L’esclavage
« Qu’est-ce qu’il a ce fouet ?… Il ne vaut plus rien ce fouet. »
Samuel Becket
Dans l’Antiquité, la guerre est la cause première de l’asservissement à l’esclavage. Ainsi, l’esclavage est largement répandu.
Notamment, la puissance économique des civilisations helléniques reposait sur l’exploitation des esclaves. Aux alentours du Ve siècle av. J.C., la population d’Athènes est composée à moitié d’esclaves. Et à Sparte, on pouvait compter 20 esclaves pour un citoyen.
La philosophie aristotélicienne définit l’esclave comme « une propriété, avec une âme ». Mais dans l’Antiquité, c’est plus prosaïquement un individu auquel le souverain ne reconnaît pas d’identité juridique autonome. En tant que non assujettit, c’est un sujet qui, à proprement parler, n’existe pas aux yeux du souverain : c’est un objet meuble, aliéné à un propriétaire citoyen qui en dispose selon sa volonté, souveraine en la matière. L’esclave est dit « addicté », littéralement : « dit par le maître » ; le débiteur est contraint par corps dès lors qu’il ne peut s’acquitter lui-même de sa dette (tout de même, il faut imaginer ce que ce doit être que de s’entendre dire que l’on n’est pas une personne !).
Pour autant, on ne peut pas dire que l’esclave est un être désocialisé et marginalisé. En fait sa position sociale dépendait de celle de son maître et de la confiance qu’il lui accordait. Dans l’Antiquité romaine, l’esclave – s’il était érudit et compétent – pouvait assumer des fonctions prestigieuses, notamment s’il était la propriété de l’empereur. Nul discours raciste ou xénophobe de justification de la ségrégation sociale n’est nécessaire dans l’esclavagisme romain. Mais enfin, reste le plus important : les enfants d’esclaves, à leur tour, appartiennent au maître. Bref, le plus généralement, les esclaves sont élevés et conduits conformément au statut juridique que le regard du souverain leur accorde : celui du bétail.
Au Ve siècle apr. J.C., au moment de l’effondrement de l’Empire romain, tous les royaumes d’Occident pratiquent l’esclavage, en tous sens : dans les royaumes wisigoths en Espagne, dans les royaumes ostrogoths en Europe centrale, dans les royaumes slaves à l’Est, dans l’Empire byzantin, dans les royaumes berbères au Maghreb, dans les royaumes nubiens en Égypte, et chez les tribus arabes au Levant. Et bien sûr, à cette époque, les esclaves ne proviennent pas particulièrement d’Afrique.
Au VIIIe siècle, le mot latin pour désigner un esclave change progressivement, il passe de « servus » à « slavus ». Le mot esclave dans la plupart des langues européennes vient du terme « slave », puisque les flux les plus importants allaient de la Caucasie au Proche-Orient (mais les flux vers le Proche-Orient étaient aussi déjà en provenance du Ghana, puis du Mali, ou même encore de l’Afrique orientale).
L’esclavage est pratiqué dans le monde islamique du VIIe au XVIIIe siècle. La traite orientale des esclaves est une continuation traditionnelle venant de l’Antiquité. La ville de Fustat [note 1 — Actuelle Le Caire.] devient ainsi la plaque tournante centrale de la traite dans le monde arabe. Il s’y instaure un massif trafic d’approvisionnement de main-d’œuvre en provenance de Nubie.
Au IXe siècle, tous les flux de la traite convergent pour approvisionner la demande à Bagdad. À cette époque, la capitale du monde arabe – capitale de toutes les richesses et de tous les savoirs – est de loin la plus grande ville du monde : elle compte alors plus d’un million d’habitants. L’exploitation est massive et industrielle, et s’il y a des insurrections, elles donnent lieu à des exterminations pures et simples.
L’islam n’abolit pas l’esclavage, toutefois il prône que c’est une vertu des croyants que d’affranchir leurs esclaves. Et l’asservissement n’était pas supposé avoir lieu entre musulmans. Cependant les siècles se déroulent, et le système de traite et d’exploitation des esclaves se développe de plus en plus. L’usage domestique était le plus répandu. L’usage militaire dans la constitution de corps d’armés serviles était aussi très répandu ; et puis dans les mines aussi bien entendu.
On retiendra notamment le trafic d’esclaves que les Ayyoubides entretenaient au XIIIe siècle avec la Horde d’Or. Les Mongols en effet exportaient massivement leurs très nombreux prisonniers de guerre. Parmi eux, par prélèvement d’enfants spécifiquement sélectionnés, les Arabes firent un corps de cavalerie d’élite : les Mamelouks. Après de loyaux services ils étaient usuellement affranchis à l’âge adulte, et continuaient cependant de se battre pour leurs maîtres, par fierté de corps. Certains atteignirent ainsi les plus hautes fonctions au sein de l’administration de l’Empire ayyoubide. D’autres encore iront fonder pour quelques décennies un sultanat Mamelouk au Caire. Et puis ce sultanat Mamelouk prend le contrôle de tout l’Empire en 1260. Le sultan mamelouk Baybars voulut alors conquérir tous les derniers États latins d’Orient, ce qu’il réalisa avec un certain succès.
Au XIIIe siècle, le réseau de commerce berbère transsaharien prend en importance, reliant Le Caire à Tombouctou, capitale de l’Empire du Mali. Arrêtons-nous là un instant. L’histoire de ce royaume de l’Occident africain est fascinante.
Depuis des siècles en Afrique de l’Ouest, des quantités astronomiques d’or sont extraites du fleuve Niger et du fleuve Sénégal, par des milliers de petites mains dans divers royaumes bordant ces fleuves dans la région. Et notamment à partir du VIIIe siècle, le voyage par caravane de chameaux portait habituellement, esclaves, sel, et or, depuis la cité de Gao au bord du fleuve Niger, jusqu’aux commerces des cités des rivages méditerranéens plus au nord, ou à travers le Sahara vers les royaumes arabes à l’est. Sur ces routes, le trafic d’esclaves s’intensifie à partir du XIIIe siècle. Nombre de peuplades non musulmanes alentour font alors de parfaits candidats à l’asservissement dans le cadre du réseau commercial arabe.
