La Hanse allemande
Au XIe siècle, le royaume du Danemark domine la plupart des rives de la mer du Nord et de la Baltique. Cela dit, une bonne partie de l’Europe du Nord est encore païenne, et à cette époque, ce monde non romanisé à l’Est reste encore très mal connu. On y distingue seulement d’un côté les Rus’ (du finois ruotsi : « suédois »), qui sont des Scandinaves sédentaires assimilés aux Slaves, et d’autre part les Varègues (du norrois vàrar : « serment » [note 1 — Ainsi, à Constantinople, les vaeringjar (la garde Varègue) sont des mercenaires scandinaves d’élite, enrôlés par contrat.]), qui sont des nomades guerriers mal identifiés.
C’est ainsi dans le contexte postérieur aux Croisades qu’un ordre de prêtres soldats bien particulier va venir jouer un rôle considérable dans la romanisation de terres encore inconnues de l’Europe de l’Est : l’Ordre des chevaliers teutoniques.
L’Ordre teutonique fut créé en 1190. Au départ, il s’agissait de créer un hôpital de campagne pour soigner les soldats germaniques durant le siège de Saint-Jean-d’Acre par Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste : la maison de l’Hôpital des Allemands de Sainte Marie de Jérusalem. Cela s’inscrit dans le cadre du phénomène de la multiplication des Hôtels-Dieu à cette époque, qui avaient pour fonction première l’accueil des voyageurs pauvres et qui cependant réorientaient leurs fonctions vers l’accueil des malades, alors même que la figure du mauvais pauvre – « voyageur paresseux » – prenait de l’ampleur.
Le pape Innocent III accorde à l’Ordre teutonique la fonction d’ordre militaire en 1199. Au début, bien qu’il prospère, l’Ordre des chevaliers teutoniques est bien moins puissant que ceux des Templiers et des Hospitaliers. Mais dès le début du XIIIe siècle, le grand maître de l’Ordre, Herman Von Salza, se rapproche de Frédéric II, l’empereur du Saint-Empire romain germanique. L’Ordre, déjà implanté sur les principaux comptoirs méditerranéens, s’installe alors en Europe continentale où il multiplie les commanderies (en bailliage), dans le Saint-Empire, et plus loin au nord sur les terres obscures des pays Baltes.
Les moines chevaliers à la toge blanche à croix noire participent à de nombreuses croisades, aident Louis IX dans ses guerres, et assurent l’arrière-garde en défendant farouchement Saint-Jean-d’Acre en 1291. Et puis, après la chute de Saint-Jean-d’Acre, l’Ordre installe son siège central à Venise.
Au commencement de ces aventures, avec l’installation de colons germaniques, Riga est fondée en 1201 par l’évêque de Livonie, fondateur de l’Ordre teutonique des chevaliers porte-glaive frères de l’armée du Christ.
Les chevaliers ont pour privilèges d’être indépendants de la justice des évêques ; ils peuvent percevoir la dîme et d’autres impôts en toute autonomie sur leurs domaines.
Ensuite, les chevaliers teutons accèdent à la propriété de mines d’or et d’argent sur leurs domaines en Transylvanie ; concédés par le roi de Hongrie André II en 1211 pour qu’ils assurent l’installation de colons chrétiens sur une terre christianisée.
L’Ordre teutonique se révélera fort habile à cette fonction, et va réorienter la croisade vers l’évangélisation des terres slaves et nordiques (le pape Célestin III avait appelé aux Croisades baltes en 1193).
En 1225, ils vont prêter main-forte au duc Conrad Ier de Pologne dans sa lutte pour assujettir les peuples païens de Germanie orientale (en 1226, par la bulle d’or de Remini, l’empereur Frédéric II attribue aux croisés la seigneurie de toute terre qu’ils prendraient aux païens).
Ensuite le pape prend les chevaliers teutons sous l’autorité directe du Saint-Siège. Et fort de ces protections, en l’espace de quelques décennies de guerres et de colonisations, l’Ordre teutonique va se rendre maître d’une bonne partie de la Germanie orientale et des pays Baltes.
Les frontières de la chrétienté latine sont repoussées à l’Est.
Au début du XIIIe siècle, l’usage des langues runiques nordiques disparaît sous la latinisation des populations. De nombreuses villes sont fondées, comme par exemple Königsberg, Memel, ou Marienbourg (où l’Ordre installe son nouveau siège central). L’État teutonique de la Baltique devient rapidement prospère.
