Le travailleur consommateur schizo capitaliste

« On dit qu’il y a trois millions de personnes qui veulent du travail.

C’est pas vrai, de l’argent leur suffirait. »

Coluche

« LE LABOUREUR : Jamais un paresseux, eût-il les dieux sans cesse à la bouche,sans se donner du mal ne pourra gagner de quoi vivre. »

Euripide, Électre

Dans le système capitaliste, la rentabilité du capital décide de l’allocation sociale du travail. Autrement dit, là où y’a de l’argent à se faire, on va mettre des exécutants à la tâche. Ainsi se décide l’orientation de la production.

Mais plus encore, au début du XXIe siècle dans les démocraties capitalistes, le consommateur et le citoyen sont sous l’influence de l’actionnaire investisseur. On se soucie d’abord de l’opinion de l’actionnaire. Parce qu’une opinion favorable de l’investisseur se traduit par un flux entrant de liquidités. C’est-à-dire, un flux rentrant de capacité crédible (accréditée) à prendre des risques et donc à agir. Curieux agencement quand on y pense…

L’acteur accrédité au premier rang, et accréditeur au premier titre, celui qui est en position de liquidité, c’est l’investisseur. Il est le fournisseur de monnaie au travailleur consommateur. Il en tire un pouvoir dans le cadre de la discipline d’organisation du travail. Parce que verser un salaire, c’est accorder un pouvoir d’achat, un droit à consommer le produit du souverain. C’est un pouvoir d’intermédiaire.

L’investisseur, c’est celui qui est en position de capacité. Il est en position de disposer d’options, ses avoirs sont substituables. Il est mobile, capable de défection, d’externalisation, il a le pouvoir de mettre autrui en rivalité avec un tiers [note 1 — En théorie des réseaux, on parlerait d’un pouvoir d’instrumentalisation des trous structuraux par le jeu sur les mises en redondances.] ; il est auteur des structures de la réalité sociale, décideur, créateur, réalisateur.

Pour ça, plutôt que de subir passivement les aléas du marché, l’investisseur entreprend d’en prendre le contrôle. Pour ce faire, il faut assujettir le comportement a priori souverain du consommateur pour minimiser les risques de marché. Car le consommateur conditionne, par son goût, la revalorisation du capital (la création de « valeur ajoutée »), ainsi que la satisfaction de l’objectif de l’investisseur : la maximisation du rendement de l’exploitation (en effet : pas d’achat, pas de vente, pas de chiffre d’affaires, pas de rendement (pas de « performance » à organiser et pas de gains de productivité à planifier)).

Il faut donc, pour l’investisseur, capter, encadrer strictement d’une manière ou d’une autre le goût du consommateur dans des « tendances » afin que, au service de l’objectif de maximisation du rendement, puisse s’épanouir la doctrine capitaliste triomphante. Il s’agit d’emballer les produits avec des associations d’images qui font miroiter le désir du consommateur tout en voilant les conditions réelles de production. Le développement de la « consommation de masse » se fait corrélativement avec l’investissement des intermédiations culturelles par l’investisseur.

Curieusement, les sociétés modernes n’ont jamais voulu voir ça en face : le point sensible – révolutionnaire – du système capitaliste, c’est pas le travailleur, c’est le consommateur, ça a toujours été lui.

Seulement voilà, si le citoyen souverain est constituant de l’État, et si l’actionnaire souverain est constituant de la fiducie, de quoi le consommateur souverain est-il constituant ? (Le mot nous manque… c’est fou la place que ça prend le « marketing »… ça recouvre ce que pourrait être un ensemble d’associations politiques de consommateurs… ).

Sapere Aude [note 2 — « Ose le courage de savoir ! »] : consommer c’est voter. Consommer des armes à feu, c’est alimenter la puissance financière du lobby des armes à feu. Car la fabrication de ces artefacts implique la défense d’intérêts constitués selon des logiques économiques, historiques, et géographiques. Ainsi, c’est justement parce que les États sont assujettis aux logiques financières (logique des « possédants » comme on disait au début du XXe siècle), que consommer c’est voter. Et au demeurant, il en va de même pour la consommation de tous les produits addictifs dont l’industrialisation de la production a aliéné l’humanité : les armes à feu, le sucre [note 3 — À partir du XIXe siècle, le sucre devient un produit de consommation de masse, de sorte que l’énergie dépensée par les esclaves africains dans la production de sucre aux Caraïbes va servir à alimenter industriellement à bon compte les corps des prolétaires d’Europe employés dans les usines. Les rituels populaires alimentaires autour du sucre se développent depuis.], l’alcool [note 4 — Dans toutes les marines occidentales, l’alcool faisait partie des fournitures journalières essentielles aux hommes de bord. Le rhum commence à être distillé à La Barbade dans les années 1650, et se trouve par la suite souvent utilisé comme moyen de paiement dans les Caraïbes.], le tabac, le café, le thé, l’opium, le charbon, le pétrole, la cocaïne etc. [note 5 — Le coton occuperait une place singulière dans cette liste, peut-être parce qu’il s’agit d’une matière première de l’habit, support de l’apparat.]… Alors en démocratie, on peut théoriser et se révolter contre ce qui va mal dans le monde, la nature humaine, les dessins du divin ou les complots des Illuminati… On peut laisser entendre que ce n’est pas si simple et que c’est très compliqué. Mais changer le monde c’est aussi simple que de changer ses propres habitudes de consommation, c’est-à-dire que c’est à la fois aussi difficile que de surmonter humblement ses propres vices. C’est juste que nous ne voulons pas voir en face ce qui est le plus évident. C’est la mauvaise foi du pot de chocolat. C’est juste une question de courage. Le gouvernement de soi de chacun conditionne le gouvernement des peuples par eux-mêmes. Mais au départ, il n’y a pas de raisons que chacun soit isolé dans cette lutte.