Dans cet environnement, l’Empire du Mali occupe une place centrale, mais il n’a pas de grand port. Les Songhaï font de fiers cavaliers mais de piètres navigateurs. Alors, à l’âge d’or de l’Empire songhaï du Mali, en 1324, le roi Mansa Moussa [note 2 — Seigneur des mines du Wangara, venu de la cité de Niani. Il vient tout récemment d’accéder au trône par un coup d’État (sous une forme relativement coutumière car la société Songhaï est matrilinéaire). Avant lui, le premier Songhaï à porter le titre héréditaire de « Mansa » (roi des rois, maître de la justice et de l’or) fut le fondateur de la dynastie Keïta (qui signifie littéralement « prend ton héritage ») : le légendaire Mansa Soundiata Keïta (1190-1255).] entame son pèlerinage diplomatique à travers le Sahara vers La Mecque pour renforcer ses liens avec le monde musulman (le peuple songhaï s’était converti à l’islam en 1019). Il est accompagné d’une caravane de 80 chameaux (portant chacun 150 kg d’or), forte de 60 000 hommes (dont 12 000 esclaves personnels [note 3 — Cela dit, pour les échanges les plus simples, les Songhaï utilisaient de manière archaïque des petits coquillages de mer, les cauris. Ils étaient assez rares et solides pour faire de bons jetons, et assez jolis pour orner les costumes traditionnels lors des célébrations animistes. Les cauris ont été très utilisés comme monnaie à l’âge de bronze un peu partout en Asie, mais a priori on n’en trouve pas naturellement sur les côtes d’Afrique de l’Ouest. Il semblerait que les commerçants arabes l’aient introduit au VIIIe siècle en même temps que l’islam. À la fin du XVIIe siècle ce sont les compagnies hollandaises des Indes qui sont les plus impliquées dans ce commerce. Ils livraient les coquillages contre des esclaves (10 000 cauris pour 1 tête, ce qui amenait les Hollandais à venir livrer d’Asie en Afrique de l’Ouest plus de 70 tonnes de cauris par an). Les cauris conservent encore aujourd’hui leur valeur religieuse dans les cultures d’Afrique de l’Ouest.]). L’histoire raconte qu’il faisait ruisseler l’or de ses mains sur son passage, et que cela causa un grand chaos économique dans son sillage (chaos dont les répercussions inflationnistes se firent sentir jusqu’au Proche-Orient pendant des décennies, et même jusqu’en Europe).
À son retour, il fit construire au cœur de l’Empire du Mali – à Tombouctou – la Médersa (Université) de Sankoré. Ainsi la légendaire bibliothèque de Tombouctou rejoint le grand réseau des bibliothèques du monde musulman.
Par ailleurs, l’Empire du Mali entretient une relation diplomatique privilégiée avec le Portugal, et par surcroît, comme l’or y est bon marché, les marchands vénitiens et génois venaient aussi y commercer.
Finalement, on estime que plus de 3 millions d’Africains ont été pris dans la traite d’esclaves du système arabe entre le VIIe et le XIVe siècle. Mais avec le développement du commerce atlantique, ça va prendre une autre tournure.
L’esclavagisme « moderne » – c’est-à-dire l’esclavagisme atlantique – se développe de la fin du XVe siècle à la fin du XIXe. Le phénomène historique est d’importance. On estime que : en 1600, 30 000 esclaves africains ont été déportés vers le Nouveau Monde, en 1700 2 millions, en 1800 8 millions, et en 1875 plus de 12 millions d’individus ont été déportés d’Afrique vers les Amériques ; ce qui représente une ponction d’un cinquième de la population du continent tout entier (sic !). Cette histoire-là est en continuation de la précédente, mais à une autre échelle d’intensité…
Dans cette histoire atlantique à fond de cale, au commencement étaient les épices. L’Europe de la fin de Moyen Âge raffole du poivre, du clou de girofle, de la muscade, de la cannelle et du gingembre, afin de donner du goût à sa nourriture insipide. Par ailleurs, les églises ont besoin d’encens. Et puis, le camphre et le musc permettent de couvrir les mauvaises odeurs. Ces produits venus d’Extrême-Orient et des Indes sont traditionnellement apportés par les marchands arabes aux ports et comptoirs des États du Levant. Ensuite, les marchands vénitiens et génois les portent sur les différents marchés d’Europe où ils sont vendus à prix d’or – littéralement. Le sucre, par exemple, est vendu à son poids en or.
Mais l’Empire ottoman est entré en Europe dans les Balkans depuis le milieu du XIVe siècle. Cela fait barrage aux routes commerciales vers l’Orient, les approvisionnements se raréfient, par la terre ou par la mer Rouge. Ainsi, au fil des décennies, les monopoles des marchands arabes provoquent des logiques d’accumulation considérables, ce qui mène à une raréfaction de l’or entre les mains des différentes noblesses d’Europe.
Les marchands portugais seront les premiers à partir chercher or et fortune vers le Sud africain et vers l’Ouest inconnu pour trouver une route rapide vers les Indes.
Henri Le navigateur par exemple, fait armer de nombreux bateaux à partir de 1420 pour procéder aux explorations méthodiques des passages maritimes possibles. Il organise les expéditions de découverte de la côte de l’Afrique, avec comme perspective la découverte d’un passage direct vers les Indes, qui permettrait de couper court à l’intermédiation des marchands musulmans de l’océan Indien.
Le cap Bojador – terreur des navigateurs occidentaux au large de la Mauritanie – est passé en 1434, puis le Cap-Vert est atteint. Et puis, la rencontre majeure sera celle des royaumes africains du golfe de Guinée. Dans le golfe de Guinée, l’île de Sao Tomé est accostée en 1470, et le delta du Niger est découvert en 1472. Les Portugais y installent immédiatement des comptoirs importants.