C’est que, dans les villes teutoniques de Prusse et des pays Baltes, on commerce sans problème avec les princes païens et vikings, l’ambre, le bois et les fourrures. Cela participe activement à forger la Ligue de la Hanse.
La Hanse [note 2 — Du latin hansa : troupe de « cotisants » armés, groupe de marchands] est une puissante fédération de guildes de commerce regroupant les plus grands ports marchands de la mer Baltique. D’est en ouest, elle s’étend jusqu’à la Manche, en passant par la mer du Nord ; elle va de Novgorod et Riga, jusqu’à Bruges, Anvers et Londres en passant par Hambourg et Lübeck. C’est un réseau communautaire de comptoirs de langue allemande [note 3 — Comptoir : « kontore ». Le bas allemand est proche du néerlandais.] dans lequel les marchands des bourgs conviennent de conditions transactionnelles favorisées.
Ces cités portuaires sont reliées entre elles – de la mer Baltique à la mer du Nord – et centrées autour du passage du Danemark. Elles contrôlent les principales embouchures des fleuves qui, par le nord, alimentent tout le continent européen. Le contrôle, au Danemark, du très stratégique détroit de l’Øresund – qui verrouille la navigation entre l’Est et l’Ouest, l’accès à la Baltique et l’accès à la mer du Nord – fonctionne comme une muraille urbaine à l’intérieur de laquelle des divisions du travail peuvent se développer en sécurité. Dans ce bassin nordique, les marchandises y circulent en tous sens : laine anglaise, draps flamands, cire et fourrures russes, ambre de Lituanie, vins français, bière allemande, céréales polonaises, bois et harengs norvégiens, etc. Les comptoirs hanséatiques sont ainsi les points de passage des grands flux commerciaux du continent européen.
Ce réseau repose à l’origine sur une socialité d’auberge. En effet, dans les coutumes médiévales, en outre du gîte, de la pitance et de l’écurie, les hôteliers peuvent déjà offrir de nombreux services : dépôt d’objets, prêt sur gages, réception de créance, et même, il pouvait se faire représentant ou garant pour l’obtention d’un sauf-conduit ou d’un laissez-passer.
Dans les auberges des grands ports du Nord, entre les tables où se jouent des jeux de hasard et des parties de cartes enfumées, les récits d’aventures et les histoires de périls en mer vont bon train, les déclarations de projets d’expéditions aussi ; et on y imagine aisément l’irruption de scènes de défis financiers : « Comment osent-ils un tel trajet ! Deux contre un qu’ils n’en reviennent pas ! Quelqu’un prend le pari ? » Betting against gods… On prend des risques, on tire le diable par la queue. Au coin du feu, un marchand au regard perçant, vieux briscard bien informé, décide de prendre le pari et de répondre de ces actes. Il jouit sur place d’un statut de patriarche, il est souvent partie prenante au collectif qui arme le vaisseau, et ses livres de comptes sont notoirement impeccables. Il ne prend plus la mer lui-même, mais il la connaît comme sa poche. Il sait estimer les risques d’une cargaison. Il sait aussi ce qu’il en coûte d’armer un navire, et ce que ça peut éventuellement rapporter. La figure du personnage de l’assureur devient de plus en plus nette.
Mais encore, dans les cités hanséatiques, cette socialité d’auberge va s’élever à une tout autre dimension. Les bourgs confédérés vont progressivement gagner en puissance économique, en autonomie politique, et en homogénéité culturelle. Et c’est dans ce nid bordant la mer du Nord que va naître la culture bourgeoise capitaliste occidentale.
La Hanse est apparue dans le Saint-Empire romain germanique fragmenté du début du XIIIe siècle. Toute une série de bourgs proches du royaume du Danemark – dont notamment Lübeck et Hambourg – décident de s’élever à leur propre autonomie fiscale et réglementaire en s’unissant au sein d’une ligue maritime : l’Union des villes Wendes. C’est sur cette base initiale que s’est développée la Hanse.
Tout commence par la refondation du port de Lübeck par Henri XII « le Lion », duc de Saxe et de Bavière, au milieu du XIIe siècle. Le réseau commercial à cette époque fait la navette, allant de Lübeck à Wismar, puis Rostock, Danzig et jusqu’à Riga au fin fond de la Baltique, le principal port des territoires sous le contrôle des chevaliers teutoniques. Et bientôt le réseau s’étend encore plus à l’est jusqu’à la puissante république russe autonome de Novgorod (gouvernée par son assemblée de citoyens (vetché) depuis 1136) [note 4 — Novgorod est d’origine Viking. C’est la porte d’entrée Nord du commerce sur la Volga et le Dniepr qui descendent vers les steppes au sud jusqu’à la mer Noire. En 862, le légendaire roi Riourik fonde la principauté Rus’ de Novgorod et la prend pour capitale. Une féodalité proprement russe se crée. Son héritier, le grand prince Oleg le Sage, ira fonder plus au sud la principauté Rus’ de Kiev.].
