Premiers États
« Nécessité fait loi. »
Au commencement…
Il y a 12 000 ans, l’humanité sort de la période de glaciation brutale dite « du Dryas récent » (- 7 °C pendant 1 000 ans !). À partir de là, en l’espace de quelques siècles, les calottes glaciaires fondent aux deux tiers et les océans montent de 120 mètres.
À l’aube du Néolithique, la population totale de l’humanité, ce n’est guère plus de trois millions d’individus vivant à la surface du globe. Les groupes humains vivent en tribus territorialisées ou sont nomades, équipés au mieux de haches en pierre polie ; leurs comportements se conforment aux cycles naturels du jour, de la nuit, et des saisons.
L’observation simple des cycles du soleil et de la lune permet la divination et la division du temps sur des unités de journées, de mois et d’années. Et pour ce qu’on en sait, dans la plupart des cultures du Paléolithique tardif, les genres et les générations sont symboliquement liés à ces cycles du temps : la fécondité masculine est comme celle du soleil, journalière, alors que la fécondité féminine est lunaire, périodique.
Sorti des pratiques funéraires, on sait somme toute assez peu de choses sur les civilités des populations nomades des grandes steppes ; invisibles à l’œil de la raison d’État qui identifie qui grave et qui archive. Ces peuplades « sauvages » viendront apparaître en flux migratoires vaguement explicables, comme tout droit sortis d’un espace hors du temps.
Et dans ces vastes courants, la présence humaine commence à se sédimenter, à laisser de nouvelles traces, parce que l’intensification de la domestication des céréales attache l’homme à une terre et fait naître la nécessité de défendre un territoire, voire d’en conquérir de nouveaux quand la famine frappe [note 1 — Les premières traces de culture des céréales datent de plus de 20 000 ans.].
Et là où croissent les systèmes de pouvoir grandissent les nécessités de connaissances fiables. Cela va de pair avec la gestion d’un surplus stocké qui permet une certaine stabilité.
De sorte que, après réflexion : si les peuples nomades sont difficiles à saisir et peu connus, c’est parce que cet effet de lumière, ce régime de visibilité offert par l’exploration archéologique, cette possibilité de percevoir les civilisations passées, c’est la présence de l’œil du sujet souverain de la raison d’État qu’elle révèle avant tout. Car après tout, lorsque la trace est monumentale, c’est qu’il y a intention de lui conférer le pouvoir d’être perçue à travers le temps. Ça présuppose déjà un regard historique [note 2 — Autrement dit, ce n’est pas que les peuples nomades n’ont pas d’histoire, ou que leur histoire est « obscure », c’est plutôt que la monumentalité de leurs systèmes de pouvoir est ponctuelle, évènementielle. La trace archéologique qu’ils laissent est en quelque sorte mobile.].
Cette présence stabilisée du souverain se sédimente en infrastructures matérielles, créatrices de régularités, qui incitent l’apparition d’une unité. Les grandes civilisations seront d’abord et avant tout des grandes cités.
À partir de là, le souverain manifeste sa puissance par sa capacité à organiser les activités sur un territoire fait de contraintes naturelles. Mais pour cela, encore lui faut-il se stabiliser. Une volonté de lutter contre l’incertitude apparaît clairement. La fonction fondamentale d’un État est alors de faire valoir une zone de droits sur un espace « extérieur » mais connu [note 3 — I.e. : un écoumène.], et sur les flux qui le traversent. De sorte que c’est l’édification de capacités de stockage des surplus qui permettent ainsi d’établir un pouvoir de régulation sur ces flux. Le développement de la poterie joue alors un rôle important à cet égard.
Sur cette base, l’élevage pastoral nomade se subordonne à l’alimentation sédentaire, et l’ensemble des communications entre la cité et les campagnes forment la base du commerce civil. Les effectifs des espèces animales domestiquées s’accroissent ; elles sont sélectionnées pour leur docilité, et reproduites pour accentuer les traits recherchés.
Et dans cet ensemble d’activités originelles, tout comme le principe de responsabilité peut précéder la raison d’État, l’existence de la monnaie peut précéder l’existence de l’État. Avant même que l’existence du souverain ne se soit stabilisée, des unités de mesure et de transfert de la valeur peuvent commencer à fonctionner, à circuler.
Car la dette n’est pas spontanément un lien entre deux sujets a priori indépendants, comme tendent à le croire les sujets bourgeois modernes qui entretiennent des liens de créances. La dette c’est un lien social qui définit ce que sont les sujets dans un ordre familial, extra-familial, tribal, et civil qui les identifie.
La dette c’est la mémoire de quelque chose, c’est ce qui crée la mémoire de liens d’attributions entre d’une part des actes, des comportements, des faits – éventuellement des hauts faits – et d’autre part un individu localisé, un corps, un sang, un clan, un nom propre, une parole.
Dès lors, des devoirs asymétriques se créent entre les hommes ; ce qui peut constituer tout aussi bien des classes de droits différenciés. Là-dessus, à forte densité ça crée des statuts et des hiérarchies. Et ainsi certains individus parviennent à obliger des foules entières de leurs congénères.
Cet assujettissement se fait par le droit de la force armée sur une terre, et par la conversion religieuse au point de vue du souverain sur le sens de l’histoire du monde. Des hiérarchies durables peuvent ainsi se créer et s’institutionnaliser.
Dans ce cadre, la possibilité de l’inscription du sujet individuel dans la mémoire collective va justement se mesurer par la proximité ou la distance au sujet souverain d’un peuple. Et finalement, c’est la stabilisation de ce système de mise en ordre civil qui constitue un État naissant.