D’abord, « la soif de l’or » est satisfaite : ils y trouvent de l’or en effet. Ensuite, des camps de travail sont installés, et c’est là, dans ces « factoreries africaines », que s’expérimente progressivement pour la première fois à grande échelle une nouvelle hyper-division du travail en tâches très élémentaires agencées dans des lignes de production accélérée. On joue méchamment du fouet et on parque les individus dans des camps. C’est ainsi qu’apparaissent les premières usines « modernes » hyper-rationalisées où s’impose radicalement le principe de faire toujours plus avec moins. Une discipline du travail esclavagiste assure la docilité des corps rangés en rangs serrés. Et ainsi, de la traite des esclaves africains dans un système océanique d’approvisionnement, va émerger une nouvelle discipline générale de travail – « libérée » – libérée du temps chrétien de la cité céleste et de son système féodal de corporations de la cité terrestre, libérée de toutes les entraves qui pourraient empêcher l’exploitation maximale de la force de travail. Dans cette affaire, la liberté, c’est la liberté d’exploiter.
Au début des années 1480, les Espagnols conquièrent les îles Canaries. Les peuples Guanches sont massacrés et réduits à l’état d’esclaves sur des chantiers de construction d’infrastructures portuaires, pour des bases de ravitaillement et de lancement de nouvelles expéditions. La bulle pontificale Sicut Dudum du pape Eugène V avait pourtant interdit dès 1435 de pratiquer l’esclavage sur les indigènes des Canaries sous peine d’excommunication. Mais les « conquistadors » expérimentent une nouvelle liberté, ils explorent de nouveaux territoires…
De là, de nouvelles explorations sont lancées à l’assaut du globe vers les Indes. Bartolomeo Diaz passe le Cap de Bonne Espérance en 1488. Ensuite, par l’océan Indien, Vasco de Gamma touche au but : il atteint par cette voie Calicut en 1498. Cependant les rois Maures ne donnent pas bon accueil à son ambassade, et refusent de commercer avec lui. Il faudra plus de 15 années de guerres pour que s’établisse le premier comptoir portugais aux Indes.
Explorant une autre voie par l’ouest, Christophe Colomb est mandaté par la Couronne d’Espagne [note 4 — Ses protecteurs sont Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon (les grands-parents de Charles Quint).]. Et après une traversée de pleine mer d’une trentaine de jours, il atteint les Antilles en 1492 – ce qu’il prend pour l’Inde. Et en fait, ce sera plus tard Amerigo Vespucci qui, en 1503, va véritablement comprendre qu’il s’agit là d’un nouveau continent (l’hypothèse sera confirmée dès 1513, et le prénom du cartographe sera donné au continent : Amérique).
Mais enfin, dès 1494, pour prévenir tout conflit déplorable qui pourrait survenir sur ces terra nullius [note 5 — N.B. : « terres de personne », nommées ainsi car on situe mal la position géographique de ces îles des Caraïbes par rapport aux Indes.] découvertes par Christophe Colomb, le traité de Tordesillas est signé sous l’égide du pape : il règle les éventuelles rivalités territoriales de souveraineté entre l’Espagne et le Portugal. Le Portugal conserve ses prérogatives (en Afrique) à l’est d’une longitude définie par rapport au Cap Vert, et l’Espagne pour sa part peut étendre sa souveraineté sur le Nouveau Monde à l’ouest de cette frontière. Ces territoires à l’ouest sont encore mal définis, les richesses qu’on pourrait en tirer sont incertaines… mais le pari va s’avérer gagnant pour l’Espagne.
Partie de Séville pour le compte du jeune Charles Quint chercher une route des Indes par l’ouest en 1522, après trois années d’une navigation harassante, la petite flotte de 5 caravelles commandée par Fernand de Magellan passe par la Terre de feu, traverse le Pacifique sud, établit une escale aux Philippines et rentre du premier tour du monde. Le navire de Magellan, la Nao Victoria rentre avec les cales chargées d’épices ; mais le capitaine ainsi que la majeure partie des équipages y ont laissé leurs vies (sur 250 hommes d’équipage, seuls 18 survécurent).
Au nord, mandaté par François Ier, Jacques Cartier accoste dans la baie du fleuve Saint-Laurent en 1534. Il reprend un mot des autochtones iroquois pour nommer cette terre : « Canada » (village)…
À la même époque, dans l’Empire ottoman, un amiral du nom de Piri Reis signe (en 1513) une carte qui trace les côtes de l’Antarctique au pôle Sud (le continent n’a pourtant été officiellement découvert en Occident qu’en 1818). Il s’agit de la Terra Australis Incognita : un continent imaginaire qu’on imagine là – depuis Aristote – pour équilibrer les masses de la terre.
Au fil du XVIe siècle, les cartes occidentales de l’Afrique s’affinent progressivement. Mais l’intérieur des terres reste largement imaginaire. Il faut dire, sorti du Nil, la plupart des grands fleuves africains suivent une géographie accidentée, ce qui les rend impropres à la navigation au long cours. Et puis, les côtes africaines battues par les courants océaniques comportent peu de havres propices à la construction de ports en eaux profondes, comme on en trouve fréquemment sur les côtes européennes ou asiatiques. Ainsi ces contraintes géographiques fortes ont, depuis l’Antiquité, rendu difficile le développement du commerce lointain, les communications entre les territoires, les déplacements massifs de matériaux, et l’épanouissement de grands royaumes sur le continent africain. Du fait de sa géographie spécifique, l’histoire de l’Afrique explorait une autre humanité.
Mais enfin là-dessus, ce qui reste le plus prégnant dans la conquête du Nouveau Monde, c’est la formidable expansion au XVIe siècle – le Siècle d’or – de la culture et de la langue latine sur toutes les façades atlantiques africaines et américaines.
Au milieu du XVIe siècle, de part et d’autre du Cap de Bonne Espérance, les comptoirs portugais se multiplient en Afrique de l’Ouest et en Afrique australe, notamment en Angola à l’ouest (pour commercer les esclaves avec l’Empire lunda au cœur du Congo) et au Mozambique à l’est (en contact avec le sultanat de Zanzibar), puis aux Indes, et jusqu’en en Asie du Sud-Est.