À Lübeck, des privilèges sont accordés aux marchands allemands de Novgorod en 1192. Le port devient immédiatement le lieu d’une extraordinaire effervescence commerciale. La cité de Lübeck compte environ 20 000 habitants, mais bien au-delà, des milliers de palefreniers venus de toute la région manœuvrent des milliers de chariots de sel venus de l’arrière-pays pour approvisionner les salaisons de harengs dans le port. Or le hareng joue un rôle important dans cette aventure. Car cette nourriture efficace – accompagnée de biscuits – va rendre techniquement possible une navigation de masse sur les mers du Nord.
La cité de Lübeck se place elle-même sous l’égide de son propre Conseil de ville, et signe, de 1241 à 1246, une série de chartes d’alliance avec Hambourg. Les deux villes se reconnaissent des statuts de citoyenneté réciproques et mettent des moyens en commun pour lutter contre le brigandage. Des milices sont levées et des tours sont construites pour protéger les voies de commerce. Puis, de nombreuses villes de Poméranie rejoignent l’alliance en 1264. Ainsi naît la Ligue maritime des villes Wendes.
À la mort de l’empereur Frédéric II, les conflits de succession ouvrent un « grand interrègne » qui s’étale sur plus de deux décennies, ce qui amplifie un vaste mouvement de décentralisation des pouvoirs dans le Saint-Empire germanique.
Plus au sud, à l’intérieur des terres se constitue dans la région de Cologne en 1246 la Ligue westphalienne réunissant les bourgs de Münster, Osnabrück, Minden, Herford, et quelques autres de la région.
En 1252, c’est la Ligue saxonne qui se constitue, réunissant dans la région de Hanovre, les bourgs de Brunswick, Goslar, Hildesheim, Magdebourg, etc.
En 1253, les marchands allemands des Flandres, à Gand, à Ypres et à Bruges, se joignent aux transactions des comptoirs hanséatiques. Gand est la ville la plus importante de la région, mais progressivement, Bruges devient l’un des principaux comptoirs hanséatiques (hansekontor). L’activité de change y devient notoirement prospère.
En 1254 se constitue la première Ligue rhénane, de loin la plus grande et la plus puissante. Elle réunit Strasbourg, Metz, Cologne, Mayence, Francfort, Worms, Bâle, Friedberg, « pour préserver la paix commune » (landfrieden). Forte du soutien pontifical apporté en 1255, elle s’étend rapidement de Zurich jusqu’à Aix-la-Chapelle, et elle se réorganise de sorte à reconnaître Guillaume de Hollande comme souverain. L’entente se structure autour de 4 assemblées annuelles sous l’égide de son protecteur. Et puis elle réussit à survivre à la mort soudaine de Guillaume de Hollande en 1256.
Le contexte culturel général dans lequel s’opèrent ces extensions de la « chose commune » et la multiplication de ces « ligues » est à la fois coopératif et compétitif. Un espace de jeu spécifique pour les rapports de force s’institutionnalise à travers les pratiques de marchandage : articulant réciprocité et solidarité coopérative d’une part, et d’autre part fiabilité et réputation compétitive. Les rivalités se déploient dans la dépendance. C’est comme devoir faire affaire, et en même temps exiger le meilleur prix au risque de perdre l’accord. Dans la négociation : il faut toujours montrer à l’autre qu’on est en position de pouvoir renoncer. Et les liens transactionnels se stabilisent par une sorte d’équilibre reposant sur les états de fait. On apprend à y contribuer maintenant pour éviter d’avoir plus tard à payer beaucoup plus cher par la force des choses.
Dans les années 1280 à Londres, les marchands anglais commencent à avoir partie liée avec la « Hanse d’Allemagne », mentionnée comme une association de marchands allemands venus du Saint-Empire.
Dans ce pays s’est déjà institué un début de concession parlementaire dans le pouvoir monarchique, depuis la Grande Charte de 1215 (Magna Carta) par laquelle le roi Jean sans Terre avait été acculé à concéder aux baronnies un droit de regard sur les affaires gouvernementales à financer [note 5 — La légitimité de Jean sans Terre était contestée. Il venait tout juste de perdre la Normandie à la bataille de Bouvines en 1214. Et surtout, à la mort de son frère aîné Richard Ier Cœur de Lion, Jean avait hérité finalement de l’empire angevin forgé par leur père Henri II Plantagenêt ; mais personne n’avait oublié qu’il avait tenté d’usurper la couronne alors que Richard Ier était parti en croisade…]. La vocation première du Parlement y est ainsi de trouver le consentement à l’impôt.
