Tribus et centres de contrôles mégalithiques
« La main forme avec la parole le trait essentiel de l’homme. »
Martin Heidegger, Parménide
« Ainsi c’est la vertu du verbe qui perpétue le mouvement de la Grande Dette
dont Rabelais, en une métaphore célèbre [« l’estomac et les pieds »],
élargit jusqu’aux astres l’économie. »
Jacques Lacan
Dans le bassin mésopotamien, sur les restes de l’Empire akkadien, la dernière dynastie sumérienne (dite « Ur III ») atteint aux alentours de - 2000 des degrés de prospérité et de sophistication culturelle jamais vus. Ur, Uruk, Eridu et Larsa sont reliés par un vaste et dense réseau de canaux et canalisations qui s’étendent sur des dizaines de kilomètres. L’Empire néo-sumérien développe, sur la base d’un archipel de cités reliées par une vaste batellerie fluviale, un immense État centralisé qui met au point un ensemble de méthodes de contrôles des sujets, un système fiscal, et de distributions des richesses et des corvées, le tout entièrement documenté par des tablettes d’argiles administratives (des livres de comptes rédigées en écriture cunéiforme). On y notait qui faisait quoi et qui avait donc droit à quoi. Le personnage central y est le « roi-prêtre ». Et dans ce cadre, l’ironie de l’histoire a voulu que la plus ancienne trace écrite d’un zéro y soit une case vide devant la rétribution d’un travailleur « enfui » …
Dans ce système, l’un des moyens principaux de contrôle social des sujets est justement un petit instrument de compte. À partir de la civilisation sumérienne, dans l’époque paléo-babylonienne (- 2000 à - 1600) l’utilisation du jeton d’argile se généralise : les calculi. Il s’agit d’un instrument monétaire de gestion administrative des activités et des transactions. Les calculi servent à réaliser concrètement les opérations de calcul pendant les transactions économiques (sur une table, un « comptoir » permet de disposer les jetons aux yeux de tous, et de faire différentes opérations : des mises en rapports de prix nominaux, des multiplications de prix par des quantités, etc. ). Les calculi pouvaient aussi circuler en tant qu’ils matérialisaient des unités de compte de valeur (ils pouvaient être délivrés par le temple comme quittance de sacrifice effectué ; ou placés dans une jarre scellée [note 1 — Plusieurs exemplaires de bulles-enveloppes et de sceau cylindres ont été retrouvés sur les sites archéologiques sumériens de cette époque.], ils permettaient d’authentifier une décision quantitative, un ordre de paiement porté à un scribe par exemple). Les calculi pouvait aussi servir dans des transactions politiques (tirage au sort, ou vote, ou contribution à un pot au sein d’un conseil de village, etc. ). Le calculus est en quelque sorte un instrument de contrôle microlithique.
L’astronome est le gardien du temps, il est celui capable de prévoir à long terme la position des astres dans le ciel. Cela dit, sa divination impliquait l’usage d’un instrument ésotérique : le gnomon. C’est un bâton sacré d’environ 2 mètres qui, planté dans le sol sous le soleil, permet la mesure de la longueur d’ombre. Au fil de la journée, l’extrémité de l’ombre esquisse le parcours d’une hyperbole. De sorte que le point de la plus courte ombre journalière est pile dans l’axe nord-sud. Avec cela, la longueur la plus courte de l’année est au solstice d’été, la plus longue au solstice d’hiver, et les équinoxes de printemps et d’automne montrent une journée de longueur exactement égale.
Cela permet un découpage de l’année en 4 saisons compartimentées : printemps, été, automne, hiver. L’année est divisée en 12 mois de 30 jours. Chaque lunaison de 30 jours est divisée en quartiers, ce qui permet de définir une semaine de 7 jours ; chacun attribué à un astre : le Soleil (dimanche), la Lune (lundi), Mars (mardi), Mercure (mercredi), Jupiter (jeudi), Venus (vendredi), et Saturne (samedi).
Un travail d’observation et de calcul astronomique élaboré permet la production d’éphémérides. Des présages relatifs aux mouvements des astres sont gravés sur des tablettes par les prêtres. Par la prévision – la divination – des saisons, des périodes de pluies et de sécheresses, tout cela permet l’organisation et la planification des activités sous l’autorité du souverain. Et pour la discipline du travail, l’application du système sexagésimal permet la subdivision du temps journalier en deux fois 12 heures, et l’heure (kaspu) en 60 minutes (gesh). Les paléo-babyloniens sont ainsi les premiers à véritablement se soucier de la fabrication sociale de la mesure du temps. Ils ont laissé les plus anciennes traces écrites de calculs mathématiques de la mesure du temps.
