Les civilisations brahmaniques du bassin de l’Indus

« En créant toutes les choses, il est entré en tout. En entrant dans toutes les choses, il est devenu ce qui a une forme et ce qui est informe ; il est devenu ce qui peut être défini et ce qui ne peut être défini ; il est devenu ce qui a un appui et ce qui n’a pas d’appui ; il est devenu ce qui est grossier et ce qui est subtil. Il est devenu toute sorte de choses ; c’est pourquoi les sages l’appellent le réel. »

Upanishad Veda

Au milieu du IIIe millénaire avant notre ère, la première Civilisation de l’Oxus prend son essor autour de cités comme Gonur-Depe en Margiane et Sapalli-Depe en Bactriane. On est là au fin fond de l’Afghanistan il y a 4 500 ans. Ce sont à l’époque des territoires fertiles, ouverts sur les steppes d’Asie centrale au nord [note 1 — Où s’étendent, sur de vastes territoires sibériens, ce que les archéologues appellent les cultures nomades d’Andronovo. Ces peuples vivent en yourte, élèvent des chevaux, pratiquent l’inhumation des morts, fabriquent des poteries raffinées. Les hommes y portent des épées de bronze et les femmes des parures de bronze.]. Le commerce de l’étain y est foisonnant.

Gonur Depe par exemple, est une cité forteresse carrée qui s’étend sur 28 hectares. Elle est dotée d’une enceinte de murailles en terre crue, flanquées de tours à chaque coin. Au centre : un palais et un temple, autel du feu. On y a retrouvé beaucoup de céramiques, d’artefacts de bronze et de sceaux. Cela dit, dans l’arrière-pays de l’Oxus, les multiples petits villages et hameaux ne comportent pas d’infrastructures militaires.

On ne sait pas grand-chose de cette culture pré-zoroastrienne [note 2 — Les résultats d’analyse du contenu des jarres du temple laissent les chercheurs perplexes : on y a retrouvé des graines de chanvre et des pollens d’éphédras (précurseurs d’amphétamines). Certains spécialistes pensent qu’il s’agit là des premières formes de soma.]. Mais il semble que la société se structure autour d’une élite qui représente environ 20 % de la population. L’artisanat est développé, l’agriculture florissante, et la cité oriente le gros de son flux de commerce lointain vers le bassin mésopotamien à l’ouest où la civilisation sumérienne est déjà bien installée.

Et puis, au fil des siècles, l’influence de cette culture de l’Oxus semble s’être considérablement disséminée vers le bassin de l’Indus à l’est.

Plus à l’est encore donc, vers - 2500, la première civilisation de l’Indus prend son essor urbain [note 3 — Appelée « civilisation Sarasvatî » dans le Rig-Veda.]. La plus importante ville au nord-est du fleuve Indus est Harappa.

Harappa est la porte des montagnes de l’Hindou Kouch, le passage vers le bassin de l’Oxus et, à cette époque, elle est de loin la cité la plus influente culturellement sur toute la région. Le territoire couvert par la culture harappéenne dans les plaines fertiles des affluents de l’Indus dépasse l’étendue des royaumes mésopotamiens et Égyptiens.

Curieusement cette civilisation harappéenne a construit des cités en briques comme Harappa et Mohenjo-Daro, a utilisé des sceaux de céramique gravés de signes personnels dans les opérations de commerce, mais n’a laissé pourtant aucune trace monumentale, ni d’un pouvoir politique hiérarchique, ni d’aucun dispositif de ségrégation sociale, ni de système d’écriture déchiffrable. Pas de fermage, pas d’impôts, pas d’esclaves. Aucune trace d’oppression sociale.