Dans ce régime, toutes les aristocraties sont dynamiques et entreprenantes ; et belliqueuses aussi : les rivalités vont bon train. Bien que les privilèges nobiliaires et ecclésiastiques (ainsi que les franchises bourgeoises) soient maintenus, en 1354 y sera ajouté un principe d’égalité universelle devant la loi. Tout cela pose les prémisses d’un État de Droit.
Sur les rivages de la mer du Nord, c’est une nouvelle forme de souveraineté bourgeoise qui apparaît. Dans la Hanse, la souveraineté juridique s’exerce par la coopérative dans le conflit.
Par exemple, en 1280, lorsque le comte de Flandre restreint les privilèges de la ville de Bruges, le Conseil de la ville de Lübeck appelle alors toutes les villes de la Hanse à l’embargo sur Bruges et les Flandres. La catastrophe économique pour les Flandres est telle, qu’en moins de deux ans, le comte de Flandres est acculé et les privilèges de Bruges sont restaurés.
Et lorsqu’en 1284, le roi de Norvège Erik Magnusson eut la mauvaise idée de supprimer les privilèges des comptoirs hanséatiques à Oslo et Bergen, le blocus qu’imposa la Hanse sur le pays le plongea dans une famine immédiate si terrible et si ravageuse que le roi fut forcé de revenir sur ses ordonnances avant la fin de l’année.
Et puis en 1288, par le jeu diplomatique et par les armes, les bourgeois de Cologne se libèrent du pouvoir seigneurial de l’archevêque. L’évènement bouleverse l’ordre féodal de toute la région rhénane.
La Ligue se trouve dès lors créditée d’une influence considérable. Tous les souverains d’Europe sont prévenus : il va leur falloir compter avec les pouvoirs bourgeois.
Cependant, il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark. La grande imposture de la subjectivité bourgeoise soi-disant autonome va pouvoir commencer. Elle s’affirmera fondée en nature, mais dès sa naissance, ses fondations se sanctifient dans un pouvoir menaçant, ses fondations reposent sur un pouvoir de nuisance. Une sorte de prise d’otages fondamentale de l’approvisionné par l’approvisionneur. On découvre la puissance de la position d’intermédiaire. Le commerçant n’est plus un baltringueur, il devient avant tout un négociateur.
Les seigneurs féodaux commencent à se faire à l’idée que les pouvoirs bourgeois sont pour eux d’incontournables fournisseurs de crédit.
D’ailleurs, à partir de 1290 dans le Saint-Empire romain germanique, l’attrait de l’argent métal se trouva renforcé par la « fièvre » qui s’empara du centre de l’Europe quand d’énormes quantités d’argent natif furent extraites des mines de Bohème. À peu près à la même époque, des quantités d’argent colossales furent découvertes dans les mines de Joachimsthaler (en Tchéquie). Il en sortira dans les siècles qui suivent des quantités astronomiques de « thalers » en circulation dans le Saint-Empire (1 thaler = 30 g d’argent).
En 1347, le comptoir de la ville de Bruges se dote de statuts autonomes. Le port flamant est alors le plus important d’Europe du Nord. Dès la fin du XIIIe siècle, passant par le détroit de Gibraltar, les marchands génois, vénitiens, castillans, et portugais s’y étaient installés. Dès cette époque, l’hôtel de ville [note 6 — Dans les comptoirs hanséatiques, l’Hôtel de ville comprend des dortoirs pour les marchands de passage et des salles de réunion pour y conclure des affaires. Et lorsqu’il n’y en a pas, les « communs marchands » trouvaient aussi quelquefois coutume de se réunir dans le réfectoire du monastère ou du couvent carmélite de la ville (où sont conservés chartes et archives), et d’y stocker leurs marchandises à l’église.] se dote d’un monumental beffroi équipé d’une horloge (« heure logée »), symbole de l’autonomie communale.
À Bruges, l’hôtel de la famille Van der Buerse devient le premier centre financier européen de l’histoire des Bourses de valeurs mobilières. Au début du XVe siècle, tous les comptoirs financiers du continent viendront s’y réunir pour y échanger des titres de propriétés de stocks de marchandises, des lettres de change et des effets de commerce.
