La mise en scène de la société bourgeoise libérale

« L’architecture n’est pas seulement faite pour être vue. Elle est faite pour être sentie de toute son âme. »

Gian Lorenzo Bernini, dit le Bernin

« L’humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre

sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre. »

Walter Benjamin

La conclusion du pacte de Quincy entre les USA et l’Arabie saoudite en février 1945 visait à assurer la sécurité des approvisionnements pétroliers américains [note 1 — Les ingénieurs britanniques avaient découvert d’immenses gisement de pétrole en Irak en 1927. Et après de longues campagnes d’exploration, les ingénieurs américains firent de même en Arabie saoudite en 1938.]. Mais en outre, en imposant l’usage du dollar dans le paiement du pétrole, il va créer la logique du pétrodollar dans laquelle la demande pour la devise étasunienne devient intéressante pour tous les pays du monde. Cet appétit pour la dette américaine va littéralement survolter la croissance économique des États-Unis d’Amérique.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le pétrole coule à flots à destination des pays occidentaux. Les applications de masse se multiplient dans les années 1950 : essence pour les automobiles, diesel pour les camions, bitume sur les routes, kérosène pour les avions, mazout pour chauffer les habitats, nylon pour l’habillement, molécules de synthèse pour l’agroalimentaire et la pharmacie. Et puis tout une foultitude d’artefacts plastiques font leur irruption dans le décor de l’existence quotidienne en Occident. Une société entière se reconstruit de fond en comble sur l’auto-mobilité facile et l’usage des bidules en plastique jetables [note 2 — Aux États-Unis, la civilisation du fast-food by drive-in prend tellement d’importance dans les années 1950 qu’on estime à 40 % les demandes en mariages faites dans une voiture.]. Le monde que nous connaissons doit son existence aux énergies fossiles, la majorité d’entre nous ne seraient probablement pas venus au monde sans cette exploitation.

Les compagnies pétrolières prennent une place centrale dans les complexes militaro-industriels des puissances postcoloniales [note 3 — Celles qu’on appelle « les sept sœurs » dominent le marché mondial : BP, Gulf, Texaco, et Exxon (Esso : Eastern States Standard Oil), Mobil, Chevron, (ces dernières étant issues du démantèlement de la Standard Oil en 1911, elles restent intrinsèquement liées).]. D’abord parce les ressources fiscales que procurent l’exploitation, la circulation, et la consommation du pétrole métamorphosent les capacités d’action des États. Et ensuite parce que tous les secteurs de production sont impactés par ces nouvelles technologies pétrochimiques. Au point qu’en à peine quelques années, cela va considérablement remodeler les urbanismes, les modes de vies, les rapports à l’espace, au temps, à la puissance, et au nombre [note 4 — On parle de périodes glorieuses, de rationalisations et de gains de productivité miraculeux… Mais quel rapport cela peut-il avoir avec un quelconque « capital humain » ? La tertiarisation, tout de suite c’est le grand mot qui vient tout recouvrir ; mais enfin, on se trompe peut-être sur le sens de cette histoire de « grand boom de la société de services »… Car : que reste-t-il de l’équation si l’on retire tout ce pétrole et ce plastique dans lequel nous sommes englués aujourd’hui ?Pour l’anecdote, en mars 1966, quelques mois après la publication de Dune par Frank Herbert, J.R.R. Tolkien – qui vient de publier Le Seigneur des Anneaux en 1954 – s’exprime à ce propos dans une correspondance privée : « It’s impossible for an author still writing to be fair to another author working along the samelines. At least I find it so. In fact I dislike DUNE with some intensity, and in that unfortunate case it is much the best and fairest to another author to keep silent and refuse to comment. » Le vieux professeur d’Oxford n’avait déjà guère de goût pour la société industrielle, et en fait il détestait encore plus la société du pétrole et toutes ces histoires messianiques qui lui collent aux bottes.].

