Les cités-États sumériennes et l’Empire akkadien
« On lie les bœufs par les cornes, et les hommes par la parole. »
Antique adage romain
Au fil des siècles, la maîtrise du feu dans les fours se développe. De là, les innovations majeures s’enchaînent : forge du cuivre, clous, roue, navigation côtière, écriture… et le pain produit en séries. Ainsi, les civilisations de l’ère du cuivre qui initient l’irrigation de la culture des céréales dans le bassin mésopotamien, du dixième au quatrième millénaire avant notre ère, donnent lieu à la naissance des premières cités-États.
Une phase climatique de désertification des savanes semble expliquer les agglomérations des tribus pastorales nomades de cette époque dans des villes greniers (en Mésopotamie comme en Égypte [note 1 — Il y a 8 000 ans, le Sahara était encore une vaste savane fertile parsemée de lacs. Et c’est l’aridification qui s’enclenche alors qui force la sédentarisation sur les berges des fleuves.], mais rien d’autre de cet ordre ne se passe nulle part ailleurs dans le monde). À partir de là, 99 % de la population travaille à la production agricole.
Déjà au VIIe millénaire avant notre ère, l’usage des sceaux personnalisés – et de sceaux-cylindres – marqueurs tampons (appliqués sur des plaquettes d’argiles ou en teinture), est largement répandue dans tout le bassin mésopotamien, afin de sceller les couvercles des récipients. Ces clés/signatures permettent à un corps individuel – ou collectif – d’authentifier l’autorité, la propriété, les transactions, etc.
Durant la période Obeïd, les sceaux représentent des bergers et des personnages domptant des animaux. Après, à partir de la période sumérienne, certains de ces sceaux exhibent des scènes de guerre comme des captures d’esclaves.
D’autres techniques d’authentifications des transactions étaient en cours aussi. On a retrouvé des petits jetons de pierre gravés, enfermés dans une boule d’argile scellée et authentifiée avec un sceau cylindre. C’est ce qu’on appelle une « bulle-enveloppe ». Le fonctionnement de cet intermédiaire des échanges est ingénieux. Si l’autorité prête ou confie pour un temps une certaine quantité de bêtes ou de marchandises à quelqu’un, on peut s’assurer qu’à l’issue d’une période donnée, la même quantité soit rendue, en cassant la boule pour vérifier la quantité de jetons à l’intérieur. La transaction est alors close [note 2 — Il faut imaginer les usages ultérieurs qu’un tel dispositif de contrôle suggère : un homme se présente à une table, porteur d’une tablette comportant des comptes et des informations qui identifient sa personne ses droits et ses devoirs, mais qu’il ne sait pas lire. C’est, à proprement parler, porter une étiquette collée dans le dos.].
L’usage de l’araire tracté par des bœufs se généralise pour la culture des terres. Les technologies de canalisation de l’eau permettent d’irriguer les plaines et de stabiliser les approvisionnements par-delà les crues des fleuves. Et le stockage des surplus implique des instances et des procédures de collecte et de redistribution. Sur les bases du patriarcat pastoral, un nouveau type d’organisation politique hiérarchique urbain et centralisé va voir le jour : l’État.
Ainsi, c’est dans le pays de Sumer bordant la mer à l’embouchure des deux grands fleuves mésopotamiens qu’est fondée, à la fin du quatrième millénaire avant notre ère, la première cité-État : Uruk [note 3 — D’où vient le nom actuel du pays : l’Irak.] (aux environs de - 3700). Un pouvoir central détenant un droit sur la terre s’attire à lui une population qui ne vit plus de la campagne, mais qui va s’employer à satisfaire ses demandes (artisanat, administration, courtisanerie… ).
Les fondations archéologiques de Uruk sont uniques : elles exhibent en effet que, dès sa fondation, il y a eu une urbanisation planifiée et quadrillée (alors que pour d’autres fondations de villes plus petites, leurs naissances ont procédé d’une agrégation désordonnée sur la base d’un village, au mieux centré autour d’un bâtiment collectif (un temple), qui faisait office de centre des interactions).
