionniste qui le rendra maître de toute la côte ouest de l’Inde.
À partir de là, les conflits entre l’Angleterre et la France au milieu du XVIIIe siècle viendront se répercuter sur les manières de voisinage entre les différentes compagnies des Indes, dans des rapports plus ou moins conflictuels selon les époques. Les Français prennent Madras, les Britanniques assiègent Pondichéry, etc. En 1755, un accord de neutralité est signé. Mais la guerre de Sept ans éclate l’année suivante et les hostilités reprennent. Et rapidement, en 1757, les Français sont défaits de manière décisive à la bataille de Plassey, ce qui laisse libre cours à la domination britannique sur le Bengale. Alors, seuls quelques petits comptoirs français démilitarisés subsisteront en Inde.
De l’autre côté du globe en Amérique du Nord, à l’issue de la guerre de Sept Ans, l’abandon des possessions coloniales françaises en 1767 laisse une sorte de vide, ce qui déclenche les premières Guerres indiennes contre la Couronne britannique. L’affaire est coûteuse. 139 millions de livres sont à éponger pour couvrir les dépenses militaires. Les impôts et taxes se multiplient alors sur les colonies britanniques.
En 1773, le Tea Act empêche le commerce de thé avec les compagnies néerlandaises pour assurer un pouvoir de marché aux intérêts de la East India Company. Du coup, en décembre, c’est le fameux épisode de la Boston Tea Party : des colons déguisés en Indiens jettent les cargaisons de thé venant des bateaux britanniques.
Des délégués des colonies se réunissent et discutent des idées indépendantistes de Thomas Payne. Et en juillet 1776, les délégués des 13 Colonies britanniques des Amériques réunis en Congrès à Philadelphie votent et déclarent leur indépendance de la Couronne britannique. Ils constituent par là même leurs États, et nomment leur fédération : les États-Unis d’Amérique.
La constitution de l’autonomie nationale se fonde sur la philosophie politique du droit naturel. Cela dit, la plupart des pères fondateurs possèdent des esclaves : Georges Washington, Thomas Jefferson, James Madison, etc. Ils sont représentatifs de leur pays. La population de colons – majoritairement agriculteurs – compte environ 3 millions d’habitants et 450 000 esclaves sont recensés. Et puis surtout, la société civile ne comporte quasi pas de noblesse lignagère.
La Guerre d’Indépendance se déclenche. Anglais et Américains se déchirent. 5 000 esclaves y prennent part aux côtés des insurgés. Et en face, du côté de la Couronne d’Angleterre des milliers de mercenaires sont engagés, loués par Guillaume IX prince électeur de Hesse, par l’entremise d’un certain Mayer Hamschel Rothschild, son agent de change attitré à Francfort [note 27 — Depuis la guerre de Trente Ans, il était usuel que les princes du Saint-Empire s’adjoignent aux hautes fonctions administratives et financières de leurs États ce qu’on appelait des « Juifs de cour » (Hofjude). Ces derniers formaient, au fil du temps, des réseaux financiers très fiables.].
Les combats sont âpres et éruptifs. Mais finalement, l’Angleterre reconnaît l’existence des États-Unis en 1783. À l’issue, la question du statut de citoyenneté des esclaves américains se pose. Enfin, disons en bref que le Vermont abolit l’esclavage, alors que d’autres États plus au sud n’envisagent pas une seconde que la déclaration d’égalité des droits naturels puisse concerner les esclaves noirs.
À la fin du XVIIIe siècle la East India Company organise à elle seule la moitié des importations en Angleterre ; c’est de loin le plus gros employeur de main-d’œuvre de tout le pays. Plus de la moitié des parlementaires ont des actifs engagés dans la Compagnie. Aussi, à chaque crise financière, le gouvernement met si nécessaire la main à la poche pour renflouer la Compagnie, car elle est déjà « too big to fail ».
En Inde, la East India Company a désormais monopole sur les commerces stratégiques du salpêtre, du sel, et de l’opium. Politiquement, la Compagnie britannique s’y élève au statut étatique en repoussant les invasions extérieures. Diplomatiquement, on abandonne la pratique coloniale d’annexion pour avoir plutôt recours au protectorat, ce qui permet de laisser en place des pouvoirs fantoches satisfaisant les populations. Et puis, la Compagnie commence aussi à lever des impôts par elle-même sur les populations locales. Et elle pratique la stratégie du « diviser pour mieux régner » afin de maintenir son emprise.
La formule marche si bien que des princes en viennent même à se placer volontairement sous le protectorat britannique, ils lui concédent des prêts, et mettent des corps d’armée autochtones à sa disposition. Les élites obéissantes sont favorisées ; par exemple, dans les États hindous, les castes de brahmanes sont associées à l’exercice du pouvoir administratif. De sorte qu’au tournant du XIXe siècle, la Compagnie contrôle l’intégralité du commerce aux Indes et fonde des établissements bancaires sur place.
C’est tout un continent entier qui tombe sous le contrôle intégral d’une entreprise privée – une entreprise privée qui vise la maximisation du profit. Une entreprise privée dont l’activité principale est le commerce de l’opium. Une entreprise privée qui domine toute l’Asie jusqu’aux Philippines. Un cinquième de la population mondiale vit à cette époque sous l’autorité de la East India Company.
Cela dit, l’appétit de domination politique n’est pas éteint. À partir de 1848, l’instauration du principe de la « déchéance » permet d’annexer automatiquement à la Compagnie tout territoire qui, à l’issue de conflits de succession, se retrouverait sans souverain assez fort pour lui faire face.
En 1856, des mutineries de soldats indiens éclatent à Calcutta et dans tout le reste du pays. Les Britanniques exercent alors une répression féroce, et tous les héritiers de l’empereur Moghol sont exécutés. L’insurrection est écrasée en moins de deux ans.
Cependant, beaucoup trop de sang a coulé ; et en 1858, la East India Company est dissoute pour être intégrée – avec toutes ses possessions (ses « servitudes ») – dans « l’Empire britannique ». Le Royaume d’Inde (le « Raj ») comprenant 562 États princiers est alors directement assujetti à la Couronne britannique.
Et étonnamment, cette régénération de la légitimité du pouvoir marche très bien. Par exemple, dans les années 1870, il ne faut guère que quelque 2 000 officiers fonctionnaires coloniaux pour faire fonctionner l’Empire britannique dans son intégralité.