Les pays fournisseurs comprennent vite qu’ils sont assis sur une ressource stratégique. Et rapidement survient un premier accroc : lorsque Nasser nationalise le canal de Suez en 1956, les USA s’opposent à une fuite en avant des pratiques coloniales britanniques et françaises qui entendaient intervenir militairement pour en reprendre le contrôle. Le coup d’arrêt des vieilles ambitions impériales européennes est décisif [note 5 — Du coup, pour recycler le pouvoir colonial en pouvoir financier, les banques britanniques développent alors des activités « pour compte de non-résidents » (ce sont des opérations essentiellement en dollars, sur ce qu’on appelle le marché des « eurodollars »). Ce sont des activités financières hors des juridictions britanniques, mais installés « en juridiction secrète des affaires financières » sur des sites d’outre-mer qui font partie de l’Empire britannique : Îles Caïmans, les Bermudes, Îles Vierges, Jersey, etc. Rapidement, les services de transferts opaques qui sont offerts intéressent de nombreuses firmes américaines (et russes) pour leurs transactions internationales effectuées en réalité sur la place de la City de Londres. La Banque d’Angleterre garde un œil négligeant sur ces affaires, tant que ça ne vient pas perturber la stabilité de la livre sterling. La « British connection » suscite culturellement assez de confiance pour pouvoir inviter les grands portefeuilles à effectuer certaines de leurs opérations dans l’ombre (c’est-à-dire sans possibilité de recours juridique régulier en cas de contentieux ; mais bon, on se dit que ça va, tant que James Bond veille au grain… ). De là le pouvoir de commandement peut s’exercer caché derrière des fiducies paravents. C’est alléchant. Ces places off-shore vont connaître un succès considérable, dont on estime encore mal aujourd’hui l’ampleur. Les fuites de capitaux vers les places off-shore seraient de l’ordre de 1 000 milliards de dollars par an pour les pays de l’OCDE au début du XXIe siècle.].

Et puis l’OPEP [note 6 — Regroupant le Venezuela, l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Irak, le Koweït et d’autres pays producteurs qui représentent à eux seuls près de 80 % de l’approvisionnement mondial en pétrole.] est créé en 1960 afin de renégocier des termes d’échanges qui ne soient plus de l’ordre de la domination coloniale. Et dans ce cadre, en 1973, le conflit israélo-arabe déclenche le premier choc pétrolier. Les puissances occidentales renégocient les contrats dès 1974 pour calmer les blocages, mais l’ère de l’opulence énergétique insouciante prend déjà fin.

Du coup, dans les années 1970, une charge de dette nouvelle apparaît dans les comptes de puissance des pays occidentaux. Le revenu annuel des pays exportateurs de pétrole passe de 20 milliards de dollars en 1972 à plus de 140 milliards en 1977. Dès lors, le plus formidable transfert de richesses monétaire de l’histoire de l’humanité est en cours.

Au début, on craint de manquer de liquidités. Mais c’est plutôt les masses monétaires qui vont gonfler à des niveaux quantitatifs encore jamais vus jusque-là pour solutionner ces tensions. Cela ouvre de nouvelles dimensions problématiques dans les politiques monétaires…

Le capitalisme ne se donne jamais à voir tel qu’il est. Mais sans doute cette situation ne lui est pas absolument spécifique : il y a une condition théâtrale de l’animal humain.

L’effet qui nous intéresse ici, c’est le fait que les fonds accumulés s’engouffrent dans des investissements culturels, des collections artistiques, des édifications de prestige [note 7 — Le « gratte-ciel » n’est pas une architecture efficace et rentable, sa construction ne s’explique que par les effets de prestige qu’elle produit.], principalement quand les régimes de souveraineté se sentent fébriles (dans le langage géopolitique d’aujourd’hui, on parlerait de « soft power »). Les sociétés ont l’impression de s’élever dans l’ordre de l’immatériel.

Dans une démocratie, cet état de sensibilité du pouvoir est sans doute souhaitable. Cependant, dans une société bourgeoise, cela traduit aussi une intensification de la volonté d’assujettissement de l’artiste par l’investisseur… Cette affaire n’a rien de personnelle. Elle n’a rien à voir a priori avec le dispositif de tête à tête que crée l’artiste. Ce n’est pas à ce niveau-là que s’infiltrent les effets de la présence de l’investisseur dans l’expérience de l’art de former et de transformer les choses. Plus fondamentalement, cette affaire se manifeste d’abord dans le contrôle de l’espace en tant que lieu où l’esprit est affecté par autre chose que lui-même.

En fait, depuis la fin du XVIIIe siècle les évolutions des designs architecturaux et urbanistiques reflètent les changements de principes de l’aménagement des espaces de vie, d’habitation, de circulation, et d’activité. Dans les années 1970, le philosophe Michel Foucault résumait parfaitement ce processus en cours : « À la fin du XVIIIe siècle, l’architecture commence à avoir partie liée avec les problèmes de la population, de la santé, de l’urbanisme. Auparavant, l’art de construire répondait surtout au besoin de manifester le pouvoir, la divinité, la force. Le palais et l’église constituaient les grandes formes, auxquelles il faut ajouter les places fortes ; on manifestait sa puissance, on manifestait le souverain, on manifestait Dieu. L’architecture s’est longtemps développée autour de ces exigences. Or, à la fin du XVIIIe siècle, de nouveaux problèmes apparaissent : il s’agit de se servir de l’aménagement de l’espace à des fins économico-politiques [note 8 — Cf. Michel FOUCAULT, « L’œil du pouvoir », Dits et écrits II, op. cit., 2001, p. 192.]. »

