L’Égypte pharaonique à l’âge du bronze

« Le docteur Freud indique qu’il y a des raisons particulières dans notre subconscient qui expliquent que l'or satisfasse spécialement en nous de violents instincts et nous serve de symbole.

Les vertus magiques que dans l’antiquité lui conféra la prêtrise égyptienne,

le métal jaune ne les a jamais complètement perdues. »

John Maynard Keynes, « Auri Sacra Fames » (1930)

Les Égyptiens avaient un sens aigu de la dette et du devoir. Déjà à partir de la IVe dynastie, il était possible de mettre les momies de ses parents en gage lors de l’octroi d’un prêt. Pour autant, cette civilisation n’utilisait pas les pièces de monnaie. Un système comptable scriptural centralisé très sophistiqué organisait les transferts et répartitions de ressources entre diverses castes : famille royale, nobles, prêtres, scribes, commerçants, artisans, paysans.

L’allocation des ressources comprenait un prélèvement direct des paysans sur leur propre produit, puis l’essentiel de la récolte était administré. Mais encore, les produits pouvaient être portés à des marchands réunis sur des places de marché, et troqués contre des équivalents définis comme tels par les nomenclatures du souverain [note 1 — Aux époques les plus favorables aux paysans, pharaon ne prenait pour son compte que le 1/5e de la valeur de leur produit.].

Le pays est émaillé d’un réseau très dense de bâtiments d’archives et de bibliothèques, où une pléthorique administration royale se compose de scribes lettrés, qui lisent, écrivent et conservent des infinités de rouleaux de papyrus comptables à travers les siècles (cela dit, on estime qu’en moyenne selon les époques seulement guère plus de 5 % de la population savait lire).

Le roi Narmer fonde la première dynastie de pharaons (« la grande maison ») aux alentours de - 3150. À sa succession, son fils Hor-Aha (« Horus combattant ») fait édifier de murs blancs la capitale Memphis, comme siège d’une souveraineté unifiant la haute et la basse Égypte.

Progressivement à travers les siècles, pour constituer son contrôle sur le pays et subjuguer les habitants, le souverain construit une série de places fortes sur les rives du fleuve nourricier : le Nil. Le territoire sera ainsi subdivisé autour du fleuve en 42 districts appelés nomes. Ils seront dirigés localement par des hauts fonctionnaires (tjaty) et des gouverneurs (nomarques).

Les signes de la royauté de pharaon sont la couronne, la houlette et le fléau. L’authentification des documents utilisait un système de sceaux. Cela dit, les archives parlent d’achats de terres, de droits de corvée, mais pas d’esclaves (au contraire de ce qu’on trouve chez les Sumériens et de ce qu’on pourra trouver plus tard chez les Babyloniens, les Perses, les Grecs et les Romains).

Alors, comment les Égyptiens ont-ils été menés à construire les pyramides ? Pour le comprendre, il faut considérer d’abord que la religiosité mythologique égyptienne réclamait une présence monumentale pour imposer la stabilité de l’ordre, en fonction du ciel (maât). À cette fin, le calendrier religieux occupait une place tout à fait centrale dans cette civilisation.

Le dieu-fils tutélaire de l’Égypte, c’est Horus (né au 25 décembre). Il est la personnification de l’astre solaire. Partant de lui, dès le IIIe millénaire avant notre ère, comme les prêtres-géomètres égyptiens comprenaient le mouvement des ombres pour s’orienter, la méthode du gnomon (bâton planté dans le sol et dont on mesure la longueur d’ombre) était déjà largement répandue. Ainsi, aux alentours de - 2900, les astronomes égyptiens inventent le calendrier (nilotique) sur l’observation des cycles solaires. Ils en relient le fonctionnement avec la mesure des crues du Nil, annoncées par l’apparition annuelle de l’étoile Sirius (Sothis). Et les jours épagomènes qui s’ensuivent sont considérés comme moments sacrés – éternellement renouvelés – de naissance des grands dieux d’État [note 2 — 5 jours maléfiques pour les hommes parce qu’ils brouillaient la perfection divine de la récurrence annuelle du temps. Chacun était consacré à l’adoration d’un dieu majeur : jour 1 : Osiris, jour 2 : Horus, jour 3 : Seth, jour 4 : Isis, jour 5 : Nephtys.]. L’année agricole comporte ainsi trois saisons : la crue (akhet), la germination (peret), et les moissons (chemou). Au début, l’année agricole fait entre 350 et 380 jours, l’année lunaire fait 360 jours ; et puis au fil des siècles, à force de calculs astronomiques pour faire coïncider l’année agricole à l’année sothiaque, l’année calendaire y fait exactement 365 jours et un quart [note 3 — Le « divin » cycle sothiaque fait 1 461 années. Le calcul abouti sous Ptolémée III vers 230 av. J.C.].