Et pourtant ces cités s’étaient érigées par un urbanisme sophistiqué qui comportait des enceintes, des greniers, des fontaines et des puits sur chaque place ; et des systèmes de canalisations alimentaient en eau courante et en tout-à-l’égout des milliers de maisons. L’artisanat était très développé. Les ateliers de taille, de forge, de poterie, et les champs se trouvaient à la périphérie des villes. Éléphants, chevaux, bœufs, moutons, chèvres, chiens, singes, oiseaux, cochons, blé et orge ont été domestiqués.

Harappa comporte une sorte d’acropole en son centre (un plateau rocheux), mais on s’explique mal sa fonction. À Mohenjo-Daro comme dans la plupart des autres cités harappéennes par contre, l’édifice central était un vaste bassin de bain collectif pour les ablutions rituelles – probablement archéo-baptismales (« le grand bain »). Il y a présence de spiritualité mais, sorti de ces sortes de pyramides inversées [note 4 — Que les Indiens, des milliers d’années plus tard appelleront des baolis.], nulle trace de temple monumental. Nulle démonstration de force technique au service de l’exhibition de la puissance militaire.

Et pourtant, Mohenjo-Daro – où plus 40 000 habitants résidaient – était durant les périodes de crues des fleuves, une véritable Venise de l’Antiquité. C’était l’une des plus grandes cités du monde à son époque. Les systèmes de terrassements et de digues étaient monumentaux.

On y a retrouvé des bijoux en cornaline, en lapis-lazuli, en ivoire, en agate, en jaspe, en onyx, en perles, en coquillages, et aussi des jeux, des pions, des dés…

La civilisation harappéenne trouve ses origines probablement au-delà du VIe millénaire avant notre ère [note 5 — On y situe l’origine de l’agriculture aux environ de - 7000 sur le site urbain de Mehrgarh.]. Et elle s’est étendue – à l’apogée de son urbanisation au IIIe millénaire – sur plus d’un million de kilomètres carrés pendant plus de 700 ans. Avec des cités aux tracés orthogonaux parfaitement orientés vers les points cardinaux, cette civilisation s’est développée sur des cités de briques standardisées (sur un ratio précis : 4/2/1), et sur un système de poids et mesures unifié (il semblerait que l’unité de poids fasse 87 grammes et l’unité de distance 1,7 centimètre). On a retrouvé plusieurs séries d’outils standardisés également, et des tas de séries de sceaux. Mais aucun sceau unique qui les recouvrirait tous.

On estime que la population harappéenne dans le bassin de l’Indus s’élevait à plus de 5 millions d’individus, ce qui est considérable pour l’époque. D’autant que l’extrême prospérité des habitants est manifeste ; c’était peut-être la civilisation la plus riche de son temps.

À Rakhigarhi – qui était la plus importante cité de cette civilisation – l’artisanat et le commerce étaient développés, la roue et la navigation côtière semblent parfaitement maîtrisées. On y travaille la forge du cuivre par les plus anciennes procédures connues de fonte à la cire perdue. La taille des pierres précieuses y atteint très tôt des sommets de raffinement.

La qualité des produits harappéens était renommée : on a retrouvé des bijoux harappéens loin de la vallée de l’Indus jusque sur les sites de nombreuses cités en Mésopotamie. Cela dit, à peine 5 % de Rakhigari a été fouillée par les archéologues à ce jour.

Cette civilisation s’est éteinte à partir de 1900 avant notre ère, sans la moindre trace de violence, ni de pandémie. C’est juste que les traits caractéristiques de cette civilisation ont disparu au milieu du IIe millénaire.

Apogée et disparition mystérieuse de la civilisation harappéenne dans le bassin de l’Indus… C’est une énigme… un mystère passionnant justement parce que, sans souverain qui prenne la forme d’un État sur la cité, pas d’œil du pouvoir, pas de nécessité d’écriture monumentale, pas de comptes à rendre à une hiérarchie qui archive, pas de récit de gloire mythologique d’un chef qu’il faille graver dans la pierre pour que tous s’en souviennent… Probablement, pas de patriarcat [note 6 — Les cités se gouvernaient vraisemblablement par des conseils municipaux. On ne sait comment la prise de parole s’y organisait. La socialité aux bains occupait sans doute une place importante.]… La souveraineté semble y être un pur bien commun.