Le temps et l’espace sont socialisés, centralisés, et fermement contrôlés. Le Temple d’une part et le Palais d’autre part s’érigent en instances distinctes mais sont reliés dans un circuit fermé. De là se creuse un schisme dans les pratiques d’écriture archaïques : entre le récit littéraire historique et mythologique mettant en scène la gloire du souverain d’une part et le calcul réel et ses pratiques concrètes d’autre part. Reste que dans cette urbanité archaïque, la prose tatillonne du quotidien, reflétée dans le récit épique des sentences divines, fait un monde en soi comme un effet bulle. C’est nécessaire au fonctionnement de la cité-État quand la fonction d’unité de compte monétaire est parfaitement séparée de la fonction de réserve de valeur. Quand le support monétaire n’a pas de valeur intrinsèque, son usage lui en invente une de toutes pièces. Ainsi, la fonction représentative de la valeur, non pas de l’unité sigle mais de l’unité calculus, symbolise la valeur même de la coordination fiable des activités, et revêt par là même une valeur intrinsèque. Ces objets étaient précisément l’objet de toutes les attentions.
Bien loin de là, sur les territoires de la façade atlantique, une culture mégalithique s’élève à partir du Ve millénaire avant notre ère. De prime abord on ne sait que très peu de choses sur ces installations. C’est qu’au troisième millénaire avant notre ère, l’Europe du nord n’est encore guère parcourue que par quelques tribus nomades d’explorateurs [note 2 — Quelques rares villages existent çà et là depuis des milliers d’années, mais on n’en sait pas grand-chose.]. Mais enfin, des villages apparaissent et des ethnies se font jour.
Du côté des civilisations paléo-celtiques, l’évènement archéologique majeur c’est Stonehenge : sa construction aurait commencé dans le Néolithique nordique tardif, dit « mégalithique », environ 2500 ans avant notre ère [note 3 — C’est exactement à cette époque également qu’est construit plus au nord le fameux Cercle de Brodgar dans les îles écossaises des Orcades, érigeant 60 pierres levées de plusieurs tonnes chacune sur un cercle quasi parfait de 100 mètres de diamètre (en fait, à partir de 3300 avant notre ère, plusieurs cercles de pierres sont érigés en Britannie).]. C’est à l’époque un site funéraire qui reçoit les cendres de défunts dans des petits fossés creusés alentour d’un cercle de pierres entouré d’un grand fossé. En - 2000 environ, apparaît une « avenue » de 12 mètres de large qui relie la rivière Avon jusqu’au site. Il se compose alors d’un cercle de 80 pierres bleues (dolérites) de 2 mètres de haut orienté vers le soleil levant du solstice d’été.
À cette époque d’apparition des chefs de guerre, au début du deuxième millénaire avant notre ère, la population d’Europe double en quelques siècles, on l’estime à environ 12 millions d’individus. Aussi trouve-t-on un peu partout ce genre de sites dans les îles britanniques, en Bretagne, en France et en Allemagne.
Non loin à 3 kilomètres de Stonehenge se trouvait le village de Durrington Walls, le plus grand site néolithique de Grande-Bretagne. Plusieurs milliers d’habitants pouvaient y loger lors de grandes affluences. Le site est cerclé d’un talus de 30 mètres derrière un fossé de 5 mètres en guise d’enceinte (henge). Et au sud sur la place à l’entrée du site, vers - 2500 est apparu un gigantesque cercle de bois (woodhenge) qui se donnait comme site de réunion des vivants. De là, une route pavée conduisait à la rivière Avon.
C’est seulement plusieurs siècles plus tard, au milieu du IIe millénaire avant notre ère, qu’est érigé à Stonehenge le cercle complet des 30 monolithes de grès sarsen surmontés de 30 linteaux sur 33 mètres de diamètre (cromlech [note 4 — « Cercle de pierres levées » en vieux gallois.]) ; avec au centre les cinq trilithes en forme de portiques gigantesques de plus de 6 mètres de haut orientés vers le coucher du soleil au solstice d’hiver. Le monument devient extraordinairement massif.