À l’aurore du XVIIe siècle donc, dans le golfe de Guinée, à Cacheu, sur l’île du Prince, et à Sao Tomé (on se trouve là au croisement exact de l’équateur et du méridien de Greenwich), l’exploitation portugaise généralise une nouvelle civilisation du travail de masse en forgeant le modèle de la plantation sucrière : la pratique effective de la division du travail, c’est-à-dire de sa rationalisation, loin des rigides cadres coutumiers du vieux continent. Dans cet univers concentrationnaire, l’homme n’est qu’un outil parmi d’autres. Punitions, tortures, terreurs, sont mises en rapport aux logiques du rendement. De nouvelles choses peuvent être expérimentées. Et les îles des Caraïbes seront colonisées sur le même modèle [note 6 — L’espérance de vie des esclaves est en moyenne de 10 ans et le taux de mortalité infantile des esclaves jamaïcaines était de 90 %. Manifestement l’appétit de profit de l’exploitant n’a que faire de la reproduction de la force de travail à long terme. De ce point de vue, la notion classique de salaire de subsistance peut donc apparaître parfaitement humaniste au début du XIXe siècle.].
Dans les salons d’Amsterdam, de Londres ou de Paris, la fièvre du sucre se répand comme une trainée de poudre. La demande en sucre stimule la traite négrière. Et un appétit aventureux pour la fortune industrielle se fait jour chez les armateurs, les marchands, et les flibustiers. Ainsi, le mercantilisme va déployer sa logique avec « la traite négrière » : une véritable guerre larvée se déclenche entre les grandes puissances d’Europe. À partir de là, seul le profit compte, pour la gloire du souverain.
L’écosystème bancaire de la City of London prend pleinement son essor dans ces années-là, précisément sur le financement de la traite négrière centralisée. La Bank of England et la Lloyd’s Insurance Company of London en sont les noyaux fonctionnels. C’est que l’exploitation coloniale est un placement juteux au XVIIe siècle : une expédition réussie rapporte en moyenne trois fois la mise. Et comme la Couronne y trouve son compte, c’est une machine sociale d’une puissance considérable qui se met en marche.
Sur la base des revenus de la sueur et du sang des esclaves africains se construisent des infrastructures portuaires majestueuses en Europe. Tous les grands ports de l’Atlantique nord s’y mettent : Liverpool, Bristol, Copenhague, Anvers, Le Havre, Lorient, Nantes, La Rochelle, Bordeaux, etc. Des dizaines de ports d’Europe prennent leur essor moderne sur la traite négrière.
Dans le royaume de Louis XIV l’argent remonte ensuite par les fleuves pour porter la prospérité jusqu’à Paris, Orléans, Angoulême, Toulouse, etc. De sorte que, séduit par la perspective, le roi soleil fait construire durant son règne des galions par centaines, chacun armé de près d’une centaine de canons. Il faut dire, les navires de commerce de la Compagnie néerlandaise des Indes sont eux, tout au long du XVIIe siècle sous la protection de plusieurs milliers de bateaux hollandais… C’est l’air frais de l’Atlantique. Certains appellent ça le capitalisme.
Sucre, tabac, café, et coton demandent beaucoup de main-d’œuvre pour leur production. Or des bras, les chefs africains en disposent, selon divers droits qui leur sont propres dans chaque royaume. Alors les premiers chefs commencent par céder des hommes aux marchands afin d’accroître leur prospérité en biens manufacturés venus d’Europe. La logique de l’apparat est satisfaite pour les dirigeants locaux, et ça leur permet au passage de se délester de leurs rejetons, insurgés, prisonniers, intraitables inutiles, bannis, etc. Ça semblait gagnant. Les marchands apportaient tissus, rhum, cognac, tabac, cauris, outils et bibelots en métal, qui étaient donnés à crédit aux commanditaires locaux pour aller chercher des hommes à livrer dans les terres plus reculées. Avec ces marchandises ils négociaient en amont des fleuves. Là, se pratiquait alors massivement le troc, comme pour amorcer le marché.
Et puis quand les premiers chefs demandèrent des armes à feu, il advint donc que certains chefs avaient des armes à feu et d’autres non. Ainsi donc a surgi comme une sorte de nécessité compétitive inéluctable pour tous les chefs de se fournir en armes à feu manufacturées en Europe pour éviter de tomber soi-même en esclavage sous la domination d’un rival. Et à partir de ce moment, le système s’emballe. Assassinats, enlèvements, et séquestrations se répandent comme l’incendie à travers les brousses sèches. L’Afrique s’embrase de violences dans tous les pays d’origine de la traite.
Et puis, d’autre part un racisme institutionnalisé s’installe dans les colonies, pour assurer la bonne marche de la traite, et donc le contrôle de l’approvisionnement. L’idéologie raciste ne s’est donc pas tellement ancrée dans la culture occidentale parce que les explorateurs, colons, et marchands auraient été xénophobes ou convaincus de leur supériorité ; ce serait prendre l’effet pour la cause. « L’homme blanc » n’est pas venu en Afrique pour le plaisir de dominer, mais pour le plaisir, le plaisir tiré de la consommation des biens qu’il se procure par cette exploitation (du point de vue européen, la traite négrière a le goût du sucre). Le racisme est un moyen dans cette exploitation. C’est une doctrine utile, servile. Mais enfin, après, le problème évidemment, c’est l’objectalisation déshumanisante qu’elle implique.
Reste que certains aristocrates portugais – princes d’Afrique – étaient des hommes noirs connus à travers toute l’Europe. Et certains parmi ceux-là avaient même parcouru tout le trajet passant par les Caraïbes ; ils connaissaient pertinemment tous les rouages du système esclavagiste. Et ils étaient reçus en Europe avec tous les égards dus à leur rang.
Concernant le racisme donc, c’est bien plutôt par ailleurs pour une nécessité industrielle de la raison d’État que – comme dans l’Antiquité – la production d’une mythologie était nécessaire pour justifier non seulement le travail forcé mais aussi l’asservissement, c’est-à-dire pour faire naître la croyance en une dette indéfinie que l’individu doit rembourser par son travail à vie. La mythologie du fermage – qui faisait fonctionner le système d’asservissement féodal en Europe – nécessite le récit de la propriété ancestrale de la terre par le seigneur. Ça ne pouvait donc pas marcher dans la traite atlantique. Il fallait trouver autre chose, un narratif qui ne soit pas seulement le récit d’une hégémonie militaire. Il fallait un récit qui fonde en outre un droit légitime d’asservir ad vitam aeternam… Ainsi, le terme « blanc/noir » apparaît et se généralise à cette époque.