Uruk compte déjà plus de 20 000 habitants au milieu du IVe millénaire avant notre ère. La cité s’étend sur une superficie de plus de 250 hectares. C’est, de très loin, la plus grande agglomération humaine au monde à cette époque [note 4 — Cela dit, du VIe au IIIe millénaire avant notre ère sur le territoire de l’actuelle Ukraine, la culture semi-nomade de Cucuteni-Trypillia a laissé des traces archéologiques qui exhibent des agglomérations urbaines de maisons en terre battue qui pouvaient abriter plus de 10 000 habitants sur près de 400 hectares (à Talianki par exemple). Ces agglomérations ne comportent ni temple ni palais, ce qui laisse augurer d’une structure sociale égalitaire entre les maisons. Mais on en sait pas beaucoup plus.]. Et en à peine quelques siècles, la taille de la ville va être encore multipliée par quatre. La cité étend une influence culturelle considérable sur tout le bassin mésopotamien.
La cité de Uruk comportait deux temples principaux. Dans la civilisation sumérienne, le temple est une « institution totale » (ziggurat : « construction élevée »), comprenant des espaces dédiés aux dieux, des cours pour les assemblées communautaires, des greniers, des entrepôts de marchandises, des salles d’archives et des ateliers d’artisans. Des productions en séries, de poteries, de textiles et d’objets forgés y sont organisées à des échelles massives tout à fait inédites jusque-là.
À Uruk se posent les premières fondations de la civilisation urbaine. Ainsi, aujourd’hui beaucoup d’historiens considèrent le temple rouge de Uruk sur le site de Eanna (la « cité temple ») [note 5 — Le temple du ciel, dédié à la déesse Inanna.] comme étant le plus ancien édifice bancaire connu (bâti entre - 3400 et - 3200). Le centre de la capitale pour sa part comporte plusieurs quartiers spécialisés et des places de marchés, centrés autour d’un édifice religieux monumental : le temple blanc sur le site de Kullab (dédié au dieu An : on estime que sa construction a réclamé le travail de 15 000 hommes pendant au moins 5 ans).
Uruk mène une activité de guerre systématique avec les agglomérations voisines de la région. Par exemple, à Tell Hamoukar plus au nord, le village est incendié, rasé, et sur le site est construit une cité, calquée sur le modèle de Uruk.
Le « prêtre-roi » de Uruk (le « En » : souverain) entretien une logique de tribut avec les autres cités sumériennes alentour. Le tribut est l’acte fiscal archaïque. Il résulte de la capitulation. Il est la manifestation même du pouvoir du chef : ce dispositif consiste à faire en sorte que le vaincu finance lui-même les infrastructures de son assujettissement. Le vainqueur retient sa main armée, il autorise le vaincu à vivre, cependant que par ce conditionnement, le chef s’assure ainsi de l’adéquation de la volonté du vaincu à ses objectifs. Cette logique fiscale archaïque est une condition de possibilité de l’intensification de la souveraineté et du développement de l’État [note 6 — En sumérien, la libération de la dette se dit amargi : « retour à la mère ».].
Ainsi, le pouvoir se centralise de plus en plus au sommet de la hiérarchie des officiers du temple, d’où se distinguent des élites aristocratiques liées à ce pouvoir central. L’organisation lignagère patriarcale fonde les hiérarchies. La circulation des femmes entre les groupes sociaux dans le jeu du mariage permet l’extension des logiques d’alliances selon la fameuse formule de la prise d’otages pour garantir l’échange (« taking hostages to support exchange » comme disent les spécialistes).
La civilisation sumérienne se pense elle-même comme une civilisation urbanisée : les hommes s’y élèvent au statut « civilisé » par la consommation du pain et de la bière, le port de l’habit, de la barbe rasée et parfumée, l’usage de la prostitution sacrée, et la pratique de l’adoption. Sur cette base s’organise progressivement non pas un Empire, mais plutôt un réseau archipel de cités fluviales liées par une culture homogène.