Aujourd’hui encore, aux yeux des spécialistes, la fonction du site au moment de l’érection des mégalithes reste incertaine. L’archaïque fonction de funérarium – manifestement délaissée à ce moment-là –, confère assurément néanmoins au site le caractère sacré d’une terre des ancêtres. Mais enfin, dans cet espace d’interprétations possibles, l’application d’une réflexion sur la raison d’État nous mène à suggérer une hypothèse : le site est à la fois un bâtiment diplomatique « inter-tribal » et une horloge, un point de convergence et de rencontres, un marché-calendrier monumental. Les chefs des clans et des tribus du Néolithique pouvaient s’y retrouver périodiquement pour régler leurs comptes et honorer leurs promesses et leurs engagements dans les délais impartis, aux yeux de tous, et sous l’égide du tempo divin ci authentifié par le soleil, à sa place prévue aux solstices, au jour près, à l’heure dite, en ce lieu-là, point d’ancrage invariable et sacré, tenu entre les portiques ancestraux [note 5 — Le repère de passage d’un jour à l’autre est une notion arbitraire qui peut varier d’une civilisation à une autre : au lever du soleil (mésopotamiens et égyptiens), au coucher du soleil (hébreux), de midi à midi ou de minuit à minuit (romains).]. Les livraisons et les paiements entre tribus nomades pouvaient être ainsi effectués dans les délais, les paroles étaient tenues, de nouvelles promesses pouvaient y être faites, et les guerres pouvaient y être collectivement conjurées ou décidées, plutôt que subies. Au-delà de l’organisation communautaire familiale/tribale/clanique, la société tout entière s’y découvrait une nouvelle puissance, une nouvelle ressource, pourtant invisible : celle générée par la coordination, la synchronicité des activités. Puissance à la fois colossale et invisible dont la présence est symbolisée par les mégalithes eux-mêmes…
Autre fait notable : dans l’Égypte néolithique du Ve millénaire avant notre ère, à l’époque du « Sahara vert », à Nabta Playa dans la haute Égypte, les tribus pastorales ont érigé des cercles mégalithiques du même genre sur près de 26 km2 dans le désert de Nubie dans le sud de l’Égypte. Eux aussi font partie de la collection géographiquement disparate des sites de monuments mégalithiques circulaires à orientation astronomique. On y a découvert récemment à proximité des silos souterrains de céréales et des sépultures de bovins.
Ce qu’il y a d’étonnant, c’est la présence de lignes de mégalithes qui pointent vers le nord. Le site permet de révéler les solstices d’été et de prévoir le déclenchement des pluies d’été. Mais ce site est moins étonnant que Göbekli Tepe. Car les poteries nubiennes retrouvées sur le site de Nabta Playa sont d’une remarquable qualité. Ce qui peut laisser augurer de la présence d’arts de la forge qui permettent des outils qui expliquent raisonnablement les techniques d’érection de mégalithes de plusieurs tonnes. D’autant que les bovins semblaient occuper une place centrale dans le Néolithique égyptien du Ve millénaire avant notre ère.
Cela dit, au tournant du IVe millénaire, le Sahara enclenche son aridification, les bovins se raréfient et tous les systèmes sociaux pré-pharaoniques de ces civilisations égyptiennes perdues volent en éclats. Nous n’en savons que très peu de choses aujourd’hui. Mais certains archéologues tiennent ces sites circulaires pour des prototypes d’églises.
Dans le bassin mésopotamien, les fonctions assumées par ce genre de sites mégalithiques seraient distribuées sur trois bâtiments distincts : le Palais, le Temple, et l’Hôtel de Ville. Le Palais et le Temple puisqu’ils sont le lieu du siège des deux pôles du sujet souverain entre lesquels se situe la machine de guerre : le roi maître de la force qui capture, et le prêtre maître des signes qui lient et relient. Mais pour le troisième pôle, l’Hôtel de Ville – siège de l’administration municipale, place des commerces des biens et services, des commerces matrimoniaux et des commerces d’idées, lieu de siège du patriarche commerçant – eh bien, au point où nous en sommes de la haute Antiquité, cet archétype de bâtiment public n’est apparu que sous la forme de la simple place publique. Pour qu’il prenne une forme monumentale fonctionnelle et expressive, il faudra attendre la civilisation assyrienne et ses marchés circulaires [note 6 — Cf. Chapitre 2.].