L’idéologie raciste a donc d’abord percolé progressivement et inconsciemment, en ne laissant de traces que dans les controverses théologiques (Controverse de Valladolid par exemple [note 7 — Mais finalement, merci au génie d’Arthur Rimbaud – fils d’un officier militaire colonial – d’avoir attiré l’attention sur le point fondateur dans ce délire culturel occidental : « la malédiction de Cham ».]). Ensuite au XIXe siècle va apparaître la problématique de l’assainissement de la race, la problématique de l’hygiène de la race (ça va rendre explicite « la menace du métissage » : histoire d’y voir clair dans la domination coloniale, sinon, c’est le bordel ! [note 8 — L’histoire du sort – le plus souvent cruel – qui a été fait aux métis (« gens de couleur libre ») suffit à elle seule à prouver que cette histoire de « mission civilisatrice de la colonisation », ça a toujours été du flan.])
Et puis il y a aussi que, par contraste, c’est à partir de là qu’un principe d’égalité (entre « blancs citoyens ») peut prendre son essor et mener progressivement les élites à voir d’un bon oeil l’alphabétisation paternaliste des masses en Europe.
Le capitalisme d’infrastructure des grandes compagnies européennes va pouvoir commencer. Et des fortunes colossales vont se construire sur cette base. Ces actifs accumulés, puis redécoupés au fil de réemplois institutionnels, vont constituer les fonds de base de la plupart des empires commerciaux occidentaux qui dirigent aujourd’hui le monde.
Saint-Louis est fondée à l’embouchure du fleuve Sénégal en 1638. C’est la plus ancienne ville coloniale d’Afrique de l’Ouest. Ensuite, du Sénégal au delta du Niger, des dizaines de forts sont construits par les puissances coloniales d’Europe avec des matériaux venus du « vieux continent », pour assurer l’approvisionnement de la traite négrière. Évidemment, toutes les infrastructures de l’assujettissement sont produites par les corvées des esclaves sur place. Les esclaves y sont souvent stockés « en sécurité » avant leur embarquement. Pour exemple, les forteresses et comptoirs hollandais dans cette zone fournissaient plus de 6 000 nègres [note 9 — La signification de cette unité de compte est remarquable : c’est une unité de puissance (à l’instar du cheval-vapeur ou du watt/heure).] à l’année.
Depuis le XVe siècle, la Côte de Guinée – qui s’étend du Cap-Vert au Cameroun – regroupe les comptoirs de commerce qui donnent lieu aux échanges les plus intenses du continent entre les royaumes africains et les Européens. Selon les spécialités de chaque territoire, sur le littoral, d’ouest en est se succédaient : la Côte du poivre, la Côte d’ivoire, la Côte de l’or, et la Côte des esclaves.
De là, au XVIIIe siècle la traite atlantique des esclaves atteint son paroxysme et tourne à plein régime. Les royaumes d’Ashanti au Ghana, d’Oyo au Nigeria, et le royaume de Dahomey au Bénin sont les plus impliqués ; et l’activité se répand jusqu’au sud au royaume du Congo. L’Afrique équatoriale devient un véritable vivier de captifs pour tous les exploiteurs du monde.
En face, les Antilles sont un vaste archipel de camps de travaux forcés à ciel ouvert : à Saint-Domingue, en Guadeloupe, en Martinique, à La Barbade, en Jamaïque, les esclaves constituent plus de 90 % de la population. De sorte que, la plupart du temps, où qu’ils aillent et quoi qu’ils fassent, les contremaîtres ne se déplacent pas sans leurs chiens d’attaque. Et ils vont fonctionner ainsi en circuit clos pendant des décennies. Les esclaves naissaient là, souffraient là, et mourraient là sous le fouet. Et pas d’autre salut que d’adorer le dieu de leurs tortionnaires…
Dans ce cadre, un captif valait à peu près 1 000 euros d’aujourd’hui. Et le prix d’un esclave se rentabilisait en moyenne en 4 ans [note 10 — Du point de vue d’aujourd’hui, ce serait exactement comme acheter une automobile. D’ailleurs le mot « bagnole » désigne une charrette à bras.].
En ce temps-là, la populace en Europe avait-elle idée de l’origine esclavagiste de la puissance montante des grandes nations du XVIIIe siècle ? Rien n’est moins sûr… Dans les terres, on est plutôt ignorant, indifférent voire hostile aux questions maritimes, c’est lointain. Et pourtant, rien qu’en France – pays très paysan – les revenus d’un sujet sur huit proviennent directement de l’exploitation coloniale. Sans même parler de l’accumulation de capital qui se manifeste par des constructions d’infrastructures d’apparat titanesques et l’érection de fortunes financières colossales. Certains historiens estiment que ça représente les trois quarts de la croissance sur le siècle. C’est à la fois évident et incompris. On voit bien le développement florissant des ports de l’Atlantique. Mais pour le commun des mortels, on n’a pas les raisonnements économiques pour discerner l’effet comme déterminant de la puissance du souverain. D’autres histoires, plus chevaleresques, occupent les esprits de l’aristocratie cultivée quant à la balance des pouvoirs en Europe. Cela dit, la conscience de la puissance impériale montante est communément partagée par les citoyens des nations d’Europe. Mais la source de cet empowerment symbolique de chacun reste confuse. La bourgeoisie pense que c’est elle-même, par la vertu de ses valeurs et la libération de son talent commercial, qui fait monter la puissance du souverain.
Reste qu’aux premières décennies du XVIIIe siècle déjà, l’industrie atlantique de la traite négrière est périodiquement secouée de flambées de violences collectives, de révoltes, de guerres civiles, de guerres inter-nationales et de guerres impériales. C’est toute l’arrière-cuisine à l’odeur puante du XVIIIe siècle aristocratique… Et à l’époque, on ne trouve guère de critiques que chez les philosophes des Lumières (critiques des principes). Mais enfin, à la date de 1789, près de 8 millions d’Africains ont été déportés.