Questionner socialement le sens de nos choix de consommation à travers l’organisation collective d’un tel effort disciplinaire du consommateur, c’est encore à ce jour quasi impensé [note 6 — Salutations respectueuses à UFC-Que Choisir et à tous les membres du Conseil National de la Consommation, à C’est qui le patron ?!, aux AMAP, à La Quadrature du Net, à Blast, à Sleeping Giants…]. Mais enfin, sommes-nous à la hauteur des pères fondateurs de nos démocraties libérales ? Ou plutôt, pensons-nous sérieusement que nous pouvons impunément ne pas l’être ? Parce que nos arrogances d’alcooliques épanouis ne pourront pas compter sur plus d’instrumentalisation des images, des normes, et des conventions, pour s’en sortir indemne. Ce serait brocarder l’espérance de progrès pour une moralité de ragots. Or le techno-fascisme, ce n’est rien de plus que ça.

La corruption (cf. Aristote) n’est pas seulement un assujettissement à un pouvoir, mais une perte d’intégrité de l’être dans le néant. La corruption implique une certaine forme d’irresponsabilité, mais quelque chose d’autre encore.

Boire et fumer, on ne fait pas ça uniquement pour s’amuser. On le fait aussi parce qu’on est supposé le faire. Ça participe de l’inscription de soi dans un « style de vie ». Ces comportements s’inscrivent dans des conformités communautaires, produites et influencées. De la même manière, poster sa vie sur internet, on ne fait pas ça uniquement pour s’amuser. On le fait aussi parce qu’on est supposé le faire. Ce sont des produits, non d’ostentation mais de communion.

Or tous ces produits, dont on ne peut plus se passer une fois qu’on les a adoptés, ils ont en commun de produire des dissonances cognitives. Tous sont des produits addictifs qui déclenchent des « folies » et des paniques. Parce que ce ne sont pas que des « produits », ce sont, d’un certain point de vue, des formes de vies, dont certaines sont éthérées, fantomatiques, ou littéralement fossilisées [note 7 — Curieux cette expression d’énergie « fossile » quand on y pense, c’est un oxymore… D’ailleurs, pour ce qui est du réchauffement climatique, ne vous laissez pas enfumer : le problème c’est le carbone qui vient des profondeurs de la terre, pas celui qui circule en surface (laissez donc les vaches tranquilles). Reste que cette affaire a atteint des proportions mythologiques, et il faut la traiter comme telle : en minant trop profond les entrailles de la terre nous avons relâché des entités chtoniennes (les cadavres carboniques des cyanobactéries issues d’une époque du vivant antédiluvienne, créatrice de notre atmosphère oxygénée). Ces revenants – ces divinités ténébreuses et puissantes –, nous n’aurions jamais dû les invoquer à la surface. Il n’y a pas assez de place sur la terre pour eux et nous. Il faut les laisser en paix, et mieux : les renvoyer par des puits de carbone au site de leur repos, dans les entrailles de la terre, si c’est encore possible.].

Direct au pire : dans le trafic de drogue – dont on sait aujourd’hui qu’il pèse en valeur plus lourd que le commerce textile dans le monde –, l’argent dénote violence et mort. On peut parler d’argent fou. Mais comment en est-on arrivé là ? Que s’est-il passé dans les constituants du souverain pour que la corruption atteigne de telles proportions ?

L’opium était déjà bien connu en Occident au XVIIIe siècle pour ses propriétés analgésiques. Durant la guerre de Sécession, la morphine était massivement employée pour faciliter les amputations. Mais elle provoquait des addictions massives (cette toxicomanie touchait 1 % de la population américaine à l’issue de la guerre). Alors dans son laboratoire de Londres, Charles Romley Alder Wright cherche une alternative non addictive à l’opium et à la morphine. Résultat : en 1874, il découvre la formule de l’héroïne. (On appelle ainsi la diacétylmorphine parce qu’en 1897, Heinrich Dreser en fait un sirop contre la toux qu’il commercialise par la réclame d’une « drogue héroïque »). Les tuberculeux y trouvent leur bonheur. La figure du junkie urbain est née… Et puis c’est dans ces années-là aussi que la cocaïne – qui était passée des mains des chimistes aux mains des industriels dans les années 1860 – est synthétisée en masse, en cigares, en chewing-gums, en vins infusés, et en divers sirops sucrés et autres « élixirs miracle » [note 8 — Le pape Léon XIII en viendra même à décorer « pour ses mérites rendus à l’humanité » un grand industriel italien producteur d’un vin de Bordeaux infusé de coca – le Vin Mariani – qui fait littéralement fureur aux États-Unis sous l’appellation « french wine ». Pour le concurrencer, un pharmacien américain du nom de John Stith Pemberton créé en 1886 un produit sans alcool qu’il appelle d’abord « french wine coca » puis Coca-Cola.]. Certains y espérèrent un traitement de sevrage de l’héroïne…

Un siècle plus tard à la fin du XXe siècle, dans le trafic de drogue au-delà de l’effondrement des structures intégrées des grandes compagnies coloniales du XIXe siècle, des Réseaux Technico-Économiques sophistiqués enchevêtrent dans le même plan, argent, molécules chimiques, et formes de vies végétales. En effet, dans la mondialisation des années 1990, après la chute des barons de la drogue – qui dominaient les trafics clandestins nés dans le deuxième tiers du XXᵉ siècle à la suite des prohibitions généralisées dans les années 1930 [note 9 — Aux États-Unis, en 1906, le Pure Food and Drug Act commence à réguler et restreindre les productions ; en 1914, le Harrison Narcotics Act interdit la cocaïne, puis l’héroïne en 1924 ; l’alcool est interdit par le Volstead Act de 1919 à 1933, et en 1937, le Marihuana Tax Act interdit le cannabis.Pour sa part, l’amphétamine, d’abord synthétisée à la fin des années 1880 comme substitut à l’éphédrine qui était fort rare, connaît une histoire un peu différente. D’abord parce qu’elle était prescrite comme médicament facilitant l’ouverture au thérapeute durant la cure de la dépression, et ensuite parce que les militaires vont s’en saisir intensément des années 1920 aux années 1960 pour mettre au point des cocktails pour leurs drogues de combat.] –, la persistance clandestine des réseaux internationaux de financement et de commerce montre des phénomènes d’assujettissements à la plante (c’est particulièrement visible dans le cas de la coca). Les réseaux d’activités humaines se configurent pour assurer l’air de rien la reproduction maximale de la plante. La situation ubuesque exhibe un phénomène de parasitage de l’humanité, un phénomène hors de contrôle, car hors des intégrations par les raisons d’État souveraines qui, depuis les guerres de l’opium, prévalaient jusqu’alors (la plupart des grands groupes industriels pharmaceutiques occidentaux sont nés de la mise au point de drogues dans le cadre du trafic colonial).