Les principaux comptoirs sur la place Ter Buerse, qui représentaient les intérêts des marchands d’un pays, s’appelaient « nations ». Ainsi, sur la place de la Bourse de Bruges, toutes les nations se retrouvaient. On s’y échangeait des devises, des prix futurs de marchandises, et des contrats d’assurance maritime.
Dans les années 1350, la peste noire déferle sur les villes du Saint-Empire, frappant les villes hanséatiques comme les autres, fauchant les deux tiers de la population dans ces régions du nord de l’Europe (la moitié de la population anglaise disparaît dans la décennie 1350 [note 7 — La libération de l’espace initiera l’élevage massif de moutons sur ces terres.]). La crise pandémique et démographique prend des proportions épiques, foudroyant les vivants partout. Ainsi, tombant rapidement à court de « combustible », la propagation de la maladie s’éteint dès 1355. La vie va reprendre, mais pas comme avant.
Dans les années 1350, le comte des Flandres fait encore problème en instaurant des barrières aux échanges. Et c’est à cette époque, qu’apparaissent les premières Diètes hanséatiques (assemblées qui peuvent recevoir des délégués consulaires d’autres comptoirs afin de prendre des décisions collectivement délibérées). Sur le modèle de Lübeck, chaque ville est gouvernée par son Conseil, composé d’au moins vingt membres (ratsfähige personen) parmi les guildes de marchands [note 8 — La qualité de bourgeois résident (einwohner) donne le droit d’appartenir à une guilde ou une corporation. Mais un tiers seulement de la population jouit d’un droit de bourgeoisie en tant que propriétaire d’une maison dans le bourg. Dans chaque maison marchande hanséatique (coiffée typiquement d’un pignon à redents en façade), on trouve au rez-de-chaussée, dans la salle de réception, le comptoir (kontor), à l’étage les chambres, et au grenier les stocks de marchandises.]. Le Conseil désigne jusqu’à 4 bourgmestres (major) en charge des pouvoirs exécutifs.
En 1356, à l’issue de la première Diète plénière réunissant toutes les délégations des comptoirs hanséatiques à Lübeck, la Hanse des villes est institutionnellement forgée. Non sans difficultés en fait, car dans la foulée en 1358, des mesures de rétorsion drastiques sont alors imposées sur le commerce flamand, et une fois encore, en moins de deux ans le comte des Flandres capitule et laisse le champ libre à la Hanse. Bruges est de nouveau libre. Et c’est seulement alors que les villes de la Hanse s’appellent elles-mêmes ainsi. À la fin de la décennie 1350 en effet, se succède toute une série de déclarations officielles de la « Hanse Allemande ».
La première série de traités et chartes commerciales signés en 1358 impacte en fait immédiatement un bassin de relations commerciales plus large, et constitue l’acte fondateur de la Ligue hanséatique. La Hanse rassemble à ce moment près de 200 villes majeures et des centaines de comptoirs, dont les 4 principaux sont aux quatre points cardinaux autour de Lübeck : Bruges, Londres, Bergen et Novgorod.
Le XIVe siècle est l’âge d’or de la Hanse centrée sur la mer Baltique. À cette époque le hareng y est si abondant qu’on pouvait même le pêcher sur les rivages. Lübeck construit ainsi sa fortune sur le commerce du sel nécessaire à sa conservation.
Le commerce des bourgs hanséatiques est florissant : avec les principautés russes, les duchés polonais, le royaume de Suède, de Norvège, d’Écosse, du Danemark, avec les différents duchés du Saint-Empire, jusqu’aux royaumes de France et d’Angleterre, et puis le commerce avec les cités italiennes, et vers les portes de l’Orient.
Ce système coordonné de comptoirs maritimes et bancaires va permettre un commerce plus sûr, plus contrôlé, un trafic maritime à plus grande distance, une circulation de plus fortes fréquences et de plus grandes quantités.
Il faut néanmoins attendre 1418 pour voir la première ordonnance adoptée sur l’organisation générale de la Hanse. À partir de là, au XVe siècle le droit maritime s’institue progressivement. S’inspirant d’un vieux texte juridique (cf. « Rôles d’Oléron »), le droit maritime codifie les comportements attendus de chacun en mer, spécifie l’autorité du capitaine, la discipline à bord, et les responsabilités en cas d’avarie.