Peut-être l’unité culturelle procédait-elle d’une sorte de fédération de marchands ? On a retrouvé beaucoup de sceaux sur les sites des cités harappéennes. Du coup, ils occupent une grande place dans l’imaginaire qu’on se fait de cette civilisation.

Manifestement, les sceaux, gravés la plupart du temps dans de la stéatite, se portaient en pendentif ou à la ceinture [note 7 — Le motif le plus souvent représenté est celui d’une sorte de licorne. Mais l’écriture harappéenne reste indéchiffrable.]. Cela dit, le système de sceaux qu’ils utilisaient pour identifier leurs transactions laisse penser qu’ils pouvaient changer de mains entre les membres d’une maison sans rivalité d’héritage et que, par conséquent, la correspondance entre un corps et la signature d’un sujet de droit, d’une famille, d’une maison de commerce, pouvait être bien plus fluctuante que dans les civilisations patriarcales du bassin mésopotamien [note 8 — Cela dit, on a retrouvé les plus anciens sceaux d’argile sur des sites paléolithiques en Israël datés de - 29 000.].

Cette civilisation ne se posait probablement pas le problème de l’identité civile du sujet d’une manière aussi intense que dans les États mésopotamiens et ensuite méditerranéens. Les transactions suivent donc plus une logique du sceau qu’une logique de la signature.

Nul dispositif architectural panoptique d’inter-identification pour authentifier les transactions, comme ceux qu’inventent et diffusent les marchands assyriens (comme nous le verrons plus en détail par la suite) : une place publique circulaire où chacun, à sa place, est témoin des transactions de tous les autres (la civilisation hellénique y ajoutera la sophistication de l’amphithéâtre où, dans ce commerce des regards, tous sont finalement subjugués par celui qui occupe la place du point focal sur la scène, et qui peut d’un regard embrasser tous les rangs de l’assemblée)). Pour l’instant, il n’y a encore rien de tout ça. Dans la civilisation harappéenne, il y a juste, au beau milieu des places des centres urbains, ces espèces de piscines, ces grands bassins…

Les peuples heureux n’ont pas d’Histoire dit l’adage…

Là-dessus, ce n’est que plusieurs siècles après la disparition de la civilisation harappéenne que, venus des plateaux iraniens au nord des royaumes élamites au tournant du IIe millénaire avant notre ère, les Aryens (ãrya) s’installent dans le bassin de l’Indus, avec leur langue, le sanskrit, et leur religion : le védisme.

Dans le bassin de l’Indus, du XVe au Ve siècle avant notre ère, la civilisation védique s’identifie par un corpus homogène d’écrits de l’époque : les Veda (visions révélées), composés de strophes sanskrites à chanter par les rishi (sages porte-paroles originels, à l’écoute du rythme du cosmos) [note 9 — Deux ensembles de personnages conceptuels y sont objets de cultes : les daeva (Shiva, Vishnou… ) et les ahura (Mithra, Varuna… ). Le culte des ahura connaîtra un schisme à la rencontre du zoroastrisme aux alentours du Ier millénaire avant notre ère, entre le mithraïsme (culte à mystères) et le mazdéisme (monothéisme).].

Le plus connu et le plus ancien de tous les Veda – le Rig Veda – est un recueil d’hymnes de louanges. On y trouve le récit d’une rivalité des dieux et des démons. Au départ dans le texte, on y lit que les dieux sacrifièrent le sacrifice lui-même par le sacrifice. L’hymne à Purusha y récite ainsi le sacrifice premier, le sacrifice fondateur : Purusha (le « géant primordial », « l’être ») est la première victime sacrificielle. Les morceaux de sa dépouille forment les varnas : les castes.