Ce développement désintégré des narcotrafics est similaire à celui d’une maladie [note 10 — Le glyphosate largué par bombardier était le médicament contre le parasitage des terroirs par la plante ; mais enfin, niveau pesticides (« produits phyto-pharmaceutiques »), c’est le même schéma de dépendance insensé qu’avec le pétrole… ça va de mal en pis…]. Une conséquence non négligeable c’est le développement de zones de non droit qui deviennent des plaques tournantes où règnent de sévères manèges (au Mexique, en Colombie, en Turquie, en Italie, à Hong Kong, en Suisse, etc. ). La violence y est une marchandise en soi, une consommation intermédiaire dans le cadre d’un turbo-capitalisme prodigieusement violent. Et comme ces territoires parasités sont des espaces de trafic avant d’être des États, les discours politiques n’y sont guère la plupart du temps que des paravents du trafic [note 11 — Qu’il existe ici-bas des hommes de la trempe de Roberto Saviano est une leçon d’espoir pour l’humanité, un exemple de courage pour tous les junkies du monde.]. En Afghanistan, des années soixante-dix aux années quatre-vingt-dix, les dérives et retournements des moudjahidines en talibans ont été exemplaires à cet égard (à l’instar des FARC marxistes en Colombie). Et puis à partir des années 2000, les réseaux s’attachent les services de juristes et de technocrates mercenaires de haut vol, et avec, émerge un trafic d’influence culturel et politique dédié [note 12 — Voir par exemple le film documentaire de Christophe Bouquet et al. : Mafia et République (2017).].

Tout comme le système esclavagiste colonial a fait retour sur le modèle moderne de discipline du travail dans les pays capitalistes occidentaux, le trafic des produits addictifs dans le monde industrialisé – créé à l’origine par des grandes compagnies maritimes mercantiles au tournant du XVIe s – a forgé des réseaux de capacités d’engagement et de transferts de fonds propres considérables au XIXe siècle, et dont les parties obscures sont désormais parcourues par les pratiquants des métiers bancaires les plus sophistiqués du début du XXIe siècle [note 13 — Et après, c’est la même logique avec tous les services numériques par dispositifs addictifs.].

Cela dit, coke, putes et voitures de sport pour les officiers de la haute voltige du shadow banking, c’est une vieille histoire. Déjà au XIXe siècle, l’État se devait d’organiser la prostitution pour ses corps d’armées [note 14 — Aussi, en tant que partie prenante des enjeux militaires, les bordels étaient surveillés de près voire organisés par les corps de police et d’hygiène.]. Les hommes alignés en rangs selon leur grade d’un côté, les femmes en rangs de l’autre, ibidem. Différentes gammes d’établissements s’ouvraient selon le grade : « le meilleur allait aux meilleurs ». Mais ensuite, dans la filiation des massifs BMC (Bordels Militaires de Campagne) de l’armée française en Indochine [note 15 — Des prostituées en service sont tombées à Diên Biên Phu. L’armée française ne leur a jamais remis aucune décoration.], lorsque c’est la Chase Manhattan Bank qui finance à millions les « Rest and Recreation Facilities » en Thaïlande au tournant des années 1960, c’est toute une industrialisation de la prostitution qui se trouve institutionnalisée dans le pays pour des décennies. En masse en Asie, les autochtones ont été drogués, et les femmes prostituées. Mais plus encore, derrière ça, toute une industrie internationale du sexe est littéralement crédibilisée. D’ailleurs à cette époque, la Banque mondiale et le FMI appuyaient cette affaire par le conseil fait à la Thaïlande de se tourner vers l’industrie des loisirs [note 16 — Voir à ce propos notamment les travaux de Christelle Taraud et Richard Poulin.]…

Mais enfin, étant donné ce passif, que faut-il penser du rebond du cours de l’action de la banque HSBC en 2012, après qu’elle eut payé l’amende de près de 2 milliards de dollars pour blanchiment de l’argent du narcotrafic ? Ce n’est plus le « too big to fail » de 2008, ce n’est plus « trop gros pour être condamné pour mauvais traitement de l’information ». C’est : « trop gros pour être condamné pour intoxication volontaire des populations ». La faute n’est plus d’incompétence mais carrément de malveillance. D’autant que l’amende payé par la banque ne représentait en fait qu’un mois de profit. Et quand on pense qu’historiquement cette banque a été fondée au XIXe siècle pour financer le commerce de l’opium !…

Mais on en est plus à faire dans la nuance à ce propos, car la plupart des grands groupes bancaires sont touchés [note 17 — Quelques exemples parmi tant d’autres : UBS a blanchi 20 milliards de dollars (2012), Standard Chartered 250 milliards (2012), BNP-Paribas 30 milliards (2014), Danske Bank 227 milliards (2019), et pour JP Morgan, les montants sont tellement énormes qu’ils sont inconnus, on sait juste que la banque a été condamnée 277 fois entre 2000 et 2024, pour un montant total de plus de 40 milliards de dollars d’amende.]. Les régulateurs des places financières du monde entier sont carrément dépassés par l’énormité du phénomène et l’influence des places off-shore. Ils n’ont déjà plus les moyens de faire face [note 18 — Alors, pour faire bonne figure ils s’en prennent férocement au bitcoin qu’ils accusent de faciliter les blanchiments d’argent alors que ça n’a jamais été démontré.]. Il n’y a plus qu’à surfer sur la vague ou se la prendre de face. Elle est passée sur Wall Street, elle est revenue à la City, et désormais elle déferle aussi sur l’Europe.