L’intensification de l’usage de biens de production comme le bœuf, l’araire et les outils métalliques, décuple la productivité agricole, et va aller de pair avec le développement d’une division sociale du travail entre classes dirigeantes de propriétaires terriens établis, artisans travailleurs du temple, commerçants semi-nomades, populations agraires nouvelles venues, et esclaves pris en tribut aux cités vaincues. Des unités standardisées de rations (d’orge, d’huile et de tissus) rémunèrent les travailleurs du temple, leur assurant un revenu stable.
Par ailleurs, la technologie des murailles en briques de terre cuite a un effet au long cours en temps de paix. En effet, derrière leurs protections, des spécialisations – c’est-à-dire des dépendances à la sécurité – peuvent se développer : forgerons, orfèvres, bouchers, boulangers, tisserands, brasseurs, tailleurs, cuisiniers, etc. Ils peuvent se consacrer pleinement à leurs tâches artisanales parce que d’autres sont occupés à produire la nourriture pour tous. La citoyenneté commence à faire sens.
Les premiers systèmes de fermages s’établissent, et avec, les premiers systèmes de saisie. Et donc, sur le modèle du tribut, apparaissent les premiers systèmes extra-familiaux de dettes, c’est-à-dire les premiers systèmes d’obligations civiles entre les uns et les autres.
Toutefois, si dans les hiérarchies sociales les classes subcitoyennes sont porteuses de force de travail, elles sont aussi vecteurs de forces de nomadisation. Alors pour les encadrer, la réaction des forces de stabilisation secrétées par l’attribution de positions dans le système d’approvisionnement se fait à la mesure de la puissance de l’État.
D’une extension nouvelle de la technique des sceaux, des tablettes d’argile imprimées font leur apparition dans le cadre d’un système centralisé de registres des transactions. Des comptes de flux et de réserves de céréales (principalement de l’orge) sont inscrits pour enregistrement sur des tablettes, qui constituent ainsi les plus anciennes traces d’écriture connue (- 3300) [note 7 — Les premières traces d’écriture chinoise, sur des carapaces de tortue, remontent seulement au deuxième millénaire avant notre ère et n’avaient pas une fonction administrative mais divinatoire.].
À partir de là, il y a manifestement prise de conscience de toute l’importance de fonder la crédibilité du souverain non seulement en administration mais aussi en religion, pour stabiliser la temporalité et consolider l’étendue des systèmes d’obligations. Les deux bâtiments principaux de chaque cité-État deviennent : le palais d’une part, où trône le roi magico-religieux, et le temple d’autre part, qui fonde sa légitimité sur l’autel. Là, le bœuf y symbolise puissance et virilité.
Les Sumériens aiment à penser qu’ils ont sept cités principales, et à leurs têtes, sept sages. Mais enfin, les hiérarchies sociales et les interactions statutaires se maintiennent grâce à la remise de l’organisation de l’espace et du temps entre les mains exclusives du souverain divin, à la fois chef de l’administration militaire (qui énonce combien il faut payer et à qui), et chef de l’administration religieuse (qui énonce pourquoi et quand il faut payer).
Un calendrier est imposé, basé sur les cycles de la lune. Considérant que la durée d’une lunaison fait 30 jours, cela permet aux prêtres de définir une division mensuelle des échéances sur 12 mois d’une année lunaire de 360 jours.
À l’âge du bronze, alors que les grandes civilisations de l’écriture prennent leur essor, l’étain était un métal précieux au même titre que l’or qui commence à s’imposer comme symbole de statut [note 8 — Les plus anciens objets en or connus remontent à 40 000 ans avant notre ère. Mais ils restent extrêmement rares jusque-là. Ils ne sont donc pas du tout monnayés.]. C’est étonnant de prime abord : le métal qui circulait comme office monétaire dans les premiers âges des civilisations mésopotamiennes durant l’âge du bronze (du XXXe au XIIe siècle avant notre ère) c’était l’étain.