Dans cette civilisation, la mesure du temps est d’emblée pleinement un instrument de pouvoir. En effet, le calendrier religieux faisait naître diverses obligations de corvées au fil des saisons (il faut remercier les dieux pour les crues du Nil et la fertilité de la terre) [note 4 — En quelque sorte c’est comme si le lundi par exemple était un jour dû à l’État.]. L’homme endetté était corvéable et prenait un statut particulier (« mrt » prononcé « méret »).

Et le coup de génie dans cette affaire, c’est que ces droits sur le travail d’autrui étaient contrôlés, stockés en bibliothèque, et surtout, ils étaient cumulables et transférables entre créanciers. Les monuments, les infrastructures et les armées étaient ainsi majoritairement levés par conscription. Une administration de police civile, liée soit au temple soit aux vizirs du roi (tjaty), se servait de traqueurs équipés de babouins pour retrouver les fugitifs irrespectueux de leur contrainte budgétaire.

Le cobra ne cligne pas des yeux… Il symbolise ainsi le regard du souverain auquel rien n’échappe. Même les prisonniers de guerre moissonnés par Pharaon et frappés de servitude étaient intégrés par ce système. Cela dit, la journée de travail n’excédait pas 8 heures et le calendrier comportait tout de même plus d’une centaine de jours non travaillés.

Les besoins administratifs poussent au développement de comptes et de mesures de l’espace pour inventaires. Les scribes égyptiens utilisent pour ce faire un système de numération décimal.

Pour la mesure de l’espace, les géomètres bâtisseurs utilisaient la coudée égyptienne, dite royale. C’est un étalon digital de mesure de l’espace, il se fonde sur les dimensions du corps humain. Il se décline en pieds, mains, palmes, paumes, pouces, doigts, et fait 0,5236 mètre.

Pour les allocations de ressources, les nombres rationnels, les fractions, permettent de prévoir et d’appliquer des divisions de quantités conformes à des principes de répartition édictés par le souverain. Ces nombres, représentant des parts [note 5 — I. e. : tout aussi bien des « prix ».], sont dénotés par le hiéroglyphe de l’œil d’Horus.

Dans les transactions, bien que la valeur s’évalue fondamentalement au poids d’or, selon les époques, l’unité de compte a pu être le « shât » d’or (anneau), le deben [note 6 — Le deben d’or vaut 12 shâts (de 7,5 g), le deben d’argent en vaut 6 ; le shât équivaut, en unité mésopotamienne, au shekel.], le sac de grain, la ration de pain [note 7 — « Senihou », étymologiquement dérivé de snh : « petit pain d’offrande ».], ou encore le senihou de cuivre [note 8 — Voir par exemple les travaux de Jérôme Maucourant.]. Cela dit, c’était des unités de poids étalon de mesure des valeurs qui permettaient des équivalences comptables mais pas des fongibilités réelles, dans la mesure où les métaux n’étaient pas monnayés. Autrement dit, les métaux ne servaient pas vraiment dans les échanges civils, ils ne servaient que de référentiel pour exprimer les prix. Les paysans égyptiens n’avaient que très exceptionnellement de l’or ou de l’argent entre les mains. Ces métaux précieux n’étaient pas monnayés à l’intérieur du royaume.

Certes Pharaon tirait d’énormes quantités d’or des mines de Nubie (le royaume de Koush : « pays de l’or ») en amont du Nil. La mine d’or y était un gouffre sec où l’on enfournait des hommes pour en tirer les larmes des dieux. De là, Pharaon se parait d’or pour montrer la puissance massive de sa parole et prouver son autorité souveraine.

Ainsi, il ne serait pas venu à l’esprit d’un égyptien d’échanger de l’or contre des denrées périssables, car l’or (nebou) était la chair sacrée des dieux à l’aune de laquelle toutes les autres substances s’évaluaient [note 9 — Certaines normes de la Haute Égypte interdisaient même de toucher l’or sous peine de mort. Seul le roi peut donner de l’or divin à qui bon lui semble pour le récompenser ; recevoir de l’or des mains du roi est une marque de noblesse, c’était être par là même invité à participer à la vie divine de Pharaon. Ainsi par exemple, un décret d’avertissement de Sethos Ier s’adresse aux équipes d’orpailleurs chargés de livrer l’or à son sanctuaire funéraire en ces termes : « Les dieux (ancêtres) n’aiment pas qu’on mésuse de leur être. Gardez-vous de les léser. […] La force du Roi, c’est la vérité. »].