Nous sommes passés de l’ère des imposteurs à l’ère des prédateurs. Le travail, c’est devenu de la viande [note 19 — Du latin vivenda : « ce qui sert à vivre ».]. Toutes les élites bancaires se sont laissées gagner par la corruption, ça a été la leçon de l’impunité de 2008. Quelque chose s’est révélé : l’avènement d’un capitalisme de prédation. Et comme toutes les élites nationales entretiennent la centralité des élites bancaires en leur sein – en sus des élites militaires –, c’est toutes les élites d’Europe qui s’effondrent dans la saloperie [note 20 — Définition de la saloperie ? C’est simple. Mauvais argent : gagné en détruisant des gens, bon argent : gagné par le care. Bien sûr y’a un continuum de nuances entre les deux. Mais c’est pas la peine d’essayer de rentrer dans une définition raffinée de la « fuck you money », ça ne ferait que noyer le poisson.]. En dessous, à tous les niveaux, les autres classes sociales, avec loyauté ou servilité, lucidité ou imbécillité, obéissent ou sont assujetties, jouent le jeu et dansent sur cette musique de chaises à occuper (« surtout être bien placé ! »). Et pendant ce temps, des directives européennes sur la protection du secret des affaires sont tranquillement votées par les parlementaires…

Au cœur des principes d’ordres, au cœur des États, des militaires et des services de renseignements sont tellement dépassés par l’ampleur du phénomène qu’ils finissent – ô paradoxe suprême – par appeler au secours les sociétés civiles en organisant des « fuites » à destination des citoyens : Wikileaks, Snowden, Panama Papers, etc…

Que des militaires agissent à ce propos, sur la base de la croyance en une mobilisation citoyenne des opinions publiques, ça devrait nous émouvoir aux larmes… Il semblerait qu’il n’en soit rien, et c’est sans doute un tort [note 21 — Qui se souvient que déjà en 1961, à l’âge d’or de la « big science », au plus fort de la Guerre froide, le président Eisenhower – l’un des hommes les plus illustres et décisifs du XXe siècle – quitte la Maison Blanche avec un incroyable discours de clôture de mandat où il met en garde les sociétés civiles contre l’apparition d’un « complexe militaro-industriel » ?].

Il faut prendre au sérieux cette affaire : la banque est une affaire beaucoup trop sérieuse pour être laissée aux seules mains des banquiers. Le métier de la banque a développé ses propres outils comptables et sa propre puissance computationnelle, mais il ne coïncide vraiment avec la raison d’État libérale que lorsque ses visions d’ingénieurs sont instruites d’une profondeur historique salutaire. C’est à cette condition d’accueil des humanités que l’activité spéculative peut devenir un vrai parlement des objets, et non un ramassis de voyous binoclards (fieffés « control freaks » : la domination symbolique par la précision maniaque, la volonté d’être précis (pré-ici, au pied !). C’est le cache-misère de la lubricité des brutes, qui jouissent de la conformité aux attentes, en plein dans le mille. Le dispositif est leur joujou préféré [note 22 — Question : lorsqu’il s’agit de tester en laboratoire la Pervitine (méthamphétamine dérivée de la cocaïne, qui sera produite par dizaines de tonnes dans les usines Temmler pour le compte du régime nazi), les tests sont réalisés sur des soldats allemands à la fin des années 1930, en prévision de son utilisation massive dans le corps armé pour accompagner les stratégies de Blitzkrieg, et donc pourquoi en guise de modèle de mesure de la performance militaire sur le terrain, on donne à faire aux cobayes des exercices de mathématiques ?]).

Car enfin bref, ce qui pose vraiment question est un peu plus sophistiqué qu’un simple constat de cruauté : c’est quelque chose qui est de l’ordre de la volonté de ne pas savoir. Et c’est ce qui mène derechef de la république à l’obscurantisme. Par exemple, à un type qui descend de son jet privé à Roissy, une équipe de télévision vient poser une question, dans le vent du tarmac : « En France il y a un débat sur la nocivité des jets privés, vous pensez que c’est une bonne chose de voyager en jet privé ? Le type répond : – Oui, je ne crois pas que ça pollue vraiment. » Sourire en coin, chemise décontractée, et dans l’arrière-plan, le soleil est éclatant, le pilote privatisé range les bagages de l’homme d’affaires. Voilà : le malpropre dans toute sa splendeur ! Eh quoi ? Que pensiez-vous obtenir ? Croyez-vous qu’il l’ignore ? Qu’auriez-vous dit si vous aviez été à sa place ? Ce n’est pas en disant la vérité au premier venu que cet homme est devenu riche [note 23 — Il ne manquerait plus qu’il partage avec empathie que, lui, il a beaucoup travaillé pour en arriver là et créer des milliers d’emplois, qu’il apporte des solutions à ses clients, qu’il est un père de famille bienveillant, que son temps est précieux blablabla, etc. et le tableau serait complet.]. Que voulez-vous qu’il vous avoue ? Qu’il domine ? Il le sait. Mais ces choses-là ne se disent pas, elles se font. Dans les discours, on les occulte. Les dominants ne conversent pas, ils communiquent. Ils ne parlent pas le même langage. Il y a malentendu. C’est en quelque sorte une nouvelle espèce d’individu, une sorte d’hyper-individu : rationnel, pragmatique, séduisant. De véritables vélociraptors… Mais enfin, il faut être lucide : « On ne parle pas cuisine avec les anthropophages » (disait Jean Pierre Vernant, éminent historien de l’Antiquité grecque). Le souci de la vérité ne fait sens que dans une démocratie, mais ça n’a plus la même importance dans une oligarchie.