Disons pour l’instant que cette architecture circulaire crée un milieu. En différence d’avec une architecture monumentale verticale qui suggère une hiérarchie et une centralisation du pouvoir. Cette architecture circulaire de l’espace où se rangent les corps suggère une isonomie des paroles, une égalité des membres au milieu desquels se trouve, aux yeux de tous, l’objet des transactions : butin à répartir, marchandise mise aux enchères, promesse à tenir, discours à juger, etc.
Lié à ce type d’architectures de places publiques, isonomiques, pré-étatiques, et sans systèmes d’écritures communes, l’usage du bâton de comptage permet de graver la mémoire de quantités. En fait, de manière générale depuis le Paléolithique, dans les civilisations pastorales, le bâton d’un pasteur l’identifie, et peut être donné en gage, en caution de résolution ultérieure d’une promesse.
Ou encore, les bâtons de comptages simples pouvaient être coupés en deux comme des tessères [note 7 — Petits morceaux de poteries qu’on brise par moitié (l’une étant confiée au messager, et l’autre au récepteur) afin d’authentifier le porteur d’un message.]. Cela permettait d’abord de mémoriser des unités de dettes par le nombre d’encoches gravées sur le bâton. Et ensuite ça permettait d’authentifier le porteur, et l’ayant droit, par la réunion des deux moitiés du bâton qui avaient été fendues dans la longueur, et emportés par chacune des parties de la transaction pour en garder mémoire jusqu’à sa résolution [note 8 — En latin, il y a déjà proximité des termes tessera et talea (pieu, pied, solive), qui serait lui-même apparenté à talio (vengeance), et au grec tâlea (bouture) et talis (fiancée), d’où est sorti, par talis (tel) et son dérivatif qualis, le terme latin qualitas (qualité).].
L’origine de l’usage des bâtons de comptage se perd dans les méandres de la préhistoire [note 9 — Le plus ancien bâton de comptage connu date de plus de 40 000 ans avant notre ère : c’est un os gravé retrouvé sur les flancs du mont Lebombo en Afrique du Sud.] ; mais son usage s’est répandu partout et à toutes les époques, et on en trouve encore des échos aujourd’hui. Outil pastoral, bâton de soutien, bâton de commandement : sceptre.
Pour un illettré, en faisant simplement glisser le doigt le long des encoches, il permet de vérifier qu’un troupeau est au complet, qu’un nombre donné de jours est écoulé, qu’une prière a été répétée comme il fallait, etc.
Les Perses l’utilisèrent beaucoup sous forme de cordelettes nouées. Et il était très répandu dans l’Europe moyenâgeuse illettrée et démonétisée : on l’appelait bâton de taille (tally stick). D’ailleurs, le mot « taille » servait ainsi plus généralement à désigner la redevance qu’un vassal devait à son seigneur.
Le fournisseur de marchandises s’en servait pour authentifier la série de livraisons et donc la preuve de la créance. Ainsi, chez le boulanger, on pouvait prendre le pain « à la taille » d’où l’expression « commerce de détail ». La contretaille (encore appelée « échantillon ») pouvait être conservée par l’acheteur. Les cours de justice médiévales l’acceptaient largement comme preuve d’une transaction, et même encore dans des tribunaux de commerce au XIXe siècle [note 10 — Pour l’anecdote, au XVIIe siècle, les tallies royaux étaient utilisés pour la collecte des taxes et, enregistrant les dettes de la Couronne d’Angleterre, certains furent versés (littéralement déposés) par des créanciers de la Couronne au capital fondateur de la Banque d’Angleterre. Ils y sont toujours.].
Au passage, la considération de cet instrument de commerce qu’est le bâton de taille montre que le troc généralisé, eh bien à travers l’histoire ça n’a jamais vraiment eu lieu. Le troc n’a jamais posé de problèmes d’efficacité des transactions qui aurait donné lieu au besoin de créer de la monnaie. Et pourtant, on croit encore aujourd’hui largement qu’au départ il y avait le troc, mais c’était compliqué alors on aurait inventé la monnaie : les pièces d’or, et puis plus tard seraient apparus le crédit et la banque. Mais non. C’est un mythe [note 11 — Voir notamment à ce propos les travaux de Jean-Michel Servet.]. Pour les petites dettes particulières, on utilisait spontanément à peu près partout le bâton de comptage, dont le support matériel (en bois ou en os) n’avait pas de valeur intrinsèque particulière.
Mais alors, quand et comment sont apparues ces mythologies monétaires du troc primitif et de l’or civilisé ?