Par exemple, les hommes nobles étaient tenus d’offrir de l’or à leur femme en signe d’attachement. Et il était d’usage de couvrir d’or le corps des nobles défunts pour signaler leur entrée dans le monde divin. Ainsi, les monuments pharaoniques étaient souvent recouverts ou sertis d’électrum, alliage d’or et d’argent. L’argent aussi était sacré, c’était la substance résiduelle sacrée des os divins (l’argent était cependant utilisé dans le commerce avec les marchands venus d’autres civilisations). Et puis le cuivre et le bronze étaient des ressources de puissance industrielle et militaire entre les mains exclusives de Pharaon.

Au milieu du XVIe siècle av. J.C., l’émergence de la XVIIIe dynastie pharaonique marque une nouvelle ère, qui met fin à deux siècles de domination de la civilisation commerçante Hyksôs [note 10 — Les Hyksôs sont un peuple de nomades conquérants aux origines inconnues, probablement venus des steppes d’Asie (« maîtres des terres étrangères » en égyptien). À partir du XVIIIe siècle avant notre ère, ils apportent en Égypte le cheval, le char de guerre, l’arc composite et le cimeterre (khépesh).] sur l’Égypte.

Les Hyksôs avaient, depuis la cité comptoir d’Avaris, établi ensuite leur capitale à Memphis [note 11 — Memphis (Men-néfer : « durable et parfait ») est la cité berceau ancestrale de l’artisanat égyptien. C’est dans sa vaste nécropole de Saqqarah contenant le plateau de Gizeh à la lisière du désert et du monde de la mort qu’ont été édifiées les ancestrales pyramides monumentales un millénaire auparavant.] dans le delta du Nil. Mais enfin, chassé par Ahmôsis Ier qui réunifie la haute et la basse Égypte, ce peuple ira s’installer plus au nord, au pays de Canaan [note 12 — Où apparaît à cette époque le culte de Bâal (« Le Seigneur ») dans les royaumes philistins limitrophes.]. Là, dans cette zone territoriale prospère, les espaces font tampon au croisement des grands royaumes de l’Antiquité : Hittites, Hourrites, Assyriens, Babyloniens.

Pour y mater les soulèvements qui finirent par y resurgir, Thoutmôsis III ira y livrer bataille à Megiddo en - 1457 contre une coalition de princes. Ce choc légendaire constitua la première grande bataille de l’histoire. Pharaon en reviendra avec richesses, butins, tributs, otages [note 13 — De nombreux Cananéens sont également déportés en Égypte.] et gloire.

À partir du XVIe siècle av. J.C., les pharaons du royaume ancestral de Koush (haute Égypte en amont du Nil) attribuent aux Hyksôs l’adoration de Seth [note 14 — Dieu du chaos à la tête d’oryctérope-chien, défenseur de la divine barque solaire, contre Apophis le serpent destructeur.] ; et donc, en rupture, ils imposent le culte d’un dieu nouveau, tout puissant, et unique : Amon « le dieu caché, l’inconnaissable, le seigneur des trônes » [note 15 — Bien plus tard, à l’oasis de Siwa en -331, Alexandre III de Macédoine dit « le Grand » sera proclamé, à l’issue de sa conquête de l’Egypte : Ammon-Zeus (« le soleil au séjour du tonnerre »). Son emblème était le bouc.].

Ainsi, ces pharaons de la XVIIIe dynastie sont des rois du Sud qui vouent un culte au soleil Amon-Rà, au temple de Karnak. Ce sont des rois de l’or qui ont un fort souci de propagande [note 16 — À partir de cette dynastie, on pratique la déformation volontaire des crânes : on ligature secrètement les crânes des bébés des familles royales afin de leur modeler une macrocéphalie. Cet « attribut corporel » se donne alors comme signe d’appartenance à une élite divine inaccessible au commun des mortels.]. Ce nouvel empire prend Thèbes (Ouaset : « le sceptre ») pour nouvelle capitale clé : elle est située plus en amont du Nil à la jonction de la haute et de la basse Égypte.

La XVIIIe dynastie des pharaons marque l’apogée de l’Égypte ancienne. À partir des règnes d’Ahmôsis et d’Amenhotep, l’Égypte connaît alors un nouvel âge d’or et se couvre de sanctuaires monumentaux [note 17 — C’est de cette époque que nous tenons la version complète de l’ouvrage le plus fondamental de la culture égyptienne : Le Livre des Morts. Ce papyrus sacré montre que le passage de la vie vers l’au-delà est marqué par l’épreuve du jugement d’Anubis, le maître des balances. Originellement, c’était ainsi en se soumettant à cette épreuve qu’Horus s’était confronté à la mort (Seth) pour pouvoir finalement succéder à Osiris (« le roi mort »). Et à partir de ce moment où Horus accède à l’absolu, les serviteurs du souverain « défunt » doivent aller moissonner les champs à sa place lorsque le soleil appelle son nom à la maturité des cultures. Ainsi, à travers les générations, c’est tout un système de devoirs qui prend sens. Cela montre bien comme ce livre est une clé essentielle pour comprendre la civilisation égyptienne où l’écriture revêt un caractère sacré. Elle scelle dans ses formes, des savoirs, des pensées et des gestes, mais des dettes aussi ; et elle les transite au-delà de la mort. Autre illustration du caractère sacré de l’écriture chez les Égyptiens : les plus anciens traités médicaux retrouvés datent de cette époque, et il n’y est fait aucune distinction entre magie et technique, les médications écrites y sont des sorts magiques.]. Leur succèderont ensuite nombre des pharaons parmi les plus célèbres : Akhenaton (« l’hérétique »), Toutankhamon, et Ramsès II.