Ce déraillement de l’économie « libérale » des discours est rudement spectaculaire. Il participe d’une ambivalence complètement contradictoire dans les usages de la monnaie qui en fait un objet notoirement méconnu, sur lequel se pose un voile de volonté de ne pas savoir. Parce que dans un système libéral c’est notre subjectivité même et notre illusion d’autonomie psychique qui sont en jeu. En tant que consommateur, on veut la bonne affaire, et de l’autre côté en tant que travailleur, on veut être bien payé. Il y a un jeu entre les deux. Et il reste que – sauf exception qui confirme la règle – plus on tient un discours anticapitaliste, moins on est bien payé et plus on achète discount (consommation captive, ni responsable, ni éthique)… Le sujet individuel en déroute n’a pas vraiment de marge de manœuvre là-dedans pour sauver la cohérence de son existence. Puisque justement, des marges de manœuvre dans ses choix économiques, l’individu n’en gagne que dans la mesure où il s’intègre au service du système satisfaisant la raison d’État libérale. L’entonnoir à bâillonnage est redoutable…

Sur ce point, y’a comme un problème qui fait nœud dans la culture économique moderne des démocraties libérales. Le consommateur est vertueux : son achat dynamise la création de richesse ; mais le consommateur est un salaud : il passe commande de produits sales et détruit la planète. Le patron entrepreneur est vertueux : il assume l’effort de la production en créant des emplois ; mais pourtant le patron est un salaud : il fouette les exploités. L’investisseur est vertueux : sa prise de risque stabilise la dynamique de création de richesse ; mais pourtant l’investisseur est un salaud : il force la rentabilité myope des entreprises. Bref, chacun de ces acteurs jouit d’un prestige social spécifique. Cependant y’a un paradoxe au sens propre du terme : la vision libérale est implacablement vraie, et pourtant tout un chacun sent bien au quotidien cette saloperie dont on n’a pas le droit de parler sérieusement. Il y a une loi du silence là-dessus, par un enchevêtrement croisé de culpabilités culpabilisées qui pourrait presque fonctionner comme une séparation des pouvoirs. Et toujours est-il que les saloperies des uns et des autres ne se compensent pas dans une sorte d’équilibre des saloperies. Ça fait juste plus de saloperie.

Avec l’essor de la société de consommation, le capitalisme libéral a généré progressivement au XXe siècle un despotisme patronal de marché qui construit des relations de clientèles schizos, avec des clients/salariés qui ne savent plus s’ils doivent être exigeants ou syndiqués… En quelque sorte, l’agent économique salarié a la lutte des classes en lui, elle oppose le travailleur en soi au consommateur en soi. Et les deux parties du gugusse se font enfumer pour mieux se monter l’un contre l’autre : « divide et impera » (diviser pour mieux régner).

Au contraire, dans la société antique, il est clair que le consommateur patronne son fournisseur. Cependant, depuis Rome, la relation patronage/clientèle a bien changé… Elle s’est comme renversée. Aujourd’hui, il faut enfumer le consommateur. D’ailleurs, c’est le fournisseur qui se fait appeler « patron », alors que fondamentalement, le patron, c’est le consommateur. Le souverain consommateur est par définition le patron du système économique (le designer : celui qui donne des formes à des fonctions).

Mais le consommateur de masse a été mis sous tutelle par les technologies de communication de masse, afin de réduire les risques de l’investissement dans la production de masse qui se développe depuis la fin du XIXe siècle. Il n’y a pas eu de complot intentionnel pour ce faire [note 24 — En fait c’est pas étonnant que les investisseurs aient la même psychologie, ils jouent au même jeu dans la « société de consommation », en prônant le consumérisme, le mode de vie qui repose sur l’idée que le bonheur est proportionnel à la consommation de biens et services.]. C’est plutôt une affaire statistique. Ça s’est fait spontanément en suivant la pente des logiques de prises de risques financiers. Et cet assujettissement du consommateur par les trajectoires technologiques préférées de l’investisseur s’est effectivement révélé être une bonne affaire [note 25 — La production d’artefacts marchands en « plastique » par exemple.] : ah ! la modernisation !...

C’est parce que la responsabilité de la discipline du travail a été confiée à l’investisseur que, dans le système capitaliste, il y a une nécessité pour l’investisseur d’influencer à la fois le citoyen et le consommateur.

En effet, dans le schéma économique fondamental, le producteur devrait être un moyen pour les fins du sujet consommateur qui lui, est supposé être souverain. Donc le capitaliste dominant (si j’ose cette dérivation marxiste) ne peut être confondu avec le producteur (je répète : le capitaliste n’est pas le producteur) puisqu’il n’est pas objectivement au service du consommateur mais de son propre profit. L’investisseur capitaliste en lui-même n’est pas le producteur ; sa fonction est ailleurs : il s’est glissé comme intermédiaire dans la transaction entre le consommateur en soi (qui veut le prix le plus bas) et le producteur en soi (qui veut le prix le plus élevé). De sorte qu’entre les deux, la fonction du capitaliste est d’endosser la responsabilité du respect de la contrainte budgétaire. Il décide des arbitrages en la matière. Il tient le fouet de la discipline du travail au nom du respect de la contrainte budgétaire. Ce pouvoir est exorbitant.

Le capitalisme est une doctrine culturelle qui guide le rapport du sujet à lui-même. Là-dedans, le capitaliste produit, par les sécrétions culturelles de son activité intéressée, une intermédiation culturelle qui enveloppe, qui contient les transactions et les relations intimes du sujet à lui-même dans sa recherche de performance. L’investisseur en tire un profit d’intermédiaire : un tribut (un souverain qui récolte un tribut est intermédiaire entre sa main armée et le vaincu), un impôt (l’imposteur est celui qui prélève une ressource indue ou de manière illégitime)… Et dans ce cadre, le profit peut être laid. Un profit laid, c’est simple : c’est la rente de situation, quand l’exploitation c’est d’abord l’exclusivité (« on a pas le choix ») là où ce devrait être un service proposé. « Capitalisme Monopoly » en actions : rentes bancaires, clientélismes politiques, liens mafieux, capacités de nuisances, propagandes médiatiques, bullshits à tous les étages, prises de positions abusives, barrières, péages, séductions, injonctions, effets d’évictions, incitations et inhibitions… Ainsi fonctionne le secteur bancaire moderne, qui est un secteur concurrentiel « pour de faux ». Car c’est bien plutôt un réseau de pouvoirs.

En effet, les conseils d’administration des firmes multinationales, des grandes banques et des boards des grandes banques centrales sont des institutions collégiales qui regroupent des hommes d’affaires qui chacun, concentrent des quantités de pouvoirs telles qu’il serait erroné de les dire « acteurs » de l’économie ; ce sont bien plutôt des scénaristes, des metteurs en scène de l’activité économique et de l’histoire économique.