La Ligue hanséatique n’est ni une société, ni un collège, ni un royaume, ni une corporation ; c’est bien plutôt une confédération de coopératives ou de syndics de cités, liées par une « chose commune », aux contours intentionnellement flous (ainsi le tout ne peut être tenu pour responsable des actions de ses membres, qui eux-mêmes peuvent être en conflits à mort sans que cela ne remette en question l’intégrité du tout).
La Hanse ne se constitue aucune personnalité juridique propre, de sorte que cette absence de point sensible concentré sera à de nombreuses reprises sa force salvatrice face aux souverains d’Europe.
Reste que la Hanse est une communauté d’intérêt, et ce qui importe en général dans la Hanse, c’est l’intérêt commun : la facilitation du commerce pour la maximisation du profit de chacun. La Hanse est fondée sur « l’accord de volontés », sur le libre consentement du sujet individuel à l’engagement juridique de sa propre personne dans une transaction [note 9 — N.B. : en fait, ce phénomène historique est bien plus important pour les fondations du libéralisme que les traités de théologie, de philosophie du droit naturel ou d’économie. Car ces textes sont des symptômes – et non des causes – de l’essor du capitalisme libéral. Ils n’ont fait la plupart du temps que justifier les pratiques après coup.].
L’organe institutionnel de la Hanse, c’est l’assemblée constituée dans chaque bourg : la Diète. Les Diètes émettent des comptes rendus d’assemblée (recès) valant recommandations pour normaliser les procédures effectives, même si elles n’ont pas de statut juridique. Il se pouvait également que se tiennent à titre exceptionnel des assemblées « régionales » voire des assemblées « générales » (à Lübeck) auxquelles les comptoirs concernés envoyaient des délégations. Ainsi, cette pratique de normalisation collégiale pose les bases d’un espace public « inter-national » où règne une « opinion publique » aux yeux de laquelle chacun doit s’assurer de conserver une parole crédible afin de bien faire fonctionner ses affaires (le consensus sur une décision de l’assemblée se manifestait par un silence solennel) [note 10 — Cette logique s’étendait même au quotidien dans certaines villes, dans les clubs d’affaires (Artushöfe) dont la fréquentation était réservée aux marchands hanséates, et où l’information fiable circulait dans le cadre d’une socialité de taverne. L’information sur la localisation des ressources (zones de pêche par exemple) y valait de l’or.].
Dans la Hanse, la surveillance jalouse de la réputation de chacun est un rouage essentiel au bon fonctionnement du commerce entre les hommes.
La solidarité conventionnelle des membres qui partagent un intérêt politique bien compris permet une discrète rupture d’avec le droit féodal.
Cela dit, les Diètes ne sont pas toujours suivies [note 11 — Chaque ville se réserve le droit d’entériner un recès par l’assemblée délibérative de ses bourgeois (Bursprake).], les coordinations ne sont pas toujours aisées, les jeux de rapports de force restent ouverts ; c’est justement le principe : boycotts, embargos, pillages punitifs etc., étaient monnaie courante à cette époque.
Reste que peu à peu les transactions gagnent en fiabilité, la confiance se développe, conduisant à l’harmonisation des monnaies, des poids et des mesures, ainsi que des attentes en termes de qualité. Pour le contrôle de la qualité des produits, les contrats marchands pouvaient en effet prévoir la désignation et le paiement de superviseurs (wracker) qui inspectaient les marchandises au départ et/ou à l’arrivée, en garantissant la qualité par l’apposition de leur marque (zirkel).
Les contrats sont mieux assurés à mesure que s’étend, par le réseau des institutions de la Hanse, la zone de reconnaissance et de garantie de leurs validités. Reste que chaque marchand pratique ses courses à ses risques et profits. Ainsi, pour bien mener ses affaires, l’information pertinente et actualisée est une ressource stratégique notée précieusement par chacun dans ses livres de comptes.
Pour la structure familiale traditionnelle dans ces régions, la règle c’est la famille nucléaire et le partage successoral égalitaire. Ainsi, les familles hanséatiques des différentes villes se lient entre elles par l’amitié, le commerce, et le mariage.
Les sujets, au-delà de leur identité locale, se conçoivent comme « bourgeois citoyens du monde » (weltbürger). Aussi, c’est probablement pour garder cette ouverture identitaire que la Hanse ne s’est jamais dotée ni d’emblème, ni de sceau, ni de drapeau, ni de leader charismatique…
L’élite hanséatique traditionnelle s’organise comme un patriarcat. Dans chaque comptoir hanséatique, à l’hôtel de ville (haus der osterlinge à Bruges ou Anvers par exemple), il y siège un doyen par corporation (Alderman [note 12 — Chacun disposant d’un sceau propre pour authentifier sa signature. La plupart entretiennent des correspondances d’affaires avec les têtes couronnées du continent.]), en charge de représenter la communauté de marchands du bourg et d’arbitrer les litiges.