L’esclavage est aboli une première fois par la Révolution française sous la Convention en 1794. À cette époque, la colonie d’Haïti (Saint-Domingue) produisait à elle seule plus de la moitié du café mondial et était le premier producteur de sucre au monde. Et donc, c’est dans ce contexte, durant la Révolution française, qu’un ancien esclave domestique nommé Toussaint devient citoyen français puis général d’armée sous le nom de François Dominique. (Oui, c’est en France qu’une telle aventure sociale invraissemblable est arrivée pour la première fois dans le monde moderne). Descendant d’esclave affranchi, et à son tour propriétaire d’esclaves dans les nombreuses plantations qu’il exploitait, Toussaint Louverture en viendra ensuite à forcer la révolution haïtienne dans les colonies des Caraïbes, inspiré par l’indépendance des colonies américaines. Certains de ses anciens esclaves deviennent alors ses lieutenants.
Mais en 1802, Napoléon rétablit le Code Noir de 1685. Et comme Haïti représente à elle seule le tiers de la production coloniale française, il fait massacrer la population noire de l’île pour rétablir les conditions favorables à l’approvisionnement. Il fait arrêter Toussaint Louverture, le déporte, et l’incarcère dans un recoin de la métropole dans le Doubs. Et il le garde là, engeôlé sans jugement jusqu’à sa mort en 1803.
Cependant, tout cela ne ramène évidemment pas la paix sur l’île. En 1804, Haïti déclare son indépendance et l’abolition de l’esclavage. Et hélas, cette indépendance noire s’obtient au prix de l’extermination de la population blanche. De toute façon, l’armée de Napoléon était bien trop occupée en Europe pour pouvoir rétablir l’ordre colonial de l’autre côté du globe… Cela dit, voyant cela comme une révolte d’esclaves, les États-Unis d’Amérique y imposeront un blocus punitif. Et bien plus tard, la France ne reconnaîtra l’existence du pays qu’en 1825 (sous Charles X), moyennant le paiement d’une indemnité de 150 millions de francs-or [note 11 — L’équivalent de près de 30 milliards d’euros d’aujourd’hui. Or justement, par renégociations et versements successifs tout au long du XIXe siècle, la dette d’indépendance a été entièrement honorée, jusqu’au paiement des agios qui s’est étalé jusqu’au milieu du XXe siècle. (Cela dit, certains historiens estiment que le produit d’exploitation de Haïti par la France – rien qu’au XVIIIe siècle – représenterait quelque chose comme 700 milliards d’euros d’aujourd’hui).].
Les Anglais, très installés sur la Côte de l’or en Afrique, sont les premiers à abolir formellement la traite des esclaves, en 1833. Mais il faudra attendre au moins les années 1860 pour que la traite commence à cesser dans les faits. Et puis, l’exploitation esclavagiste du travail forcé dans les colonies continuera jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.
On voit très bien que, dans l’esprit d’un homme occidental du XVIIIe siècle encore, avoir du capital, c’est avoir une propriété qui se compte en têtes, c’est avoir un cheptel. Ainsi, aux États-Unis d’Amérique par exemple, Georges Washington – le premier Président – vendit aux Cherokees l’idée que posséder des esclaves noirs, c’était entrer dans le cercle des peuples civilisés. Alors les Cherokees s’adonnèrent aussi à la traite des noirs afin d’être reconnus par les autorités américaines.
En 1804, Thomas Jefferson – botaniste et 3e Président des États-Unis – envoie Lewis et Clark explorer les terres sauvages de l’Ouest (le « wilderness »). Ils partirent alors de Saint-Louis pour aller jusqu’à la côte du Pacifique afin de remplir leur mission : vérifier que la nature du continent n’est pas « dégénérée » et qu’elle permet un développement économique prospère. Et au final, les récits d’aventures qu’ils en rapportent vont fasciner les foules et initier la conquête de l’Ouest.
En 1823, par l’adoption de la doctrine Monroe pour sa politique étrangère, les États-Unis d’Amérique s’arrogent le continent américain tout entier comme terrain de chasse : « L’Occident ne doit pas considérer les Amériques comme un terrain de colonisation. » Un nouvel empire va naître, la mer des Caraïbes sera sa « mare nostrum ».
Au tournant des années 1830, Andrew Jackson – Président des États Unis [note 12 — Originaire de Nashville Tennessee, notoirement célébré pour être le père de la démocratie populaire américaine (figurant sur le billet de 20 dollars).] – avait déjà quelque expérience de la traite des esclaves. Ainsi, en connaisseur averti, il lance une politique systématique de déportation des populations américaines autochtones, accompagnée de mesures de saisies de leurs terres pour alimenter l’exploitation par des compagnies privées. Des centaines de traités sont signés avec les nations « indiennes » – pour la forme. Et l’armée américaine veille à l’exécution des expropriations par le recours à la force brutale. L’Amérique se crée de toutes pièces sa mythologie d’une terre vierge.
Andrew Jackson était un immigré protestant puritain, pour lequel l’enrichissement est une marque d’élection à la vertu. Il n’était pas né riche. Il avait acheté sa première esclave à l’âge de 20 ans, exploité une plantation négrière dans le Tennessee, et était devenu gouverneur militaire de l’État, puis Juge à la cour Suprême, et Président des États-Unis. Et ainsi il était devenu extrêmement riche et puissant. Une vraie « success story » à l’américaine…
Les Autochtones d’Amérique eux, défaits et parqués par millions sur des terres étrangères et peu fertiles, ne vont pas tarder à périr par millions [note 13 — On estime qu’au moment où sont fondées les premières colonies britanniques à la fin du XVIe siècle, 7 millions d’Autochtones sont installés sur la façade est de l’Amérique du Nord. En 1890, ils ne seront plus que 250 000 sur tout le continent nord-américain.]. Et comme on ne parvient pas à les faire travailler, alors pendant des décennies, la chasse aux Indiens est légale et rentable : 5 dollars pour une tête.