Ils déploient leurs plans dans des espaces stratégiques. Ainsi, tout comme les délinquants n’ont pas peur de la police, mais plutôt des autres délinquants avec lesquels ils pourraient se retrouver enfermés en prison, les investisseurs n’ont pas peur du pouvoir de défection des consommateurs mais bien plutôt des propositions commerciales des autres investisseurs rivaux (dont les luttes de clans et les jeux de rivalités n’ont en fait rien à voir avec le fonctionnement du marché de concurrence pure et parfaite). Là-dedans, le consommateur est une matière passive à se partager entre prédateurs : il y a des « parts de marché » à prendre…

Cela dit, au-delà de la doctrine libérale classique, ce fut seulement en 1890 que le Sherman antitrust Act aux USA avait initié une lutte effective contre les comportements de cartels et de monopoles. L’air de rien, cet acte juridique instaurait pour la première fois la souveraineté formelle du consommateur. Et en Europe, il a fallu attendre 1957 et le traité de Rome pour avoir les bases d’une régulation un minimum cohérente de la concurrence.

Mais enfin, encore aujourd’hui, la cartellisation est bien plus répandue que ce que l’on veut bien laisser croire… « L’atomicité ? c’est bon pour le consommateur ça ! » Il faut préciser : l’atomicité qui est bonne pour le consommateur, c’est l’atomicité du producteur. C’est elle qui force les producteurs à se faire des guerres de prix et de qualités pour la plus grande satisfaction du consommateur.

Or dans une société capitaliste, l’investisseur vise prioritairement à devenir « Big » [note 26 — À la foule des petits commerçants on vend plutôt une doctrine flatteuse de « small is beautifull » : l’équilibre de marché de concurrence pure et parfaite. La « start up nation », c’est « l’économie des pots de fleurs ». Reste que les plus roublards savent bien leur situation de poisson pilote dans un jeu où les petits, s’ils sont appétissants, sont destinés à être mangés par les gros.]… (être champion national, ça ouvre des opportunités politiques et ça augmente drastiquement la probabilité de rentabilités élevées sur le long terme). L’effet de taille en exploitant les économies d’échelle est ce qui permet d’être le plus compétitif et d’écraser toute concurrence potentielle à coup sûr. C’est à ce prix qu’on peut profitablement produire discount pour la consommation de masse.

Et tout particulièrement dans le secteur bancaire, l’effet de taille est ce qui permet à l’investisseur d’atteindre la position souveraine d’organe systémique dit « too big to fail ». La crédibilité produite par l’effet de masse permet ainsi d’infléchir les structures de risques à la faveur de l’investisseur. Aussi les banques et les fonds d’investissement tendent-ils à se concentrer bien au-delà de leurs tailles critiques de rendement optimum [note 27 — Ce processus ne trouve pas justification dans la théorie économique standard.].

Cela dit, fondamentalement, ce n’est pas dans la vocation des banques de prendre une majorité de contrôle dans les entreprises capitalistes. D’autant que, par l’intermédiaire de la constitution d’unités institutionnelles d’investissement accréditées (fonds d’investissement notamment), il n’est pas nécessaire de prendre une majorité de contrôle sur une firme pour l’intégrer dans son réseau de trafics d’influence culturelle.

Ainsi, les grandes fortunes règnent sur le monde des affaires. Les grands investisseurs qui emploient des masses de facteur travail sont à l’origine de colossales étendues de crédits qui font beaucoup d’argent. Ils s’attachent les services d’élites technocratiques en leur offrant de « brillantes carrières » qui les accréditent pour circuler de l’expertise privée à la régulation publique (revolving doors) afin de mieux servir les intérêts qui les emploient. Et ils sont en outre de vastes annonceurs publicitaires.

Alors, dans les médias, intégrant les nécessités de la logique de l’audience, les journalistes – porteurs des exigences des annonceurs publicitaires – ont peur qu’on zappe et coupent de suite. Tout est liquéfié. Les hommes politiques s’évitent donc de développer des sujets compliqués. Il faut mentir plutôt que de dire des choses compliquées qui fâchent ou froissent et laissent le spectateur sur une « mauvaise impression ». Les positions politiques sont consensuelles, lâches et vaguement mensongères. Les électeurs ne croient plus les politiques. Cette brave démocratie représentative ne tient plus la route.

Au début des années 2020, 50 % des 20 000 milliards de dollars d’actifs étasuniens sont entre les mains des dix plus grosses banques du pays. Au centre, le fonds BlackRock réunit un pool privilégié de ces banques et possède des parts dans toutes ces banques ainsi que dans la plupart des établissements bancaires occidentaux. (Les grandes compagnies d’assurances également y investissent une bonne part de leurs réserves techniques). Bref, on estime donc que BlackRock contrôle directement plus de 9 000 milliards de dollars d’actifs (ses concurrents sont Vanguard qui gère près de 8 000 milliards de dollars, et State Street, 4 000).

Le fonds cherche ainsi à être en capacité de piloter le marché immobilier des USA et le secteur des banques d’investissement. C’est que, le jeu des prises de participations croisées esquisse une structure de réseaux de conseils d’administration de ces établissements relativement close et endogame, ce qui permet une gouvernance oligarchique stable [note 28 — Les USA comptent plus de 22 millions de millionnaires (et près de 800 milliardaires) ; et par exemple, le fonds BlackRock est massivement investi à la fois dans Coca-Cola et dans Pepsi-Cola, ainsi que dans tous les grands groupes de médias d’information (Fox, NewYorkTimes, CNN, ABCnews, SKYnews, NBC, TheSun etc. ), dans la plupart des plateformes internet mainstream, et dans les plus grands groupes médias de divertissement (avec Vanguard qui gère pour son compte pas moins de 7 200 milliards de dollars, BlackRock est le principal actionnaire de TimeWarner, Comcast, Disney, NewsCorp. ; qui représentent plus de 90 % de l’espace médiatique américain). Le reste de la structure médiatique occidentale globalisée est projeté en orbite autour de ce noyau.].