Dans ces cadres, les « compagnies » ou « sociétés » s’instituent progressivement comme des nœuds de contrats mettant aux prises des artisans et des marchands. Et au fil du temps, avec le perfectionnement des technologies de l’écriture, les montages juridiques d’associations d’activités et d’investissements de fonds deviennent de plus en plus sophistiqués.
Or justement, c’est dans ce contexte que, au milieu des années 1450, Johannes Gutenberg cherche à publier un livre rentable avec sa technologie d’imprimerie par caractères mobiles. Notez bien : « à caractères mobiles… » C’est-à-dire qu’il est tout à fait inexact de dire que Gutenberg invente l’imprimerie, ce qu’il invente, c’est l’industrialisation marchande de l’imprimerie. Bref, pour ce faire il imprime les premiers exemplaires de la Bible écrite en langue « vulgaire ». Le pari est gagnant. L’intérêt pour le livre est maximal. Il se vend comme des petits pains. Et en quelques décennies des centaines d’imprimeries travaillent dans l’Europe entière. Elles produisent 1 000 copies par jour là où il fallait à un moine une année entière pour copier un livre sur parchemin.
Les souverains captent tout de suite l’avantage à tirer de cette technologie. Par exemple, en Angleterre, dès 1485, le premier best-seller imprimé massivement est Le Morte d’Arthur de Thomas Malory. C’est que, à la fin du XVe siècle, la dynastie des Tudors est sortie victorieuse de la guerre des deux roses contre la maison Plantagenêt. Et pour légitimer leur accès au trône, les Tudors revendiquent une ascendance fondée sur la légende arthurienne [note 13 — N’est-ce pas intéressant qu’aujourd’hui encore de nombreuses personnes soient confuses sur la question de savoir si le roi Arthur a réellement existé ?]…
L’Ordre teutonique atteint le sommet de sa puissance à la fin du XIVe siècle. L’empereur du Saint-Empire germanique leur accorde le privilège impérial de la conquête de la Lituanie et de la Russie. Mais la grande épidémie de peste noire des années 1350 stoppe leur expansion à l’Est. Et puis surtout, le mariage en 1386 de la princesse Hedwige de Pologne avec Ladislas II duc de Lituanie crée dans la région un royaume catholique rival et puissant, qui ne tardera pas à entrer en guerre contre l’Ordre teutonique.
Ainsi, après des années d’insurrections commanditées, et après la défaite de la bataille de Grunwald en 1410 (non loin de Marienbourg, la capitale teutonique), l’Ordre teutonique est finalement assujetti au système de vassalité du roi de Pologne par la signature du traité de paix de Thorn en 1466.
Au XVe siècle, des équilibres basculent de nouveau. Certes, le statut politique des villes hanséatiques a toujours été menacé par les rois danois et les noblesses impériales [note 14 — Lübeck avait été saccagée par le roi du Danemark en 1307. Mais le financement des guerres incessantes de la Couronne avait mené en 1320 à l’hypothèque de près de la moitié du royaume du Danemark, mise en gage auprès de noblesses étrangères qui n’hésitèrent pas à exiler la famille royale. Et finalement Copenhague avait été rasée par la flotte de guerre hanséatique en 1368.], mais cela dit, les années qui suivent le début du XVe siècle voient se succéder toute une série inédite de conflits armés très durs avec les souverains royaux d’Europe : le royaume du Danemark fait la guerre à la Hanse de 1426 à 1435, puis les Hollandais (1438-1441), puis les Anglais (1470-1474). En 1478, Novgorod est annexée à la principauté de Moscou. Et puis, étouffées par l’emprise de Lübeck, certaines villes déclarent leur renonciation à la Hanse à la fin du XVe siècle.
Là-dessus, au XVIe siècle, la réforme protestante initiée par Martin Luther en 1517 gagne rapidement en influence sur les côtes de la Baltique. En 1525, Albert Von Brandeburg le grand maître de l’Ordre des chevaliers teutoniques rencontre Martin Luther et se convertit à la nouvelle religion. Il fait alors du reste de l’État teutonique son duché, le duché de Prusse. Le reste de l’Ordre fidèle à la foi catholique n’a guère d’autre choix que de s’affilier à l’empereur Charles Quint et à la dynastie des Habsbourgs.