On trouve par ailleurs dans les Brahmanas (commentaires brahmaniques des Veda) l’histoire de Prajâpati, le dieu sacrifice, « seigneur des créatures ». Ce dieu pliait sous une nécessité embarrassante : il ne pouvait se rendre sexuellement actif sans se rendre coupable d’inceste puisqu’il était le père de toutes les créatures. Or, il en vint à faire l’amour avec l’Aurore, sa fille. Dès lors, tous les dieux se convièrent à son sacrifice. Et puis, par diverses péripéties surgit Rudra, le rugissant chasseur sauvage et maître du bétail, qui le mit à mort. Rudra est alors nommé bhagahârin (celui qui fait violence à la part de chacun) ; et on l’appelle désormais Shiva-Shankar. Mais enfin, tout de suite après, les enfants du dieu créateur Prajâpati lui pardonnèrent et décidèrent de le ressusciter.

La religion védique est un théisme aniconique : pas d’idole à vénérer ni d’image représentant le divin [note 10 — Contrairement aux variations dérivées dans le bouddhisme et dans l’hindouisme – l’une avec sa religiosité de statues, et l’autre avec ses images peintes – qui prennent toutes deux leurs racines dans le brahmanisme védique à partir du Ve siècle avant notre ère, en y ajoutant une théorie du karma (« acte »), du samsâra (« réincarnation »), et du nirvana (« extinction »).]. Les mantras y sont les paroles qui éveillent.

Cette croyance se fonde sur l’hypothèse anthropologique fondamentale selon laquelle l’homme est, de tous les animaux, le seul qui peut sacrifier. Autrement dit, l’homme, c’est l’animal qui sacrifie. Ainsi, la liturgie védique est centrée autour du rite sacrificiel.

C’est dans ce cadre que se déroulent les activités économiques dans la civilisation védique [note 11 — Voir par exemple les travaux de Charles Malamoud.]. Les transactions y sont avant tout des actes rituels – en gardant à l’esprit qu’un rite est une geste, une composition cohérente d’actes symboliques. Ainsi, dans cette culture les richesses ont un symbolisme spécifique propre à chaque sphère d’activité, ce qui les fait rentrer dans un système codé de fongibilités partielles. Par exemple, nul, pas même le roi, ne possède la terre. Et les valeurs relatives des biens sont déterminées par le calibrage religieux des offrandes. Dans cette civilisation, la vache vivante est divisible, et fait office de proto-monnaie (ou de monnaie centrale de réserve comme on voudra). On a recours à elle notamment pour payer la réalisation des rites sacrificiels.

Au commencement du rite qui doit le conduire vers le divin, le sacrifiant (yajamãna) dit : « Maintenant je quitte la fausseté pour aller à la vérité ». Il fait un travail intense de mélodies et de rythmes, il devient un corps parole.

Le sacrifiant est le bénéficiaire du « fruit du sacrifice », il est initialement consacré par une pratique ascétique (dîkshã). Mais pour qu’il obtienne des dieux l’objet de son désir [note 12 — N.B. : le plus souvent c’est la prospérité. Or, comme ont pu le souligner certains anthropologues, le désir de prospérité est fatalement meurtrier. Et donc, là où le sacrifiant ne devrait trouver que la mort au bout de son sacrifice pour la satisfaction de son désir, l’officiant lui substituera la victime sacrificielle.] sans pour autant se sacrifier lui-même, il doit être assisté d’officiants (ritvij) pour réaliser son offrande (soma [note 13 — On pense que c’était à l’origine une plante qui poussait sur les pentes de l’Himalaya, dont la sève écrasée fournit le breuvage sacrificiel procurant l’ivresse appropriée à la mystérieuse opération de déplacement d’objet que réalise l’activité sacrificielle. Il s’agit d’éveiller à un moment d’extra-lucidité (de « dominer les hymnes ») à un point où il apparaît que la violence contre le dieu soma est bien plus réelle et grave que la violence interdite contre le rival.]) en substitution.