Ces terres prises aux Autochtones d’Amérique sont transformées en plantations de coton où on exploite les esclaves africains. Cette exploitation fournit plus de la moitié de la production de textile coton du monde. L’enrichissement au sud comme au nord des États-Unis est considérable. D’autant que les facilités de financement bancaire étaient nombreuses pour les exploitants. On pouvait même hypothéquer ses esclaves pour lever encore plus de fonds et développer sa plantation.
En 1848, la Deuxième République française abolit une nouvelle fois l’esclavage. Au début des années 1850, les restes de la féodalité sont définitivement abolis en Autriche et dans toute l’Europe centrale (Hongrie, Bohème, etc. ). En 1864, le servage est aboli en Russie.
En 1865, la fin de la guerre de Sécession permet à certains esclaves vivant aux États-Unis de revenir en Afrique, où ils peuvent rejoindre le Liberia. En effet, pour accueillir hors d’Amérique les esclaves libérés, l’American Colonization Society avait été créée ; et dès 1822 elle avait pris progressivement possession des territoires qui formeront le pays connu sous le nom de Liberia. L’indépendance du Liberia a ensuite été organisée en 1847, ce qui en a fait la première nation noire indépendante de l’histoire moderne [note 14 — Son drapeau est une déclinaison du drapeau étasunien.]. Mais enfin, la vie au Liberia reste difficile.
Rester en Amérique n’est pas plus facile. À l’issue de la guerre de Sécession, les esclaves affranchis se retrouvent à louer les terres sur lesquelles ils travaillaient. Et c’est alors que les Blacks Codes rentrent en vigueur dans la plupart des États. Par là même, les noirs pouvaient être condamnés à l’emprisonnement ou au bagne pour la plus minime infraction aux bonnes mœurs : blasphème, bagarre, adultère, rébellion, etc. Du coup, le plus souvent incapables de payer leurs cautions, les malheureux étaient alors acculés à signer contrat avec des mandataires de travaux forcés. Cela permettaient d’assurer des approvisionnements en main-d’œuvre bon marché. Le phénomène était massif. 4 millions d’esclaves affranchis tentèrent de fuir cette dépendance économique perverse en partant vers le « Far West ». Mais enfin, au mieux ils seront cow-boys dans le Kansas. Les esclaves noirs clament une révolte impossible ; et ils échouent justement parce qu’ils ont raison.
La fin du XIXe siècle est l’âge d’or de l’idéologie raciste (et antisémite) de la suprématie blanche. C’est paradoxal, car au même moment se multiplient les lois abolitionnistes partout en Occident depuis les années 1860. C’est que, le racisme comme doctrine d’assujettissement au travail n’est plus nécessaire en tant que tel pour organiser les masses d’hommes en une puissance utile. Il est déjà une sorte de blabla déchu au moment même où il devient un discours dominant dans l’air du temps [note 15 — D’une manière ou d’une autre, « l’être dont on se sert » doit être bas, voué aux déchéances. Cette idée réconforte l’image que les exploiteurs se font d’eux-mêmes alors même que les communications publiques commencent à fuser dans tous les sens.]. Car de nouvelles technologies disciplinaires ont pris la main.
C’est à cette époque, dans le dernier tiers du XIXe siècle, que le trafic des armes à feu produit ses effets les plus délétères sur les souverainetés africaines. D’abord, il faut remarquer une constante depuis l’Antiquité mésopotamienne : le fait persiste qu’il y a, dans la raison d’État, dans la possibilité même d’exercer le pouvoir sur un très grand nombre de corps, une place éminente du rapport entre la circulation monétaire et la machine de guerre. Cela se manifeste particulièrement dans la conquête des ressources du continent africain par les compagnies coloniales européennes,
Alors que les terres intérieures, difficiles d’accès et inexplorées de l’Afrique ne suscitent guère d’intérêt jusqu’au début du XIXe siècle, la découverte progressive de richesses minières à l’intérieur des terres va de nouveau aiguiser les appétits des souverains d’Europe, et leurs rivalités.
C’est que, la mise au point des antipaludiques dans les années 1860 va rendre possibles les premières explorations des intérieurs des terres [note 16 — Les climats tropicaux propices aux mouches tsétsé et autres moustiques porteurs de malarias n’ont jamais permis l’usage extensif de la traction animale dans l’Afrique subsaharienne. C’est un autre facteur important pour comprendre l’inexistence de « grandes » civilisations africaines dans l’Antiquité. Un peu partout en Afrique, les femmes sont souvent très occupées à aller chercher l’eau.]. Et plus généralement les progrès techniques qui dotent les individus occidentaux d’une protection médicale portable et d’une puissance de feu au poing ouvrent de nouveaux horizons. Dans les années 1870-1880, en l’espace d’une décennie, les explorations des intérieurs des terres vont considérablement bouleverser les situations géopolitiques en Afrique.
Cela accélère la progression des européens vers l’intérieur des territoires qui a lieu durant tout le XIXe siècle. La France conquiert l’Algérie dans les années 1830, pour en faire un protectorat colonial en 1880. La Guinée et le Sénégal deviennent Colonies Françaises dans les années 1850. Le Congo français est établi au début des années 1880 [note 17 — En 1883, Pierre Savorgnan de Brazza – explorateur – est nommé Commissaire général de la République française dans l’Ouest-Africain (qui deviendra l’Afrique-Équatoriale française en 1910). Il est fils d’une famille patricienne de la république de Venise, formé à l’École Navale de Brest. Sa philosophie humaniste et pacifiste lui avait permis d’obtenir d’éclatants succès diplomatiques auprès des autochtones, ce qui l’amène finalement à se lever contre le système des concessions privées. Évidemment, ça se passe mal. Après sa mort en 1905, sa femme refusera la panthéonisation.]. D’autre part les Britanniques s’installent au Sierra Léone, au Ghana, en Ouganda, en Somalie, et en Afrique du Sud. Ils prennent l’Égypte à l’Empire ottoman et le contrôle du canal de Suez en 1882. L’Allemagne prend possession du Cameroun et du Togo, et impose un protectorat à la Namibie en 1884, etc. C’est la ruée sur l’Afrique, sur ses ressources, sur ses terres. Lorsque les compagnies les exploitent, on en chasse les populations locales comme des nuisibles. Et en même temps on y envoie tout un tas de missionnaires pour évangéliser les populations.