Élu Empereur du Saint-Empire romain germanique en 1519, Charles Quint avait déjà tout pour lui. Il avait hérité – par son père issu de la maison des Habsbourgs – du royaume autrichien Habsbourg, de la Franche-Comté, et des Pays-Bas bourguignons ; et par sa mère, il avait hérité de la Castille, de l’Aragon, du royaume de Naples, et de l’empire colonial espagnol.
Sur l’échiquier géopolitique de l’Occident à cette époque, l’empereur Charles Quint a face à lui principalement le royaume de France de François Ier [note 15 — Le roi de France, en tant que petit-fils de l’empereur Maximilien, avait tenté de se faire élire Empereur, et s’était ruiné en dépenses pour tenter de s’attirer les votes des grands électeurs du Saint-Empire, en vain.], le royaume d’Angleterre d’Henri VIII [note 16 — Arrivé au pouvoir en 1509, et marié à Catherine d’Aragon – la sœur de Charles Quint – il jouera habilement tout au long de son règne la position d’arbitre entre les deux grands rivaux du continent.], et l’Empire ottoman de Soliman le Magnifique (« la Sublime Porte ») [note 17 — En 1529, l’armée ottomane perce en Europe orientale, anéantit littéralement la noblesse hongroise, et va jusqu’à assiéger Vienne, la capitale des Habsbourgs. Mais c’est un échec. En revanche, le siège d’Alger en 1541 se solde par la victoire ottomane. Bref, il reste qu’à cette époque, les musulmans occupent durablement tous les territoires des Balkans.].
Donc, pour mieux organiser son immense empire, Charles Quint cherche à y doter chaque pays d’un gouvernement central. Il crée ainsi des divisions administratives aux Pays-Bas afin de priver les anciennes principautés d’autonomie financière. De sorte que, après l’échec de la révolte des villes d’Espagne en 1520, et de la révolte de Gand en 1539, les régimes de communes qui cherchaient à gagner en autonomie rentrent dans le rang du régime monarchique.
L’empereur unifie progressivement les 17 provinces des Pays-Bas à la tête desquelles il place sur chacune un gouverneur vassal (stadhouder). Ces territoires, qui rapportent à eux seuls plus du tiers des revenus annuels du monarque, sont à l’époque les plus peuplés et les plus urbanisés d’Europe [note 18 — Le taux d’urbanisation aux Pays-Bas dépasse les 50 % en 1550.]. Les industries de draperie, de métallurgie, et de fabrication de produits de luxe y sont déjà très développées.
Pour la Hanse, les relations avec les aristocraties deviennent difficiles : Ivan III avait déjà fait fermer le comptoir hanséatique de Novgorod en 1494, et Élisabeth Ire fait fermer celui de Londres en 1598.
De l’autre côté de la Baltique, au XVIe siècle l’union du royaume de Pologne et du grand-duché de Lituanie s’affermit, et donne lieu à la création de la république des Deux Nations en 1569 (Res Publica Utriusque Nationis). Le traité politique de Lublin fonde alors la constitution d’une république aristocratique. Les administrations sont fédérées dans un État unique sous le commandement d’un monarque élu à vie par une Diète (Sejm) qui rassemble toutes les noblesses de Pologne et de Lituanie. Une puissance catholique souveraine considérable vient de se constituer à l’est de l’Europe, face à l’empire de la Russie [note 19 — La république des Deux Nations durera jusqu’en 1795.].
En 1604, la Ligue hanséatique ne compte plus que 14 villes. Toutefois, en 1614 est néanmoins publiée « L’ordonnance navale sur le droit maritime des honorables villes hanséatiques » Mais là encore, les monarques voient ça d’un mauvais œil.
En 1618 se déclenche la guerre de Trente Ans. Elle va saigner à blanc les villes du centre de l’Europe. Et sous le coup des guerres de Religion qui le mettent à feu et à sang, le Saint-Empire romain germanique va se disloquer.
Et pourtant, à l’issue de la guerre de Trente Ans, les traités de Westphalie de 1648 déçoivent les espoirs d’autonomie des villes hanséatiques, car ils confirment la prééminence des souverainetés étatiques.
Et finalement, c’est à Lübeck qu’est tenue la dernière Diète hanséatique, en 1669. Cela dit, même si les ligues hanséatiques persistent un temps [note 20 — Encore aujourd’hui : LuftHansa !], l’ère des rivalités entre les grandes compagnies maritimes hollandaises et britanniques pour la suprématie océanique s’ouvre au tournant du XVIIe siècle, ce qui va considérablement assagir l’influence de la Hanse sur la conduite des affaires en Europe.