L’enjeu dans une telle approche, c’est de ne considérer l’espace ni comme un a priori de l’entendement, ni comme une aire de prédétermination de l’histoire, ni comme un sol que l’histoire viendrait former, et sur lequel elle viendrait s’apaiser [note 9 — « Au moment où commençait à se développer une politique réfléchie des espaces (à la fin du XVIIIe siècle), les nouveaux acquis de la physique théorique et expérimentale délogeaient la philosophie de son vieux droit à parler du monde, du cosmos, de l’espace fini, ou infini. Ce double investissement de l’espace par une technologie politique et une pratique scientifique a rabattu la philosophie sur une problématique du temps. Depuis Kant, ce qui pour le philosophe est à penser, c’est le temps. Hegel, Bergson, Heidegger. Avec une disqualification corrélative de l’espace qui apparaît du côté de l’entendement, de l’analytique, du conceptuel, du mort, du figé, de l’inerte. […] Il y aurait à écrire toute une histoire des espaces – qui serait en même temps une histoire des pouvoirs – depuis les grandes stratégies de la géopolitique jusqu’aux petites tactiques de l’habitat, de l’architecture institutionnelle, de la salle de classe ou de l’organisation hospitalière, en passant par les implantations économico-politiques. […] Il faut poursuivre une histoire des espaces, en ne se disant pas seulement que l’espace prédétermine une histoire qui en retour le refond, et se sédimente en lui. L’ancrage spatial est une forme économico-politique qu’il faut étudier en détail. » Cf. Michel FOUCAULT, « L’œil du pouvoir », op. cit., p. 192-193.]. Au-delà d’une conception aprioriste de l’espace, au-delà d’un espace impensé, il s’agit de considérer des modalités d’agencements du monde opérés par le souverain, qui conditionnent les manières de vivre des individus assujettis, par l’accommodation de la dispersion des sites de valeurs à travers des régions, territoires, zones, champs, domaines, sols, horizons… On comprend alors que la pensée de l’espace y soit avant tout une pensée de l’unité.

Cette pensée de l’espace mise en pratiques, réalisée à travers les mises en scènes de la vie quotidienne, c’est le tableau même de la culture occidentale moderne. Or justement, un tableau, c’est un espace de répartition d’intensités et de quantités sur des sites.

Historiquement, les composantes hétérogènes de cette pensée implicite de l’espace se sont superposées, sédimentées, les unes sur les autres au fil des siècles.

La chrétienté proposait un désinvestissement, une déréalisation du monde au profit d’un espace sacré – le Royaume de Dieu – promesse eschatologique, condensée dans l’attente, en cet espace intérieur qu’est l’âme. Espace que l’ascétisme pastoral veut clore, pointer sur un mur blanc, projeter dans le désert pour mieux le faire revenant (« l’esprit sanctifié »).

Derrière, la pensée de l’espace des philosophes grecs – platoniciens surtout – composait une conception géométrique du monde, qui survalorise le cercle ou la sphère, structurés par leur centre. Cette conception filtre aujourd’hui dans les représentations d’ingénieries administratives du territoire étatique.

Mais, dans la Modernité dromologique, c’est sans doute le développement de l’industrialisation, de l’urbanisation automobile et de la société de consommation de masse qui généralise et accélère le processus de déterritorialisation dans lequel nous sommes pris. C’est un processus de réduction de l’espace multidimensionnel du mythe – qui était ouvert à tous les détours curieux, sur toutes les catégories hétérogènes du monde –, à un espace strié, systématisé, bouclé, à la fois supercodé et unidimensionnel, qui ne laisse entrevoir qu’un paysage entropique fait de centres structurés hyperconnectés et de périphéries dépotoirs.

Ainsi se dislocalise l’espace des cohérences intimes des êtres, pour se recomposer à travers les intermédiations culturelles selon des standards : aires fragmentées, pavillonnaires, fonctionnelles, spécialisées, centralisées. Point d’espace, réel, ou métaphorique – le corps et le langage inclus – qui ne soit détaché de l’être, déchiré, périphérisé de lui, pour être intégré en un bien, une bulle, avec un milieu, codifié, approprié au marché.

Là-dedans, les œuvres d’art servent d’artefacts magiques ; ils sont porteurs de destinations hors de l’espace accessible et sont exemptés du temps quotidien ; et de ce fait, ils résistent à « la vulgarité » de l’assignation sociale à la fonction mercantile de support de communication. Ces trésors de savoir-faire et de sensations travaillent à prouver qu’il est possible « d’être autrement ». Effort salutaire… par ailleurs salué. Et ainsi lorsque les œuvres d’art sont portées à la lumière des jugements de valeur objectivés, elles servent d’exemples idéaux de singularités à reproduire. Elles sont mises au centre de quelque chose. Et le système est bien clos dans la stabilité. La raison d’État est satisfaite.