De ce point de vue, cela satisfait la raison d’État. Mais le problème c’est que ça ouvre la porte dans l’ombre à des monopoles invisibles satisfaisant des intérêts privés contraires à la raison d’État, car portant atteinte à la crédibilité du souverain à long terme. De sorte que certes, ce parasite prend en otage le sujet souverain : mais si on le met en lumière au regard de la justice du souverain démocratique pour lui couper l’accès direct à la constitution du souverain, son crédit s’effondre, il prend peur et se retire en liquidations, et ce faisant il lui retire toute la vitalité économique qu’il lui avait insufflé.

Déjà lors de l’hiver 2008-2009 au plus fort de la crise des subprimes, le message du secteur bancaire d’investissement avait été clair : « Vous êtes prévenus : sans nous, c’est le retour à l’âge de pierre. Alors payez, fermez-la, et retournez au travail ! ». Les régulations prudentielles furent dépoussiérées histoire de donner aux intellectuels quelque chose à penser, et pour le reste c’est loi du silence pour tout le monde… Des subversifs peuvent toujours dénoncer, ils ne sont jamais pris au sérieux. Ici encore, le citoyen est pris dans un pacte faustien.

Si le sujet rationnel parvient à surmonter le paradoxe de l’action collective (NIMBY), la défection est l’arme souveraine à sa disposition en tant que consommateur lorsqu’il ne supporte pas les valeurs colportées par le producteur ou ses garants investisseurs.

Par exemple, lorsqu’il se rend compte que l’anthropocène capitaliste, c’est l’anthropocide… Car le capitalisme consiste à capter des ressources pour en tirer un gain précisément monétaire, de sorte qu’il ne peut pas résoudre le problème écologique qu’il génère [note 29 — Le problème d’entropie est fatal.]. Et s’il n’y a plus de résistances citoyennes et que toutes les concessions sont à prendre, plus personne ne répond plus de rien : non seulement c’est la ruée de chacun pour soi vers l’épuisement des ressources communes (fonds publics compris : « À saisir avant épuisement des stocks ! »), mais en outre chacun se presse de polluer l’environnement des autres pour mieux se défouler de la ruée [note 30 — Au début du XXIe siècle, nous sommes manifestement entrés dans la phase finale de cette tragédie des biens communs : l’ère des ruées. Et pourtant, bonne nouvelle : « respect de l’environnement », c’est comme l’apparition du concept de « santé mentale » dans les années 1950-1960, on peut comprendre que l’essentiel de cette formule tient dans une injonction altruiste quand on pense que notre environnement est fait de la présence des autres. Et de cette incitation à l’éveil hors de l’individualisme, on peut espérer de bons effets moraux. Reste qu’une discipline rationnelle durable a surtout besoin de fondements scientifiques et de configurations de rapports de pouvoirs favorables à son implémentation.]. La logique de la panique sort de la boîte des marchés financiers pour se répandre dans toutes les sphères réelles [note 31 — L’épuisement s’accélère : en 1970, le « jour du dépassement » de la soutenabilité annuelle de la production mondiale était au 29 décembre, alors qu’en 2020, il est au 1er août.].

Alors pour l’instant le système capitaliste des investisseurs fait diversion en arguant que le problème c’est l’être humain (« greedy by nature ») et que la seule solution c’est le progrès technique… Mais c’est une fuite en avant dans le flou. Parce que le problème écologique c’est pas l’Homme, le problème c’est la doctrine capitaliste irresponsable qui présuppose que l’Homme est coupable et que sans accréditation bancaire, il ne faut pas lui faire confiance. Y croire c’est le suicide capitaliste, la tête la première, le grand plongeon dans le volcan, la route vers l’épuration planétaire de tous les pauvres surnuméraires.

Le problème écologique a pourtant une solution simple : permettre aux consommateurs de se liguer pour pouvoir voter avec leurs pieds [note 32 — Par exemple, le consommateur n’a pas explicitement voulu des voitures électriques qui pèsent 2,5 tonnes. Pas plus non plus des systèmes d’exploitation informatiques qui demandent soi-disant agrément pour leur installation mais qui en fait comportent des clauses de cessions de droits sur les data au service d’intérêts obscurs, et des « back-doors » d’accès pour les services de renseignement militaires. Le consommateur n’arrive pas à se débarrasser de ces parasitages.]. Cela dit, on imagine bien quels genres d’intérêts font barrage à cela. Et vu que les industries de masse contrôlent par leurs investissements publicitaires l’intermédiation culturelle de masse, les mécanismes de censure fonctionnent automatiquement. D’autant que, pour la plupart des approvisionnements matériels au détail, ce sont des « centrales d’achat » privés qui confisquent ce pouvoir de commande, soi-disant au nom de la « défense du pouvoir d’achat du consommateur »… Le sujet est ainsi arraisonné par sa contrainte budgétaire abrutissante à l’entrée du magasin de détail. L’argent lui coûte de plus en plus cher…

Se désynchroniser, se sortir de là, c’est aussi simple que d’apprendre un poème par cœur, ou de ne pas regarder la messe du JT de 20 heures et le film du soir. Tout de suite, ça change la vie. Cela dit, évidemment n’importe quel travailleur moderne sait très bien comme n’importe quelle journée de travail vous ramène au tempo métro-boulot-dodo rythmé par cet angélus-là. Quand on rentre crevé le soir après le travail, devant la télé ça tombe bien, on s’y sent normal, avec modération, et comme tout le monde, la conscience bien au chaud. Ça repose la tête.

Bon… Imaginez juste qu’on éteigne la lumière. Où que vous soyez, quoi que vous fassiez, quelle que soit la personne avec laquelle vous parliez. Imaginez juste ce qui se passe si vous éteignez la lumière…

Respirez un coup…

Boire de l’alcool pour se laisser aller et perdre un peu conscience, chercher la compagnie des autres plus que la sienne, et par la foule massive être excité plus que par n’importe quel amour, au concert ou au stade, c’est étrange, j’ai des envies de néant des fois…

Le produit addictif n’est pas le problème en lui-même – des disciplines personnelles et des institutions culturelles peuvent en réguler les usages [note 33 — Pour illustration baroque : la Reine Victoria consommait personnellement beaucoup de cannabis à une époque où il était fréquemment prescrit pour le moindre mal de tête par les médecins en Europe. Les « extraits de squire » sont en effet entrés dans les pharmacopées occidentales depuis les années 1840.] ; non, c’est le profit qui organise sa distribution qui fait problème. Car tout de suite, le profit là-dedans ça criminalise l’affaire par tous les bords.