Et pour le retour dans l’actuel à la fin du rituel, le sacrifiant ne dit pas qu’il quitte la vérité pour aller vers la fausseté, la formule est plus délicate et modeste : « Maintenant, je suis seulement ce que je suis. »

Finalement, le sacrifice est un acte libératoire. Cela dit, le rapport de causalité entre le travail sacrificiel et le fruit espéré reste un mystère de la foi.

Au cœur de cette liturgie, le brahmane est un officiant de sacrifice védique (du mot brahman, qui signifie selon les contextes et les intonations : « être de l’être », « mystère de la parole », « ce qui grandit »). Un brahmane peut être : ministre du culte, ministre d’un roi, artiste, savant, poète, yogi, ou simple ascète itinérant.

Bien que son prestige soit grand, le brahmane vit sans luxe, il est tenu de ne rien thésauriser pour son bénéfice à venir. Mais ce n’est pas pour autant que le brahmane vit de dons. Car le don oblige. Et ses obligations à lui sont d’un autre ordre [note 14 — Il se doit d’être le « bouc émissaire des dieux. »].

Il est celui en qui on a confiance (dakshinã) pour être ramené à bon port comme en soi-même, à l’issue de l’acte rituel de sacrifice ; et on a confiance précisément parce qu’on s’est préalablement libéré de la dette que fera naître son service en lui payant des honoraires. Le paiement du prix de la dakshinã est un élément essentiel de la manifestation de la foi védique (çraddhâ, qui, apparenté à kred « croyance, nœud coulant », et au latin credo : « croyance », donnera le mot « crédit »). C’est ainsi que le sacrifiant se rachète à proprement parler. Car la parole fait de l’homme un être débiteur : c’est à elle qu’il lui doit son être, et non aux activités profanes qui n’ont pu avoir lieu justement que parce qu’il croit aux pouvoirs de la parole (en sanskri : vak, d’où sort « vox », la voix).

On a donc ici un service sacré qui commande toute une cascade de paiements et de travaux de fourniture (d’autant que l’offrande doit expressément être achetée). Car à la fin, le paiement monétaire du sacrifiant à l’officiant « termine le sacrifice. »

Et finalement sur ce modèle, plus largement dans la civilité, le paiement d’un service profane (vetana) est considéré comme une sorte de dakshinã. Parce que, dans la civilisation védique, ces prestations rituelles se donnent à voir comme le proto-type archaïque des relations marchandes monétaires.

Certes, derrière la livraison à autrui du produit de sa peine, il y a toujours l’espoir d’un retour, d’un revenu qui donne sens à l’existence. Or ça, le don qui appelle à la continuation de la relation, c’est très exactement le non monétaire, puisqu’une caractéristique essentielle de la monnaie est justement de neutraliser froidement cet espoir d’un retour à ce qu’on a donné. Le don tisse le lien, la monnaie le coupe. La monnaie est moyen d’extinction de la dette. La monnaie c’est la non-gratitude, la non-grâce par définition. Ça dit « non merci, rien de plus ». C’est le point de départ de l’autonomie individuelle au sein des grands ensembles étatiques urbains. C’est la lame avec laquelle les hommes qui vivent les uns sur les autres en ville se découpent cependant froidement entre eux des domaines de propriétés distincts, des individualités. Et alors par définition, « l’individu » c’est le sujet qui sait ne plus pouvoir compter que sur elle : la monnaie. L’individu c’est la forme de subjectivation liée à l’intermédiation monétaire des transactions.