En 1885, par la conférence de Berlin qui vise à régler diplomatiquement certains arrangements territoriaux entre puissances souveraines, Léopold II roi de Belgique met la main sur le Congo, un territoire qui fait 70 fois la taille de son pays. Il s’y installe un grand nombre d’infrastructures coloniales, ainsi qu’une audacieuse doctrine de « mission civilisatrice ». Et dans cette affaire, l’entreprise qui y fut la plus lucrative n’y fut pas celle qu’on croit. Puisque le pneu était en plein essor en Europe, pour commencer, le roi exigea de chaque habitant indigène qu’il s’acquitte d’un tribut annuel de quelques kilos de caoutchouc. Alors tout le monde s’occupait de temps en temps d’aller récolter du liquide blanc sur les arbres à latex. Il faut dire que sinon, les gendarmes venaient brûler le village et tuer tout ce qui leur tombait sous la main. Mais sinon, de manière générale, les colons étaient plutôt gentils… Bref, résultat des courses, ce travail forcé occasionnel, proto-industriel et gratuit, va faire la fortune des firmes du secteur du caoutchouc belge, et permettre à la Couronne de financer à cette époque un grand nombre de monuments et palais construits en Belgique et notamment à Bruxelles [note 18 — Et en 1908, le roi de Belgique – affairiste de grande classe – trouvera même à revendre le Congo à l’État Belge, pour 100 millions de francs français.].
Pour la France à l’époque, c’est la même histoire… Par exemple à Madagascar, le général Gallieni accède au pouvoir en 1896 et écrase immédiatement toute résistance, pour mieux imposer 50 jours de corvée annuelle de travaux forcés à toute la population. Etc. etc.
C’est à cette époque du dernier tiers du XIXe siècle que se massifie le système de concessions livrées à l’initiative privée pour essayer de relancer l’affaire et dynamiser l’exploitation. Évidemment, la rationalité économique de ces affaires était douteuse [note 19 — Certains États pouvaient aller jusqu’à garantir les dividendes aux actionnaires privés des compagnies.].
Les colonies coûtent très cher aux budgets publics des métropoles et ne rapportent directement rien aux métropoles ; par contre elles rapportent énormément à des groupes d’intérêts privés. Ils poursuivent une mission civilisatrice de libération des richesses latentes du monde. Ainsi, un imaginaire occidental fort s’est forgé dans cette aventure : l’usine entrepreneuriale est un navire dirigé par un « capitaine d’industrie » intrépide lancé à l’assaut des tempêtes des marchés.
Pourtant, la manufacture d’épingle smithienne, rationalisée par la division du travail, ne s’était jamais clairement imaginée comme un établissement colonial. Il faut dire, au début du XVIIIe siècle dans la pensée mercantiliste avec ses grandes manufactures royales, on ne distingue pas l’innovation du luxe. Or justement, au siècle des Lumières, la pensée smithienne se présente à la pointe du raffinement économique… C’est plaisant pour le lecteur honnête homme du XVIIIe siècle. Reste que la massification de la logique industrielle n’est pas pensée comme une dégradation de son idéal [note 20 — Certes, Smith s’inquiète des conséquences de l’abrutissement des ouvriers à l’usine…].
Car en effet, cette nouvelle discipline « rationalisée » du travail des esclaves fait retour sur les travailleurs en Europe au XIXe siècle, auréolée de l’évidence de sa nature de corne d’abondance pour les bourgeoisies des sociétés civilisées. Alors les corps des travailleurs au XIXe siècle sont agencés selon des nouvelles lignes de forces : priorité des flux d’énergies alimentant les machines, connexion fonctionnelle des espaces, spécialisations des informations. Et puis, pour qu’il y ait du capitalisme il faut du capital. Or justement celui-ci a entamé une fabuleuse explosion de son accumulation à partir de l’exploitation d’esclaves. Jusque-là, l’accumulation du capital se faisait dans la pierre « d’infrastructure », cependant, à partir de là, à partir de l’investissement dans la machine maritime et l’exploitation rationalisée des corps au travail, elle va se faire dans toutes les machines.
En matière de discipline du travail, les choses changent aussi. De ce côté-là, les grands industriels américains ont toujours été à la pointe de l’innovation : pour creuser les grands canaux d’infrastructure sur le continent au XIXe siècle, ils n’employaient plus leurs esclaves, la perte en capital aurait été trop grande ; ils préféraient avoir recours au salariat d’immigrés irlandais… Cela dit, en vérité ce problème n’était pas neuf : déjà à l’époque du Bas-Empire romain, il pouvait arriver que le calcul du coût salarial d’une production soit inférieur à l’équivalent en entretien d’esclaves. Pour certaines productions, il était plus rentable d’employer des hommes libres plutôt que des esclaves. Parce qu’un esclave mal entretenu, c’est une perte en capital, alors qu’un salarié mourant, ça se dégage et ça se remplace tout simplement.
Bref, en rupture d’avec tout ça, à la fin du XIXe siècle survient une première historique exceptionnelle : le roi Ménélik II d’Éthiopie stoppe l’entreprise de conquête de l’Abyssinie par l’Italie, en écrasant les troupes coloniales italiennes à la bataille d’Adoua en 1896 [note 21 — Fondé au IVe siècle av. J.C., le prospère royaume éthiopien d’Aksoum (Abyssinie) était depuis le Ier siècle après J.C. la plaque tournante du commerce passant par la mer Rouge entre l’Occident romain et l’Inde. Le roi y fait frapper des pièces en or (dotées d’inscriptions en grec) afin de faciliter le commerce et de faire rayonner le prestige du royaume chez ses puissants voisins. Dès 330, la religion d’État y est le christianisme. À partir du XIIIe siècle la dynastie Salomonide (qui se revendique du roi Salomon) règne sans discontinuer jusqu’au XXe siècle.]. Pour la première fois, une puissance industrielle européenne a été stoppée par un souverain africain. Une dignité africaine relève la tête.