Troc est un mot péjoratif et encore inusité au début du XVIIIe siècle. De l’indo-européen terek (tordre), il vient en français « troc » et « truquer », et barter en anglais qui, de retour en français donne « baratin » et « baraterie » (faire volontairement couler un bateau assuré pour faire payer au prix fort la cargaison soi-disant perdue à celui qui assumait le risque du péril en mer).
En fait, le mythe du troc primitif apparaît d’abord dans le Deuxième traité du gouvernement civil de John Locke (1690) ; afin de réfléchir en principes de nature les fondements de la propriété privée. La monnaie s’y invente spontanément pour sa fonction de réserve de valeur. Dans ce cadre, la nature incorruptible et l’apparence brillante de l’or en font le véhicule idéal du pouvoir de commander le travail à travers le temps. L’idée semble intuitive et elle est largement tenue pour vraie par tous en Occident ; mais au vu des connaissances archéologiques que nous avons aujourd’hui, nous savons qu’elle est fausse.
L’inspiration est classique, elle vient d’Aristote. À la suite, au tournant du XVIIIe siècle, de nombreux auteurs viennent participer à forger la mythologie classique du troc primitif et de l’invention de la monnaie pour rendre les échanges plus efficaces : Anne Robert Turgot en France, Adam Smith et James Steuart au Royaume-Uni, Cesare Beccaria en Italie. À partir de là, copie, reprises, multiplications, diffusions, et hégémonie d’une croyance fausse sous prétexte qu’elle est utile. Bien qu’incohérente, il s’agirait d’une croyance responsable par rapport au fonctionnement de l’État. Elle participe à sa puissance. Il faut utiliser la monnaie parce qu’elle est un moyen efficace de réaliser les échanges. Le sens de la responsabilité individuelle est incidemment invoqué. Cette mythologie du troc primitif vient ainsi prendre place au cœur de la raison d’État.
À partir de la généralisation de cette mythologie du troc, le mot « client » perd son sens juridique romain [note 12 — Voir : Chapitre 4. « L’état civil romain ».], et prend le sens commercial qu’on lui connaît aujourd’hui (même si on attend toujours de lui confiance et fidélité). Il s’agit de fonder une vision de la relation égalitaire sur la « place de marché », où il y a potentiellement substituabilité parfaite des sujets « partenaires de l’échange ». Les statuts sont en principe neutres sur l’échange. Pas de dettes, pas d’obligations, ni avant, ni après l’échange.
Ce mythe participe à mettre en évidence une valeur substantive (travail) derrière les prix, comme une nature derrière le politique. Ce qui fonde une vision dichotomique de l’économique, plaçant l’essence du réel derrière l’apparence du nominal : derrière le nominal polémique des termes de la négociation, il y a la réalité des nécessités du pouvoir.
Ce qu’on peut dire plus rigoureusement aujourd’hui c’est que le comportement du producteur est déterminé par la rareté du temps de travail et celui du consommateur par la rareté du temps de satisfaction utile. Pour autant, la théorie de la valeur économique n’est pas bouclée. Car il reste que, côté producteur, l’égalité statutaire présupposée a priori du temps de peine humaine se heurte à la hiérarchie des rémunérations qui fait de cette égalité une chimère derrière laquelle courent pourtant les tentatives d’explication en termes de différentiels de productivité, mais sans jamais y parvenir [note 13 — Par exemple, les métiers du soin (care) restent relégués socialement.]. Et puis, il reste aussi que, côté consommateur, les théories de la valeur utilité ignorent avec entêtement les logiques mimétiques des désirs, par faute d’être incapables de les intégrer dans leur individualisme méthodologique (nous reviendrons là-dessus plus en détail par la suite).
Ce qui reste à considérer sérieusement concernant les origines historiques réelles de la monnaie, c’est que l’or monnayé n’a de valeur que dans la mesure où l’on croit qu’il permet de commander le travail. Et donc derrière, l’important c’est la question de la croyance, de la dette, de la confiance, du crédit, de la parole donnée, de la promesse, et le problème de sa valeur de vérité… et puis, derrière il y a le problème de la cohérence des choses. Tous ces problèmes sont en fait inhérents aux fonctionnements des systèmes de transactions depuis le haut Néolithique.
Bref, avant d’aller plus loin dans l’histoire du rapport entre monnaie et raison d’État – autrement dit dans l’histoire des rapports entre la modalité centrale du parler vrai et la réflexion de soi sur soi du sujet souverain –, pour y voir clair, il faut d’abord focaliser sur la logique de la transaction et ses implications.