Reste que si le sacrifice a besoin d’un officier, c’est que l’opération par soi-même peut être dangereuse. Le sacrifiant autonome qui se sort de son individualité pourrait être souillé de sa maladresse. Alors l’officiant prend sur lui de verser le sang, et le meurtrier devient par là même victime du sacrifiant. D’autant que le paiement du sacrifiant à l’officiant lui assure de rester dégagé de toute obligation ultérieure, et ainsi de pouvoir se couper du coupable [note 15 — Ce raisonnement védique se retrouve dans l’Évangile apocryphe de Judas : Judas (« le vendu », le coupable de service) est payé pour endosser la responsabilité du meurtre de la victime émissaire. Jésus sacrifie sa vie, Judas sacrifie son âme.].

Ensuite, l’officiant – qui est devenu une sorte de « bourreau sacré » victime du désir du sacrifiant –, en véritable technicien de la purification d’autrui, ne jouira pas pour autant de ce paiement, mais seulement des fruits de son ascèse brahmanique. Le brahmane se servira de ce revenu pour effacer à son tour la souillure en en faisant offrande sacrificielle à l’âme du monde (atma).

De là s’esquisse un système de maintien de l’ordre social dans lequel la monnaie émise par le souverain sert essentiellement à remercier ses bourreaux émissaires, pour se dégager de la souillure, qu’il fait porter sur autrui. Du coup, la monnaie, à force de circuler dans les règlements de comptes en cascade dans le royaume, finit comme offrande au temple et retourne entre les mains du roi magico-religieux.

Dans un tel système, l’unité monétaire est déterminée par la liste des offrandes qualifiées pour absolution par le temple : ce peut-être une fraction de vache vivante, une poignée de soma, une pièce de métal précieux, etc.

Autrement dit, pour la raison d’État dans ce système, la fonction sociale première du paiement monétaire, c’est de servir le paiement des gages de mercenaires dont le souverain souhaite ne pas avoir à répondre. Le paiement monétaire, c’est approprié pour des mercenaires immédiatement congédiables, ou immédiatement mobilisables, notamment pour une opération de maintien de l’ordre à l’intérieur du royaume dont on pourra se laver les mains ensuite. Pour le souverain, l’usage de la monnaie est d’abord lié à la machine de guerre.

Mais si le paiement monétaire sert à prendre distance avec la souillure du sale boulot (le travail du traître par exemple), c’est tout aussi bien réciproquement la résolution d’une interaction par le paiement monétaire qui marque étrangement n’importe quel travailleur d’une souillure… Même s’il n’y en a pas, y’a rien à faire, ça part pas. Car de ce point de vue, le paiement monétaire ne sert pas à obtenir un bien, mais à se libérer d’un mal en le reportant sur autrui. Bon, cela dit, cette nécessité n’est pas intrinsèque à la monnaie, mais à la culpabilité culpabilisée des hommes [note 16 — Ce n’est pas la monnaie qui provoque le désenchantement du monde, mais elle en est le vecteur efficace. La chose initiale de cette culpabilité culpabilisée, c’est celle qui fait détourner les yeux de la victime émissaire lors de sa mise à mort rituelle. Volonté de ne pas savoir…]. C’est que, dans cet ordre des choses, la monnaie sert fondamentalement à transférer une culpabilité sur autrui tout en permettant de conjurer ce qui pourrait rester d’un désir de vengeance (« ça n’a rien de personnel, c’est le business ») [note 17 — N.B. : la conjuration du désir de vengeance est un souci récurrent dans la culture védique.].

Ainsi celui qui paye n’a pas envie de « retour ». Il veut sa séparation irréversible d’avec l’incertitude du dehors pour mieux rendre irréversible sa stabilité à lui au-dedans. Juste pour un temps. Le paiement clôt l’interaction. Juste pour un temps.

En bref, ce que nous apprend le retour sur la pratique proto typique du paiement monétaire dans la culture védique antique, c’est que le paiement monétaire ne sert pas à l’acquisition d’un bien par un sujet neutre et rationnel, mais bien plutôt, le paiement monétaire sert à se débarrasser d’un mal – ce mal étant en général la souillure du travail – pour un sujet de langage qui cherche à s’élever vers un pur immatériel.