Bien que la cassitérite la plus pure se présente sous forme de pépites bi pyramides fascinantes, on ne songeait pas encore à en faire des pièces. Par contre l’étain servait à valoriser le cuivre, et se trouvait donc être un métal précieux parce qu’il était nécessaire pour fabriquer des armes en bronze [note 9 — L’alliage se compose en moyenne de 1 mesure d’étain pour 10 de cuivre. Les mines de cuivre se trouvent partout en relative abondance.]. Ainsi le bronze est l’élément principal de la machine de guerre du sujet souverain à cet âge [note 10 — Cela dit, ce ne sera que 2 000 ans plus tard, à l’arrivée de l’ère du fer, à partir du XIIe siècle avant notre ère, que les armes en bronze auront finalement balayé toutes les civilisations de l’ère du cuivre.].
Aux alentours du XXIVe siècle avant notre ère, l’urbanisation s’intensifie et les premiers empires de l’histoire – ceux de Sumer puis de Akkad –, se forgent au-dessus du disparate des cités-États du bassin mésopotamien. A ce moment-là on y compte au total environ 2 millions d’individus.
L’Empire akkadien fondé par Sargon, « Roi de Akkad, de Sumer, et de l’Univers » (de - 2334 à - 2279) est de loin le plus vaste et le plus puissant au monde à l’époque ; il se dote de la première armée régulière permanente de l’histoire. Les troupes sont fidélisées par la promesse de terres.
L’ère des guerriers est ouverte. Un nouveau type de culte du corps se développe.
L’asservissement à l’esclavage était la plupart du temps le produit du droit de la guerre. Les prises d’esclaves ne constituaient pas pour autant le butin principal. À partir de l’Empire akkadien, un général d’armée qui prend possession d’un territoire prend en priorité possession – par le droit de la force – des mines de métaux et particulièrement des métaux liés à la machine de guerre : l’étain, le cuivre, l’argent, l’or [note 11 — Les plus anciens artefacts forgés d’or mis à jour par les archéologues remontent à environ 4 500 ans avant notre ère sur le site funéraire de Varna sur les rives de la mer Noire dans l’actuelle Bulgarie. Ce sont des objets d’apparat : bracelets, colliers, ceintures.], et bientôt le fer. La forge de guerre est entre les mains du roi, et la forge de prestige est mise au service de la grâce religieuse du souverain.
La dynastie prospère, et centralise tous les pouvoirs vers son palais d’Akkad au côté du Temple de la déesse Ishtar. Elle parvient ainsi à maintenir son hégémonie par népotisme pendant deux siècles. La fidélité des gouverneurs (Ensi) est assurée par le lien du sang et par le fonctionnement d’une administration royale qui utilise efficacement la communication par bulles-enveloppes. Et puis, les filles de la famille royale assurent les fonctions de grandes prêtresses.
L’Empire akkadien laisse une empreinte culturelle durable sur toute la Mésopotamie et même au-delà. La langue et les unités de mesures impériales sont normalisées dans toute la région.
Les premières routes de commerce maritime au long cours apparaissent. Le commerce des métaux en est le prétexte : soit en rejoignant l’Égypte vers le couchant où la construction des pyramides a lieu sur le plateau de Gizeh, soit en allant vers le levant, suivant les routes des grands plateaux vers les mines d’étain du Badakhshan, ou encore en longeant les rives au-delà du royaume de l'Élam, vers l’océan Indien jusqu’au bassin de l’Indus.
C’est ainsi que, suivant les routes de l’encens, l’épopée de Gilgamesh (roi de Uruk vers - 2650) sera connue jusque dans le bassin de l’Indus (sa plus ancienne trace écrite a néanmoins été retrouvée dans les fouilles de la bibliothèque assyrienne de Ninive).
Cela dit, avec le délitement de l’hégémonie militaire akkadienne, de nombreuses périodes de troubles et de guerres surviennent au début du deuxième millénaire avant notre ère, et ces routes de commerce ne seront rouvertes que cinq siècles plus tard.