Ramsès II – roi aux nombreuses épouses, grand bâtisseur, et rempart de l’expansion hittite au XIIIe siècle avant notre ère – fait disparaître l’usage du shât d’or au profit du deben d’argent ; d’abord parce que ça facilite le commerce international, mais aussi surtout parce qu’il cherche à restaurer la sacralité de l’or [note 18 — Comme en témoigne le colossal temple d’Abu Simbel, Ramsès II était très soucieux d’affirmer la divinité de son pouvoir. Le désir d’immortalité est particulièrement visible chez ce pharaon.].

Le souci d’archaïsme est une constante chez les souverains égyptiens depuis l’ancestrale époque glorieuse – mais révolue – de la construction des grandes pyramides.

Fort longtemps auparavant en effet, cette époque monumentale ancestrale n’avait duré que quelques siècles seulement au milieu du IIIe millénaire avant notre ère. La construction des grandes pyramides avait eu lieu sous les IIIe et IVe dynasties : du règne de Djéser (« le très grand ») [note 19 — Imhotep était le chancelier architecte du roi-dieu Djéser, grand administrateur de sa résidence et représentant de sa majesté, il était aussi grand prêtre d’Héliopolis, médecin, et maître artisan sculpteur. Il est réputé être le rédacteur de la première sagesse. Hélas, elle n’a jamais été retrouvée. Reste que c’est lui qui imagine pour la première fois l’usage de la pierre pour la construction de monuments funéraires tels qu’un mastaba, plutôt que la brique de terre cuite.] fondateur de la IIIe dynastie, jusqu’aux règnes de Snéfrou (« le porteur de beauté », fondateur de la IVe dynastie) et de son fils Khéops [note 20 — Et c’est à son fils Khéphren que l’on doit la construction du Sphinx. À moins que ce ne soit à son frère aîné Djédefrê, dont Khéphren a usurpé le pouvoir après l’avoir fait assassiner et détruire sa pyramide… les historiens ne sont pas très sûrs sur ce point.]. Et par la suite, plus aucune pyramide géante n’avait été construite… Reste que tout avait commencé par la découverte d’immenses mines de cuivre par Djéser dans le Sinaï [note 21 — Hérodote rapporte que la construction de la pyramide de Khéops absorbait à ce point les ressources de l’Égypte, et cela laissait Khéops dans un tel besoin d’argent qu’il aurait prostitué ses filles pour trouver les moyens d’achever l’ouvrage. L’énoncé relève du ragot peu glorieux. Cela nous en apprend plus sur le rapport à l’argent de l’historien grec (vivant au Ve siècle av. J.C.) que sur la raison d’État et le sens des priorités du légendaire Pharaon. Reste que, sous la IVe dynastie, plus de matériaux ont été déplacés dans l’espace que sur le reste de toute l’histoire de l’Égypte antique. Le pouvoir de Pharaon était donc immense à cette époque.]…

Après l’âge d’or des grandes pyramides, les chroniques avaient gardé – en guise d’avertissement – le souvenir d’âges sombres et profanateurs dans les siècles qui avaient suivi la fin de la VIe dynastie. L’administration ancestrale du récit d’une certaine vérité sur le chaos primordial venait ainsi raisonner la discipline gouvernementale du souverain…

Mais enfin, plus d’un millénaire après l’époque de la construction des pyramides, au XIIIe siècle avant notre ère, le long règne de Ramsès II est si édifiant, Pharaon marque si profondément l’Égypte en son siècle, que ses successeurs l’appelleront « le grand ancêtre » [note 22 — Il fait construire, sur le site ancestral d’Avaris, sa splendide cité princière : Pi-Ramsès.].

Cela dit, en ces temps prospères de la fin de l’âge de bronze, on exploite massivement des esclaves en Égypte. Et il semble bien que des peuplades de langues sémitiques vivaient à cette époque en communautés dans l’est du delta du Nil. Cependant, rien ne permet d’affirmer qu’il s’agissait d’Hébreux qui auraient été capturés et réduits en esclavage. Ce qui reste certain par contre, c’est que, après la mort de Ramsès II, l’Égypte des pharaons entame un long et douloureux déclin.