Boire de l’alcool dans des recoins obscurs et se fondre dans la masse d’une vague musicale, éprouver le mensonge diurne de l’individualité : individu, dit faute, dit responsabilité, dit « qui ? », dit état civil, dit police, dit pénal, dit correction… dit « va dans ta chambre ! » On va s’éviter un trop long paragraphe hein ? On connaît la musique…

Reste un doute justement à propos de cette musique-là. Celle qu’on appelle « le réel ». Si le jour est une teuf diurne – une teuf qui après tout en vaut bien une autre –, si c’est juste un sound system obligatoire, une boîte dont on ne sort pas vraiment, avec ses spotlights connus par cœur et ses ivresses rabâchées (celles du pouvoir), et si la nuit d’ailleurs est un business urbain, un truc déjà quadrillé de toutes parts, alors, il est où le dehors, la vraie nuit, la nuit de la nuit où l’on retrouve contact avec le néant, le tout de l’univers en soi ?

L’église… ou la bibliothèque… ou la balade dans la nature, choisis ton camp camarade !

Au premier abord on se tourne vers Le Livre… Dieu, Lumière éternelle, ineffable… ou vers la critique du Livre par les livres… mais enfin, même topo, je suspecte une futile arnaque là-dedans. Il faudrait que j’y rejette une oreille dada pour me faire une idée plus nette…

Mais déjà surgit une nouvelle étape de la guerre du Livre : internet. Toute la bibliothèque à portée de clics pour la petite poucette. Mais hélas, là-dedans si les gens lisent de plus en plus, pourtant ils ne lisent plus (des livres), ils lisent des textos et des infos, mais ils ne lisent plus de livres ; car ils pensent qu’il leur suffit de savoir qu’ils pourraient le faire pour s’en contenter. Et comme dans la vie multitâche il faut savoir se concentrer sur quinze trucs en même temps, zapper, cocher les cases, refermer boîtes et fenêtres pour éviter la surcharge mentale, la mémoire individuelle est en perdition. Donc : triomphe du Livre unique. Qui l’aurait cru : internet est profondément monothéiste ! Ah ! Smartphone dans les mains : tout le monde est en posture de prière dans les transports en commun pour faire abstraction de la présence du corps… (amen). Et même d’ailleurs, dès qu’il se passe quelque chose, on le brandit pour filmer, histoire de s’abstraire de l’évènement. On n’est plus vraiment là.

Quant à la contemplation directe naturelle païenne, c’est simple et sans histoires… retour à la case départ. À l’esprit s’amène quelque chose comme une fable de l’aigle et de la fourmilière… Là, je vois, au-dessus de la terre boueuse et froide, un grand portique aux millions d’alvéoles. Chacune loge et nourrit une petite larve, pour être sa propriété ou être la propriété d’une autre petite larve. Certains asticots possèdent et règnent sur des branches entières de milliers d’alvéoles. Ils résident de ce fait en amont de la branche et peuvent ainsi avoir accès à une grande quantité de jus, précisément parce qu’ils décident de son affectation à tous les autres en aval. Et puis certaines petites larves ne trouvent pas d’alvéoles, trouvent à peine à se nourrir de liquide aux petits robinets, et se trouvent même quelquefois à retomber sur terre, dans la boue froide et humide. Les coquilles, les cadavres et les déchets se trouvent là, avec tout ce qui tombe de la ruche frénétique au-dessus. Sous une pluie d’emmerdements, c’est une étendue désolée à perte de vue.

On raconte que, fut un temps, la terre n’était pas si morte, le sol n’était pas cette chose visqueuse, boueuse et stérile. Mais une vaste prairie plantée d’arbres aux fruits gorgés de soleil, où l’on pouvait vivre librement et dormir à la belle étoile. Mais désormais il fait froid, il faut se serrer les uns contre les autres quand vient l’hiver, et se ranger à l’ordre des alvéoles. Question de survie, ou de progrès de la civilisation, on ne sait plus très bien…

Heureusement, quand l’été revient, on mime pour un temps ce retour aux sources nomades. Chargé de son petit liquide en viatique dans ses pattes, on prend vacances de son alvéole pour oublier sa place et on s’en va butiner quelques fleurs dans le désordre des choses naturelles. On papillonne, ça fait du bien. On vole un peu, on chante, on joue, on respire quoi… Mais une fois la bise revenue, il faudra bien finir par rentrer…

On se dit que c’est un cycle de l’abondance estivale de la nature et des périodes glaciaires, qui répandent des déserts et forcent les hommes à se serrer les coudes et à y jouer des coudes justement, dans des ordres de plus en plus serrés. Tout comme la désertification des steppes met fin à l’ère pastorale et ramène les hommes en troupeaux vers le Nil, ses greniers et la fondation de l’empire dynastique des pharaons. Tout cela semble naturel… C’est une question d’économie, et puis d’Histoire… Les ressources sont rares, et ensuite les règles se forgent dans la tradition et l’ancestralité. Voilà tout, ça tient juste à la nature des choses. C’est la nature qui est avare avec nous. La nature n’est pas un pique-nique, c’est la rareté qui exige l’existence de la ruche. Les choses sont naturellement ainsi.

Seulement voilà… Justement… rien n’est rare en fait… rien… ou plutôt, quelque chose n’est « rare » qu’en rapport au besoin qu’on en a. Donc, si on réfléchit, rien n’est « rare » en soi ; sauf… le temps, le temps de vie humain [note 34 — Si notre temps est infini, nos ressources sont infinies.]. La seule chose qui soit vraiment rare, c’est le temps. Nous sommes mortels, le temps nous est compté.

La fin des choses donc, le sens qu’elles ont, le bien, le mal, le plaisir et la peine, ne sauraient être mesurés autrement qu’en termes de temps, c’est-à-dire en termes de ce par quoi l’esprit s’affecte lui-même.